Nous abordons 2018 après avoir vu, ces dernières années, les graines d'une révolution monétaire être semées. Elles comprennent l'expansion massive du crédit et de la dette dans le monde depuis la dernière crise du crédit, ainsi que l'apparition de cryptomonnaies potentiellement perturbatrices. Des bouleversements géopolitiques d'ampleur tectonique se sont produits, à peine remarqués par le commun des mortels. Jusqu'à présent. Nous sommes désormais à bord d'un train qui prend de la vitesse en direction de ses butoirs : la fin de l'hégémonie du dollar et son effondrement potentiel.
Il faudra peut-être encore quelques années pour y parvenir, mais la vitesse de notre train dépend en grande partie de la manière dont l’Amérique attise la chaudière de la locomotive par ses projets isolationnistes. Il est très difficile de voir comment le dollar pourrait ne pas se déprécier sensiblement avec les politiques commerciales autarciques des États-Unis, ce qui profiterait à l’or.
Les enjeux géopolitiques sont susceptibles de prendre davantage de place en 2018, au risque de rompre l’équilibre précaire d’une véritable guerre financière en cours. Si cet équilibre est rompu, le chaos s’ensuit. Le président Trump menace de provoquer précisément cela en désignant officiellement la Chine et la Russie comme les principaux adversaires des États-Unis dans sa Stratégie de sécurité nationale, publiée cette semaine seulement.[i] Le document présente à maintes reprises la Chine et la Russie comme des antagonistes géopolitiques cherchant à dominer le monde, et l’Amérique comme le sauveur de la planète.
Le sous-texte est que Trump entend rivaliser pour la domination sur le terrain militaire, alors que la bataille pour le pouvoir mondial est en réalité économique. C’est une stratégie que l’Amérique est appelée à perdre en fin de compte, car les empires prospèrent toujours grâce au commerce, et non grâce à la répression. La répression est une phase ultime. En optant pour l’isolationnisme commercial et la puissance militaire, les Américains misent tout sur le maintien du statut du dollar, car si le dollar sombre, l’Amérique sombre avec lui. Or, cette issue est de plus en plus probable.
En somme, le document de Stratégie de sécurité nationale de Trump met en lumière les difficultés qui attendent un pays qui a déjà perdu le contrôle économique du monde et qui, comme tous les empires avant lui, est désormais en déclin. L’Amérique est dépassée par la Chine en matière de dépenses presque partout et, curieusement, sa réponse consiste à s’isoler par le protectionnisme commercial. Au lieu de cela, en renforçant ses capacités militaires, l’Amérique devient plus belliqueuse à mesure que son économie décline par rapport à celles de la Chine et de la Russie.
La réaction immédiate de la Chine et de la Russie à la Stratégie de sécurité nationale de Trump a été de déclarer qu’elle marque un retour à la guerre froide. La question pour l’année prochaine est de savoir si cela incitera la Chine et la Russie à montrer moins de retenue et moins de patience dans leurs projets visant à détrôner le dollar.
Ce doit être notre thème central, ainsi que la manière dont la relation entre la monnaie fiduciaire non fiable et la monnaie saine, l’or, s’en trouve affectée. Les lecteurs de Goldmoney s’intéressent à juste titre aux perspectives de l’or en 2018. Elles semblent favorables du point de vue d’un investisseur. Du point de vue d’un économiste, ce n’est pas tant l’or qui paraît favorable que le déclin du dollar, monnaie de réserve mondiale, qui progresse désormais vers sa conclusion inévitable : sa destruction.
Cet article examine les perspectives de l’or dans les contextes monétaire et économique, selon les rubriques suivantes, avant quelques remarques de conclusion :
- Comment les politiques économiques américaines devraient affaiblir le dollar et entraîner une baisse accélérée de son pouvoir d’achat ;
- Les objectifs économiques et monétaires de la Chine, et la manière dont ils progressent en partenariat avec la Russie ;
- L’érosion du statut de pétrodollar du dollar, et ses conséquences ;
- Les taux d’intérêt mondiaux, l’avancement du cycle du crédit et l’effet sur le cours de l’or ; et
- La perturbation de l’ordre monétaire engendrée par les cryptomonnaies.
La politique économique américaine et le dollar
La Maison-Blanche du président Trump semble comprendre que la politique des démocrates, qui consiste à transférer la richesse des citoyens ordinaires vers l’État, et le contrôle étatique qui s’ensuit sur les activités quotidiennes et le comportement de ses électeurs, sont en définitive destructeurs. D’un strict point de vue économique, on peut soutenir que c’est ce que le président Trump avait été élu pour changer.
La réaction des marchés à son élection a d’abord été positive, le dollar progressant fortement, avant que les difficultés rencontrées par son administration pour renverser le statu quo ne deviennent la principale préoccupation. Le dollar a alors commencé à reculer face aux autres devises, avant un léger redressement en fin d’année ces derniers mois. Depuis l’élection de Trump, il est apparu clairement qu’inverser la socialisation de l’économie américaine n’a rien d’évident. Les batailles autour de l’Obamacare et d’un budget proposant d’alléger la charge fiscale pesant sur les créateurs de richesse en témoignent, de même que la lutte acharnée pour le contrôle de l’appareil permanent de l’État. Loin de la progression nette vers une révolution de l’offre à la manière de la « Reaganomics », les risques économiques semblent augmenter plutôt que diminuer.
Les problèmes économiques de fond de Trump semblent être de deux ordres. Lui et ses conseillers les plus proches sont protectionnistes en matière commerciale : ils pensent que les emplois américains peuvent être protégés, voire multipliés, par des droits de douane et des politiques protectionnistes. Toute l’histoire nous crie qu’il s’agit d’une grave erreur, et l’économie classique de la monnaie saine en explique clairement les raisons.[ii] Son second problème tient à l’héritage d’une législation sociale de plus en plus coûteuse et pratiquement impossible à abroger. La Maison-Blanche est ainsi non seulement sans cap économique, mais aussi incapable d’alléger le poids de l’État dans l’ensemble de l’économie, ce qui serait nécessaire pour réduire la destruction de richesse qu’il occasionne.
On espère que les baisses d’impôts finiront par générer une hausse des recettes fiscales nominales grâce à la reprise économique. Même en admettant que ce soit le cas, le déficit budgétaire augmentera sensiblement avant de diminuer.
Les haussiers du dollar sont censés l’accepter de confiance. Mais si l’intention qui sous-tend la relance par l’offre peut constituer une amélioration par rapport aux politiques précédentes axées sur la consommation, il est loin d’être certain que les bénéfices économiques espérés se concrétiseront. Un pilier important de la réforme par l’offre est le retour aux marchés libres. Ce n’est pas ce qui se produit. Si quelque chose se produit, c’est un glissement croissant vers le contrôle de l’État, ce qui est précisément l’enjeu du protectionnisme commercial.
L’erreur actuelle en matière commerciale a été mise en évidence pour les générations précédentes par le Smoot-Hawley Tariff Act de 1930, qui a rendu la dépression considérablement plus grave qu’elle ne l’aurait été autrement. Les droits de douane ne sont pas seulement un impôt sur la consommation : ils constituent aussi un impôt sur les producteurs qui importent des matières premières et sur ceux qui importent des biens destinés à un assemblage ultérieur. Ils sont donc régressifs au regard du progrès économique. Ils ne corrigent pas le déficit commercial et ne contribuent en rien à une réforme par l’offre. De plus, le déficit commercial augmentera à coup sûr malgré les droits de douane, sous l’effet d’un déficit budgétaire plus élevé et d’une politique monétaire expansionniste.
Le Smoot-Hawley est intervenu à une époque de monnaie saine, car les dollars étaient aisément convertibles en or. C’est pourquoi l’effondrement économique des années trente, auquel il a contribué, s’est traduit par une chute dévastatrice des prix. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, et l’effet négatif de l’isolationnisme commercial des États-Unis sera inévitablement compensé par une inflation monétaire supplémentaire.
Il existe une autre bonne raison de penser que la politique monétaire risque également de saper le dollar, mesuré par son pouvoir d’achat en matières premières, en biens et en services. La Fed, comme la quasi-totalité des commentateurs dominants, commet l’erreur de penser que les taux d’intérêt contrôlent le pouvoir d’achat de la monnaie en en régulant la quantité. Ce n’est pas le cas : ils ne contrôlent que la répartition de la monnaie entre les liquidités et les prêts de différentes échéances, et non la quantité globale. Une augmentation de la quantité globale de monnaie résulte des interventions des banques centrales sur les marchés obligataires (notamment l’assouplissement quantitatif, les programmes d’achats d’actifs et leur inversion) et des variations du volume du crédit bancaire. Si l’on relève suffisamment les taux d’intérêt, on aboutit à une crise d’origine monétaire, par la faillite des emprunteurs de crédit circulant. Ce que l’on n’obtient pas, c’est un frein de régulation permettant d’ajuster finement la quantité de monnaie fiduciaire, et par là le pouvoir d’achat de la devise.
Comprendre ce point est essentiel pour saisir certaines des erreurs de la politique des taux d’intérêt. La Fed semble croire le contraire, sans quoi sa politique monétaire ne serait pas ce qu’elle est. Les haussiers du dollar, qui pensent autrement et se fient à la valeur d’échange objective du dollar, font erreur. De plus, à mesure que le cycle du crédit américain progresse et que la monnaie passe des entreprises financières aux entreprises non financières, le taux d’inflation des prix s’accroît également. À ce stade du cycle du crédit, les banques réagissent généralement aux tensions sur les prix en comprimant le véritable coût de l’emprunt, car elles se font concurrence pour gagner des parts de marché. Cela ne fait que réduire encore davantage le pouvoir d’achat de la devise.
Sur le seul plan des considérations budgétaires et monétaires intérieures, il est donc difficile d’envisager que le dollar entre dans une nouvelle phase haussière. Il est plus probable que le rebond actuel ne soit qu’un sursaut à contre-tendance dans un déclin en cours, avec des implications importantes pour les prix des matières premières. Cela est évidemment favorable au prix de l’or mesuré en dollars.
Les politiques et objectifs économiques de la Chine
Les politiques et les objectifs économiques de la Chine se comprennent mieux si l’on considère l’État chinois comme une Compagnie des Indes orientales des temps modernes, familièrement surnommée « John Company ». Fondée en 1600, John Company obtint du gouvernement britannique une charte l’autorisant à commercer avec les Indes orientales, expression interprétée comme désignant l’ensemble du sous-continent indien et tous les territoires situés à l’est, y compris la Chine et le Japon. Elle prit le contrôle de la totalité du sous-continent indien, qu’elle administra comme si celui-ci et ses habitants étaient sa propriété, tout en commerçant avec tous les autres pays. Les Indiens de toute origine et de toute confession, de même que les Britanniques en quête de fortune, devaient leur allégeance première à John Company, mais étaient autorisés à commercer pour leur propre compte. Les nababs revenus en Grande-Bretagne avaient bâti leur fortune sous l’égide de John Company, laquelle prospéra grâce au succès de cette stratégie, en particulier au cours du siècle précédant 1858, année qui suivit la révolte des Cipayes.[iii]
Non seulement John Company était, à son apogée, presque aussi puissante que la Chine aujourd’hui, mais la Chine semble se calquer sur elle à plusieurs égards essentiels. Les allégeances de la population sont comparables, il n’existe aucun choix démocratique, mais les citoyens sont libres de faire fortune par eux-mêmes. Le ciment qui assure la cohésion de l’ensemble est la possibilité de créer de la richesse, tandis que l’État fournit les infrastructures matérielles et financières ainsi que l’orientation stratégique générale. Et, comme John Company, les Chinois sécurisent les échanges à l’échelle de l’Asie, mais avec une portée plus grande vers l’intérieur des terres ainsi que vers l’Europe.
Il est inapproprié de comparer la Chine à une démocratie occidentale moderne, ce que font pourtant la plupart des commentateurs financiers et politiques. La Chine contrôle tout, et son peuple n’a pas d’autre choix. Si le gouvernement décide de créer de nouvelles villes, il a le pouvoir de les peupler. S’il décide de construire un pont qui ne mène nulle part, il peut ordonner que ce nulle part devienne un lieu. Si cette approche est étrangère aux Occidentaux modernes et va à l’encontre des conceptions du libre marché et de la démocratie, elle a été et demeure une stratégie couronnée de succès.
Les relations extérieures sont gérées avec soin, dans le cadre d’une stratégie commerciale à l’échelle de l’Asie. Le partenariat le plus important est celui avec la Russie : celle-ci dispose de l’énergie et des matières premières nécessaires à l’industrie, ainsi que de capacités de défense supérieures. À elles deux, la Russie et la Chine contrôlent l’essentiel des terres émergées de l’Asie. Grâce à leur direction conjointe de l’Organisation de coopération de Shanghai et de l’alliance des BRICS, elles ont noué des relations commerciales avec le sous-continent indien, l’Iran et d’autres pays. La diaspora chinoise d’Asie du Sud-Est garantit que ces pays sont eux aussi liés. Comme la John Company d’autrefois, la Chine contrôle ou influence la plus vaste entité économique du monde.
Cette stratégie avait été anticipée par Halford Mackinder, généralement reconnu comme le père de la géopolitique, dans deux contributions parues en 1904 et en 1919. Il y décrivait le contrôle géopolitique de la masse continentale eurasiatique depuis son Heartland, région s’étendant de l’Europe de l’Est au fleuve Yangtsé. On sait moins qu’il a actualisé sa théorie dans les années 1940, alors qu’il avait plus de quatre-vingts ans, afin d’y inclure « les terres de la mousson de l’Inde et de la Chine, qui comptent un milliard d’habitants issus d’une ancienne civilisation orientale et qui connaîtront la prospérité ». La clairvoyance de Mackinder se concrétise avec la version chinoise de John Company, bien que la population de ses terres de la mousson avoisine aujourd’hui trois milliards d’habitants.
Cent soixante ans après la révolte des Cipayes, la version chinoise de John Company est portée par les communications, l’automatisation et la modernisation. Grâce au train à grande vitesse, les marchandises traversent l’ensemble du continent eurasiatique en moins de la moitié du temps nécessaire par voie maritime, et ce délai sera encore réduit. Le traitement des données, les entreprises en ligne et l’intelligence artificielle sont désormais la norme. Avec la robotique, les machines accomplissent les tâches courantes plus rapidement et plus précisément que les humains aux commandes de machines moins performantes. Le rythme rapide de cette nouvelle révolution industrielle, et le progrès dont bénéficient tous ceux qui y participent à travers l’Eurasie, sont véritablement remarquables.
Le grand public occidental est à peine conscient de ces évolutions, n’ayant qu’une vague idée que de plus en plus de produits semblent être importés de Chine. Il ne sait certainement pas que l’Amérique a déjà perdu sa place de gendarme du monde, de garante de la liberté économique et de la démocratie, ou de tous les autres clichés que diffusent les médias. Et cette semaine encore, en publiant son document de sécurité nationale et en promettant que « l’Amérique réaffirmerait ses grands avantages sur la scène mondiale », le président Trump a montré que l’establishment américain ressemble à un Don Quichotte des temps modernes, ignorant l’ampleur des changements dans le monde et la perte de sa puissance.
Telle une incarnation monétaire du pourfendeur de moulins à vent de Cervantès, la monnaie de réserve mondiale devient rapidement un anachronisme. Et, pour que la Chine accomplisse sa véritable destinée, elle doit se passer des dollars, et si, ce faisant, elle les écrase, qu’il en soit ainsi.
Bien sûr, écraser le dollar a d’énormes implications économiques, dont la moindre n’est pas le risque qu’il sombre dans une spirale hyperinflationniste, encore alimentée par une banque centrale qui tente d’acheter les conséquences de chaque crise systémique. Les planificateurs chinois ont dû anticiper ce risque depuis un certain temps, ce qui explique pourquoi l’État a discrètement et secrètement accumulé de grandes quantités de métal précieux depuis 1983, et encouragé ses citoyens à faire de même depuis 2002.[iv]
L’érosion du statut de pétrodollar du dollar
Pour toutes les paires de devises, les opérateurs internationaux doivent tenir compte des facteurs qui influencent deux monnaies lorsqu'ils évaluent un futur taux de change. Dans son principe le plus élémentaire, le change a pour objet de régler les flux commerciaux bruts transfrontaliers, le solde de ces flux étant déterminant pour le taux de change. Aujourd'hui, de loin la première nation commerçante est la Chine ; le règlement des échanges entre le dollar, devise par défaut du commerce, et le yuan constitue donc la question monétaire la plus importante du moment.
La Chine gère le taux de sa monnaie en fonction de ce qu'elle perçoit comme son intérêt national. Ces dernières années, cela a consisté à suivre les cours des matières premières industrielles. Lorsque ceux-ci baissaient en dollars, le yuan a été orienté à la baisse avec eux. Mais depuis janvier dernier, les cours des matières premières ayant augmenté, le yuan s'est lui aussi apprécié. On peut donc supposer que, à mesure que les importations chinoises de matières premières s'accélèrent pour répondre aux ambitions de son actuel treizième plan quinquennal, le yuan continuera d'être orienté à la hausse, en phase avec le niveau général des cours des matières premières.
De là découle la relation entre le yuan et le dollar. Cela dit, la Chine parvient à contenir les cours des matières premières par le simple expédient de contourner les marchés, au moyen d'accords d'achat qui n'utilisent les prix de marché qu'à titre de référence. Nul doute que la Chine espère que, grâce à des accords d'approvisionnement hors marché, ses projets d'infrastructures ne feront pas augmenter indûment les cours à son détriment.
Cette période de relative accalmie espérée sur les marchés internationaux de matières premières devrait permettre à la Chine de poursuivre son projet d'utiliser de plus en plus le yuan pour régler ses achats auprès de ses fournisseurs d'énergie et de matières premières. Elle a déjà mis en place certains instruments financiers destinés à rendre le yuan plus acceptable pour les fournisseurs, et en a retenu d'autres, notamment dans le domaine de l'énergie. Le contrat à terme pétrole-yuan a fait l'objet d'une controverse considérable, car il permettrait à des fournisseurs de pétrole tels que l'Iran de contourner entièrement le dollar et de couvrir leur position en yuan en achetant de l'or au moyen de contrats à terme yuan-or correspondants.
Pour éviter toute ambiguïté, ces contrats ne sont accessibles qu'aux opérateurs non résidents, et tout métal précieux acquis au moyen des contrats à terme yuan-or proviendra des marchés internationaux, et non de la Chine ni de ses citoyens.
Le problème de ces contrats est qu'ils équivalent à une attaque frontale contre le système financier international dominé par les États-Unis. Depuis l'effondrement des accords de Bretton Woods en 1971, les Américains ont rejeté tout rôle monétaire de l'or, et la vente de matières premières ou de biens contre de l'or est fortement découragée. Plus sensible encore, fixer le prix du pétrole et le vendre dans une autre monnaie que le dollar constitue une menace directe pour le pétrodollar et pour l'hégémonie du dollar. Pour ces raisons, les Chinois ont renoncé, pour l'instant, à introduire un contrat à terme pétrole-yuan, bien que la bourse soit prête à le lancer.[v]
Il est fort probable que, compte tenu de leur caractère sensible, ces contrats aient été évoqués entre Pékin et Washington. Cependant, si les Chinois n'introduisent pas bientôt de contrats à terme pétrole-yuan, il est probable que d'autres places le fassent, vu la demande potentielle et la préférence de la Chine pour le règlement de ses achats d'énergie en yuan. Il existe déjà à Dubaï un contrat à terme yuan-or, et il serait tout à fait logique d'y adjoindre un contrat à terme pétrole-yuan correspondant.
Les premiers exportateurs de pétrole vers la Chine en volume sont la Russie, suivie de l'Arabie saoudite. La Russie comme l'Angola, un autre fournisseur important, vendent leur pétrole en yuan. L'Arabie saoudite devra faire de même pour conserver sa part de marché, et des rumeurs laissent entendre que ce sera le cas début d'année prochaine.[vi] L'Arabie saoudite s'approche prudemment de la Chine et de la Russie, reconnaissant que c'est là que se situe son avenir commercial. Toutefois, c'est l'accord conclu entre Nixon et le roi Fayçal en 1973 qui a créé le pétrodollar et garanti que toutes les autres matières premières continueraient d'être cotées en dollars après le choc Nixon.[vii] Si les Saoudiens se mettent à accepter le yuan pour le pétrole, cela marquera la fin de cet accord et, par conséquent, le début de la fin pour le pétrodollar. À ce stade, le contrat à terme pétrole-yuan deviendra inévitable, s'il n'a pas été introduit auparavant.
Freiner la vitesse du changement n'est jamais facile, et si le marché veut quelque chose, quelqu'un, quelque part, le fournira. Telle est la réalité qui sous-tend la question du pétrole contre yuan. Par ailleurs, les projets de la Chine avancent. Des structures de financement pour les dépenses d'infrastructures en Asie sont en cours de montage. Par exemple, un fonds privé de 750 millions de livres sterling, présidé par l'ancien Premier ministre David Cameron, a été annoncé cette semaine ; il agira comme chef de file pour les investissements d'infrastructures britanniques et européens dans les projets de la Route de la soie et d'autres projets de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures. Cela contribuera à garantir que la City de Londres continue de jouer un rôle financier international majeur après le Brexit.
Ces évolutions constitueront sans nul doute un coup dur pour le dollar en 2018, en alourdissant la pression vendeuse sur les marchés des changes. Dès que ces pressions deviendront plus manifestes, les détenteurs étrangers d'investissements en dollars ne manqueront pas de s'inquiéter, car ils sont en situation de surpondération, avec 17 139 milliards de dollars détenus à la mi-2016, dernière date connue.[viii]
Perspectives mondiales des taux d'intérêt et implications pour l'or
En 2018, les grandes économies peuvent s’attendre à entrer dans une brève phase d’expansion du cycle du crédit, avant la prochaine crise du crédit. Par phase d’expansion, nous entendons la réallocation du crédit des actifs financiers vers les activités non financières, qui se traduira par une nouvelle baisse des cours obligataires, les débuts d’un marché baissier des actions et une accélération sensible du PIB nominal.
Cette phase intervient dans chaque cycle du crédit, lorsque les rendements des placements financiers diminuent et que les risques liés aux prêts non financiers semblent s’être estompés, tout comme le souvenir de la dernière crise du crédit. Lorsque le crédit bancaire supplémentaire est alors appliqué à la demande et à l’offre non financières, les prix des biens et des services commencent inévitablement à augmenter à mesure que ce crédit est dépensé et que l’effet sur les prix se diffuse dans l’économie. Dans certains pays, ce processus est visible depuis un certain temps. Ces phénomènes développant leur propre dynamique, il est probable qu’en 2018 les prix des matières premières reprennent leur trajectoire ascendante, et que l’inflation des prix exprimés en monnaies fiduciaires s’accélère elle aussi.
Cette tendance sera alimentée par la Chine, dont l’appétit pour les matières premières industrielles doit croître de façon considérable selon les plans établis. C’est pourquoi la Chine est susceptible de compenser une partie des pressions inflationnistes en orientant le taux de change du yuan à la hausse face au dollar. Si les achats de matières premières de la Chine contourneront en majeure partie les marchés (comme indiqué plus haut dans cet article), il ne fait guère de doute que de graves pénuries apparaîtront à mesure que d’autres économies, profitant indirectement de l’expansion chinoise, accroîtront leur demande de matières premières. La hausse des prix des biens et des services s’accompagnera d’une baisse des cours des obligations et des actions, à mesure que la réallocation du crédit bancaire des activités financières s’accélérera. Les banques centrales tenteront désespérément de relever les taux d’intérêt de façon modérée, en espérant ne pas déclencher de crise du crédit. Il en résultera qu’elles auront toujours un temps de retard sur les marchés, et ce sont les conditions optimales qui favorisent l’or.[ix]
Le moteur de l’économie mondiale est, bien entendu, la Chine. Sans elle, les autres grandes économies stagneraient, leurs citoyens ordinaires étant lourdement accablés par un triple fardeau : impôts, réglementation et destruction de richesse par l’inflation monétaire. Il est logique que ceux qui sont les plus proches de l’essor asiatique en profitent le plus. Les fournisseurs de matières premières, avec en tête la Russie, les États d’Asie centrale, l’Australasie, le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine, bénéficient tous du treizième plan quinquennal de la Chine. Le Canada également. L’Europe tire parti de l’intensification des échanges par la Route de la soie, où les marchandises sont désormais en transit pendant moins de deux semaines, contre un mois par voie maritime, un délai qui sera bientôt ramené à moins de dix jours.
Le lecteur attentif remarquera l’absence des États-Unis dans cette liste. L’Amérique est passée du statut de première puissance économique mondiale à celui de simple fournisseur de la monnaie couramment utilisée, une monnaie qui devient rapidement sans objet pour les échanges. En menant une politique isolationniste de type « l’Amérique d’abord », qui restreint le libre-échange, l’Amérique finira par se retrouver dernière.
Pour cette seule raison, les vents contraires baissiers auxquels sont confrontés le dollar et une économie américaine isolée en 2018 semblent largement sous-estimés.
La disruption des cryptomonnaies
L’essor continu des cryptomonnaies, en particulier du bitcoin, constitue une nouvelle source de perturbation financière et monétaire. Il a même conduit certaines personnes profondément méfiantes à l’égard des monnaies émises par les États à vendre leur or pour en acheter, ce qui a donné lieu à des commentaires selon lesquels le bitcoin serait le nouvel or et l’or, en tant que monnaie saine, serait désormais superflu. Cette opinion semble confirmée par les caractéristiques d’offre limitée du bitcoin, qui le rendent plus comparable à l’or qu’aux monnaies d’État, que l’on peut émettre à l’infini.
Tout étudiant sérieux de la monnaie devrait savoir qu’il s’agit d’une erreur. S’il est une affirmation que le lecteur doit retenir de cet article pour y réfléchir, c’est la suivante :
Les cryptomonnaies partagent exactement la même qualification monétaire théorique que les monnaies émises par les États.
Si nous utilisons les monnaies d’État, c’est uniquement parce qu’elles nous sont imposées. C’est une question différente de celle de la validité véritable fondée sur la liberté de choix. La monnaie fiduciaire comme les cryptomonnaies sont, au même titre, de faux instruments monétaires, malgré leurs caractéristiques d’offre différentes. Elles se font donc concurrence entre elles, et non à l’or, qui a toujours été la monnaie saine choisie par les gens ordinaires et par les communautés, indépendamment les uns des autres, depuis des millénaires. Il est tout simplement absurde de confondre les contrefaçons avec la réalité.
Si le phénomène des cryptomonnaies se poursuit, ce sera aux dépens des monnaies émises par les États, car c’est entre les deux que les préférences monétaires vont osciller. Et comme la vente de monnaie fiduciaire d’État pour acheter des cryptomonnaies a une valeur amplifiée, les avantages de cette opération sont démultipliés. Cela préoccupera de plus en plus les gouvernements en 2018, si l’engouement pour les cryptomonnaies continue de s’amplifier.[x]
Il semble que la bulle des cryptomonnaies soit encore à ses débuts. Certes, la spéculation actuelle ressemble à celle d’une bulle, mais jusqu’ici, ce sont surtout des spécialistes de la technologie et un nombre limité d’entrepreneurs clairvoyants qui ont compris la valeur de rupture de l’alliance entre la nouvelle technologie de la chaîne de blocs et les technologies financières. Ce n’est que maintenant que les cryptomonnaies entrent dans le courant dominant : les prestataires de services comprennent qu’ils doivent se conformer aux réglementations financières de base, et des contrats à terme réglementés ainsi que des véhicules d’investissement cotés sont en cours de création.
Pour les spéculateurs institutionnels, méfiants à l’égard de marchés d’investissement surévalués, la tentation des cryptomonnaies doit devenir de plus en plus difficile à écarter. On voit mal comment les gouvernements pourraient l’empêcher, puisque les transactions se font essentiellement de pair à pair. S’ils tentaient de détruire les cryptomonnaies, ils les repousseraient simplement vers un système monétaire parallèle, sans les détruire.
À supposer que le phénomène se poursuive, il en résultera vraisemblablement une création de richesse généralisée grâce à la détention de cryptomonnaies, par contraste avec la destruction de richesse inhérente à la monnaie fiduciaire d’État. On voit mal comment cela pourrait durer sans éroder la crédibilité de la monnaie fiduciaire dans l’esprit collectif du public, et donc son pouvoir d’achat. Pour cette raison, les cryptomonnaies sont susceptibles de stimuler encore davantage le cours de l’or, mesuré en monnaie fiduciaire, à mesure qu’elles ébranlent le statu quo.
Conclusion
Compte tenu des facteurs intérieurs et internationaux, les perspectives du dollar sont très négatives, et par conséquent positives pour le prix du dollar de l'or. L'inflation des prix aux États-Unis va probablement s'accélérer, et la Fed, qui redoute pour les marchés obligataires et les prix des actifs en général, réagira trop lentement. En tout état de cause, relever les taux d'intérêt ne restreint pas la quantité de monnaie, alors que c'est précisément ce qu'il faudrait, selon la pensée monétariste, pour maîtriser l'inflation des prix.
La hausse des taux d'intérêt modifie plutôt les ratios de répartition entre les liquidités et les prêts à terme. À terme, le relèvement des taux par les banques centrales déclenchera la prochaine crise du crédit, mais d'ici là, le dollar devrait rester faible, en particulier face aux prix des matières premières, ainsi que face au yuan, à supposer que les autorités chinoises continuent de suivre les prix des matières premières dans leur stratégie de gestion de la monnaie.
Sur le plan international, les portefeuilles sont remplis de dollars jusqu'au plat-bord, vestige de la vigueur passée du dollar, et ils sont donc très susceptibles de devenir vendeurs. Parallèlement, la Chine, de loin la première nation commerçante, est en train de se détourner du dollar, et sait pertinemment que cette politique pourrait facilement s'achever par un désastre pour la monnaie de réserve mondiale. On peut supposer que les Chinois avaient anticipé cette éventualité lorsqu'ils ont commencé à accumuler de l'or à partir de 1983, et qu'ils ont encouragé leurs citoyens à en faire autant après 2002. Détenir de l'or physique constitue la protection ultime contre l'effondrement d'une monnaie fiduciaire.
L'année prochaine verra presque certainement l'introduction d'outils de couverture pour les exportateurs de pétrole vers la Chine, contraints d'accepter des yuans en paiement du pétrole. Un contrat pétrole contre yuan est prêt à être lancé et pourrait très bien être annoncé dans les semaines à venir. Cet événement, de plus en plus inévitable, marquera la fin du pétrodollar et devrait déclencher un bouleversement financier majeur, susceptible de s'étendre à tous les marchés de matières premières.
Pendant ce temps, les Américains semblent ignorer ces défis. Cette semaine encore, le président Trump a de nouveau défendu, dans son document de stratégie de sécurité nationale, ses politiques d'isolationnisme commercial, tout en affirmant que l'Amérique conserve la primauté sur les autres nations. C'est une illusion totale, car la locomotive économique qui entraîne le monde est la Chine, et non l'Amérique.
Le phénomène des cryptomonnaies, s'il se poursuit, risque de constituer un facteur de déstabilisation supplémentaire pour le dollar. En réalité, le bitcoin et le dollar partagent la même absence de véritable statut monétaire, mais ils diffèrent par les caractéristiques de leur offre. Les cryptomonnaies semblent appelées à mettre en évidence les faiblesses des monnaies fiduciaires, ce qui est, après tout, la raison de leur existence.
Ce contexte d'événements défavorables au dollar est aussi le principal facteur favorable à l'or. Pendant des années, le contrôle du prix de l'or a été maintenu à la baisse sur les marchés américains par l'expansion de produits dérivés sur l'or sans couverture. Ce contrôle sera probablement d'abord contesté par un dollar plus faible, puis finalement arraché aux marchés à terme américains et aux marchés à terme de gré à gré de Londres, ne serait-ce que parce que les marchés de l'or physique sont désormais fermement sous contrôle chinois.
[i] Voir https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf
[ii] Pour une explication des avantages du libre-échange, voir https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/the-fiscal-benefits-of-free-trade
[iii] On mesure mal à quel point la Compagnie (John Company) était puissante à son apogée. Son armée privée était deux fois plus nombreuse que l'armée britannique, et elle possédait une vaste flotte de navires marchands des Indes et de navires de guerre, qui se comptaient par milliers.
[iv] Les règlements instituant la Banque populaire de Chine ont été introduits spécifiquement dans cette optique. Voir https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/china-s-gold-strategy et http://www.pravdareport.com/business/finance/15-05-2015/130611-china_gold_dollar-0/
[v] Voir la page des annonces de la Bourse internationale de l'énergie de Shanghai : http://www.ine.cn/en/news/notice/
[vi] Voir http://foreignpolicy.com/2017/10/26/china-is-eyeballing-a-major-strategic-investment-in-saudi-arabias-oil/ et http://www.zerohedge.com/news/2017-12-18/yuan-priced-crude-futures-could-arrive-christmas
[vii] Le choc Nixon désigne l'annonce selon laquelle les banques centrales étrangères ne pouvaient plus échanger leurs dollars contre de l'or sur demande, ce qui a mis fin aux accords de Bretton Woods de l'après-guerre.
[viii] Voir http://ticdata.treasury.gov/Publish/shlhistdat.html
[ix] Pour une analyse plus approfondie des raisons pour lesquelles l'or monte lorsque les taux d'intérêt augmentent, voir https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/rate-hikes-and-what-it-means-for-gold
[x] Des démarches sont en cours pour inscrire les cryptomonnaies à l'ordre du jour de la prochaine réunion du G20 en avril.
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