T-TIP : salut ou fiasco ?

Le président Obama est intervenu dans le débat sur le Brexit lors de sa récente visite au Royaume-Uni, déclarant que, si la Grande-Bretagne quittait l'UE, elle se retrouverait en queue de file pour la conclusion d'un accord de libre-échange.

Si cette intervention visait à effrayer les électeurs pour les inciter à voter en faveur du maintien, la tactique semble avoir échoué, puisque les sondages ont ensuite évolué en faveur du Brexit. Cependant, cette intervention a attiré l’attention générale sur les négociations commerciales en cours entre les États-Unis et l’UE, connues sous le nom de T-TIP.

Ce sigle signifie Transatlantic Trade and Investment Partnership (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) et désigne un projet d’accord de libre-échange et d’investissement entre les États-Unis et les (actuellement) 28 États membres de l’UE. Il est tout à fait logique d’instaurer le libre-échange entre ces deux puissances économiques, qui représentent plus de 50 % du PIB mondial. Les deux parties en reconnaissent les avantages économiques, ce qui n’a rien d’étonnant de la part des États-Unis, qui ont connu le désastre du Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. Il est un peu plus surprenant que les dirigeants de l’UE, qui n’apprécient guère les conceptions anglo-saxonnes des marchés libres, et donc les principes qui fondent le libre-échange, admettent eux aussi qu’il améliorera les perspectives de l’économie européenne.

Laissons de côté la question de la maîtrise des notions économiques de base par les dirigeants de l’UE. L’UE commerce déjà relativement librement avec les États-Unis, les droits de douane, là où ils s’appliquent, étant estimés à environ 3 % en moyenne, un taux qui a diminué au fil du temps. L’harmonisation des réglementations sera plus difficile, un sujet qui est très controversé. Les groupes de gauche et les groupes écologistes en Europe nous mettent déjà en garde contre l’ouverture des services publics à la privatisation au profit de prestataires américains, l’abaissement des normes de sécurité alimentaire et environnementale, la perte d’emplois dans l’UE au profit d’une main-d’œuvre américaine moins coûteuse, et la possibilité que les gouvernements européens soient poursuivis en justice par des entreprises américaines procédurières. La liste des objections semble interminable.

Le cadre du TTIP est si controversé que les négociations se tiennent en secret, ce qui explique qu’il ait reçu si peu de publicité jusqu’à l’intervention du président Obama sur le Brexit. Mais de nombreux intérêts particuliers devront faire des concessions ; on voit donc mal comment il pourrait franchir l’obstacle du Congrès américain, et s’il exige le soutien unanime des 28 États membres de l’UE, il est condamné d’avance. Il y a en outre une chance sur deux que Donald Trump soit élu président avant toute signature, ce qui pourrait retarder encore davantage les négociations.

Par conséquent, effrayer les partisans potentiels du Brexit en leur faisant craindre de manquer le T-TIP, qui pourrait ne jamais être conclu, est un argument bien mince. En fait, le concept d’accords commerciaux multilatéraux entre de nombreuses parties s’est révélé depuis longtemps peu praticable. C’est sans doute pourquoi l’UE n’a pratiquement aucun accord de libre-échange digne d’être mentionné. Avec les autres pays du G20, elle n’en a que deux : avec la Corée du Sud et le Mexique.

Pourquoi le libre-échange fonctionne
L’approche fondée sur le libre marché et la monnaie saine consiste à laisser les particuliers gérer leurs propres affaires ; s’ils souhaitent acheter des biens et des services à l’étranger, ils doivent être libres de le faire. Les gens ordinaires se procurent l’argent nécessaire à leurs achats en le gagnant. Pour le gagner, ils produisent des biens et des services que d’autres, y compris des étrangers, souhaitent acheter. Peu importe que les dépenses proviennent du revenu courant ou de l’épargne. Tant que la monnaie est saine, l’épargne totale d’une population donnée reste de toute façon relativement stable.
Il n’est donc pas possible que le secteur privé, à lui seul, crée des déséquilibres commerciaux persistants. Les déséquilibres commerciaux doivent donc provenir de l’État, conséquence de politiques monétaires et budgétaires malsaines.

Un gouvernement autorise le système bancaire, qui crée à la fois de la monnaie et du crédit. En augmentant la somme de ces deux composantes monétaires, des déséquilibres commerciaux apparaissent rapidement, car le crédit supplémentaire permet une hausse immédiate de la consommation sans augmentation correspondante de la production nationale.

Une politique budgétaire expansionniste, non financée par un surcroît d’épargne, entraîne elle aussi des déficits commerciaux pour la même raison, ce qui explique qu’un déficit commercial s’accompagne le plus souvent d’un déficit budgétaire. L’exception concerne les pays où prévaut une tendance dominante à accroître l’épargne plutôt que les dépenses, comme l’Allemagne et le Japon par le passé, et la Chine aujourd’hui. Dans ces cas, une hausse initiale des importations alimente la production, et non la consommation, puis est suivie d’une hausse compensatoire des exportations.

Les déséquilibres commerciaux sont donc uniquement une conséquence involontaire de l’intervention de l’État, et on ne peut en imputer la responsabilité aux gens ordinaires ni aux entreprises qu’ils dirigent. Cette déduction théorique simple semble échapper aux économistes des gouvernements, qui ont tourné le dos aux marchés libres. Ce sont pourtant les prétendus experts qui conseillent les responsables politiques. De surcroît, ces derniers subissent la pression de groupes d’intérêts qui cherchent à restreindre la concurrence étrangère. Il n’est pas étonnant qu’ils se tournent vers la restriction des échanges transfrontaliers comme remède au mal du moment.

Nulle part cela n’est plus contesté que dans les accusations de dumping, c’est-à-dire de vente de produits sur des marchés étrangers à un prix inférieur à leur coût de production. La première erreur consiste ici à considérer le coût comme le facteur qui détermine les prix. C’est inexact : les prix sont fixés subjectivement par les acheteurs. Considérer que le coût de production, ou plus précisément le coût du travail, fixe les prix du marché est l’une des principales erreurs de la philosophie marxiste. Cette erreur a été transmise à la macroéconomie moderne, et exploitée par les fabricants non compétitifs.

La seconde erreur est de décrire le dumping de produits industriels de base comme une concurrence déloyale. Comme toujours, ce qui est déloyal pour l’un est loyal pour l’autre. Si nous acceptons cette réalité, nous pouvons alors considérer le dumping de l’acier, par exemple, pour ce qu’il est : un avantage pour les consommateurs d’acier, qu’il résulte de la difficulté temporaire causée par la surcapacité mondiale ou d’une politique délibérée d’un gouvernement subventionnant la production d’acier. Les consommateurs d’acier, tels que les industries mécaniques, se réjouiront de la baisse du prix de cette matière première essentielle. Si cela était mieux compris, on reconnaîtrait que les droits antidumping sont contre-productifs. C’est d’ailleurs une raison importante de l’échec du Smoot-Hawley Tariff Act, qui cherchait à pénaliser les importations. Il a empêché l’approvisionnement en matières premières de l’industrie américaine, entravant sa production, ce qui a aggravé la crise des années 1930.

On peut aussi considérer que les restrictions commerciales visent à défavoriser les économies émergentes, qui ont toujours des coûts de main-d’œuvre plus faibles. Les pays riches, par l’intermédiaire de l’appareil de Bretton Woods que constituent la Banque mondiale et le FMI, ainsi que de l’Organisation mondiale du commerce, plus récente, ont dicté entre eux des conditions d’échange visant essentiellement à protéger leurs propres économies. La lutte que la Chine a dû mener pour faire inclure sa monnaie dans les DTS, bien qu’elle soit la première économie mondiale en termes de commerce international, illustre la domination de cette coterie. La bureaucratie est également paralysante : la demande d’adhésion de l’Algérie à l’OMC, déposée en 1987, fait toujours l’objet de négociations.

En conséquence, la Chine, la Russie et le reste de l’Asie, ainsi que leurs principaux fournisseurs de matières premières, tracent leur propre voie et contournent l’ancien ordre. La Russie subit toujours des sanctions commerciales imposées pour des raisons politiques, et la Chine se détourne de l’Occident, ayant compris qu’il est plus facile de créer son propre marché à l’échelle de l’Asie. Les progrès réalisés par l’Organisation de coopération de Shanghai pour unir l’ensemble de l’Asie en une puissance économique, rassemblant plus de la moitié de la population mondiale, ont pris l’ordre économique établi au dépourvu.

Le Brexit
Si les Britanniques votent en faveur du Brexit, il ne fait guère de doute que les relations commerciales avec l’UE, avant même la fin du délai de grâce de deux ans, deviendront très conflictuelles, et le gouvernement devra repenser entièrement sa politique commerciale. De façon réaliste, il n’y aurait guère d’autre solution que d’engager une politique de libre-échange accru, en encourageant les entreprises britanniques à porter leur regard au-delà de l’Europe, en particulier vers l’Asie. C’est d’ailleurs déjà la voie choisie, George Osborne se rendant régulièrement en Chine pour des visites commerciales. La City de Londres a déjà été choisie par la Chine pour fournir ses services financiers internationaux, et le Royaume-Uni a été le premier pays occidental à rejoindre la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures.

Il y aurait d’abord la possibilité de combler le fossé entre économies émergentes et avancées en proposant des accords de libre-échange au Commonwealth, qui comprend la puissance émergente qu’est l’Inde. Des accords de libre-échange pourraient suivre avec la Chine et tout autre pays qui le souhaite. La protection des consommateurs n’aurait pas à être compromise, car les importations devraient satisfaire aux normes britanniques de protection des consommateurs et de sécurité.

Les syndicats détesteraient presque certainement cette perspective, voyant dans le libre-échange une menace pour l’emploi. Cependant, l’industrie dans son ensemble réorienterait rapidement son attention pour tirer parti des occasions créées, et oublierait avoir jamais envisagé de rester dans l’UE, tout comme elle a oublié son soutien quasi unanime et malavisé à l’adhésion du Royaume-Uni à l’euro dans les années 1990. La City de Londres y serait favorable, les partisans du maintien réclamant à grands cris les nouvelles opportunités.

En cas de Brexit, les responsables politiques britanniques pourraient être contraints de s’orienter vers le libre-échange avec tous, comme l’a fait Robert Peel lorsque son gouvernement a aboli les lois sur les céréales dans les années 1840. Si le gouvernement britannique adoptait cette vision du libre marché, les avantages économiques qui en découleraient pourraient rivaliser avec ceux de la réforme de Peel, non seulement pour le Royaume-Uni, mais pour toutes les autres nations disposées à se joindre à cette démarche. Peut-être qu’un Royaume-Uni indépendant optant pour le libre-échange encouragera même d’autres membres de l’UE à repenser leurs politiques commerciales. Après tout, ils semblent reconnaître que le libre-échange présente certains avantages économiques, faute de quoi ils ne négocieraient pas le T-TIP.

Pour le moment, ce n’est qu’un vœu pieux. Le gouvernement britannique mené par les conservateurs est sensible, par inclination, aux marchés libres, mais même ses dirigeants ne semblent pas pleinement convaincus d’un commerce totalement libre et sans entraves. Quant au T-TIP, c’est un acronyme laid pour un arrangement inapplicable, et il devrait être relégué à la décharge des projets avortés de l’histoire.

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