Il apparaît peu à peu que l’hégémonie du dollar fiduciaire touche à sa fin. C’est tout le sens du sommet des BRICS à Johannesburg : des rats, si l’on veut, qui désertent le navire du dollar. Le dollar n’étant adossé qu’à une foi précaire en sa valeur, il sera inévitablement vendu par ses détenteurs étrangers. N’étant que fiduciaire, il pourrait même perdre toute valeur, au risque d’entraîner dans sa chute les autres monnaies fiduciaires de l’alliance occidentale.
Comment protéger votre patrimoine en papier contre ce scénario ? Certains ne jurent que par le bitcoin, d’autres que par l’or.
Cet article examine ce qui est susceptible de s’imposer comme système monétaire de remplacement, et conclut que, sur les plans pratique et juridique, le bitcoin et l’ensemble du secteur des cryptomonnaies échoueront avec la monnaie fiduciaire, tandis que l’humanité reviendra à l’or, comme elle l’a toujours fait par le passé lorsque le contrôle de l’État sur la monnaie a failli.
Introduction
Les acteurs du marché prennent progressivement conscience que l’ère des monnaies fiduciaires touche à sa fin. Les monétaristes, qui les premiers nous ont avertis des conséquences inflationnistes de l’expansion de la monnaie et du crédit, ont aussi été les premiers à nous prévenir que le ralentissement de cette expansion conduirait à la récession ; depuis, les statistiques de la masse monétaire au sens large se sont figées, et le crédit bancaire commence à se contracter. Les macroéconomistes y voient la fin de l’inflation et le retour à des taux d’intérêt plus bas pour éviter la récession.
Malheureusement, cette lecture en noir et blanc, qui oppose inflation et récession sans jamais admettre les deux à la fois, est contredite par les rendements obligataires dans le monde entier, qui atteignent de nouveaux sommets. Et les graphiques nous indiquent qu’ils pourraient monter encore considérablement. Dès lors, la conviction que l’inflation des prix à la production et à la consommation n’est qu’un phénomène temporaire est minée par le doute.
Pour ceux d’entre nous qui sont imprégnés d’économie de marché et qui ont connu la scène monétaire et économique des années 1970, la possibilité d’une inflation et d’une récession simultanées est moins surprenante. On parlait alors de stagflation, bien que les keynésiens n’aient jamais réussi à concilier la présence simultanée de ces deux situations. L’erreur tient assurément au rejet par Keynes de la loi de Say, selon laquelle nous produisons pour consommer. L’erreur keynésienne a consisté à ignorer le fait évident que la hausse du chômage résulte d’abord de la baisse de la production ; il ne peut donc jamais y avoir de surabondance générale de biens en période de crise, ce qui est pourtant le fondement des hypothèses keynésiennes.
Nous devons donc admettre qu’un retour de la stagflation, voire pire, est tout à fait possible. De même, une poursuite de la hausse des rendements obligataires est possible, et même probable, comme l’indiquent clairement les graphiques. Dans les semaines et les mois à venir, à mesure que les rendements obligataires continueront de monter en entraînant les taux d’intérêt dans leur sillage, le débat sur la manière de se couvrir contre cette situation inattendue ne manquera pas de s’intensifier. D’un côté, il y a l’or ; de l’autre, les cryptomonnaies, menées par le bitcoin. Les deux ont leurs partisans enthousiastes.
Mais l’enthousiasme n’est pas un fondement raisonnable pour une stratégie d’investissement ou de négociation. Il induit en erreur les investisseurs et ceux qui cherchent à protéger leur patrimoine contre la dépréciation des monnaies, ce que représente la poursuite et l’aggravation de l’inflation des prix.
L’investissement guidé par le sentiment tend à négliger des faits importants. Dans cet article, je compare les faits pertinents d’un point de vue juridique et monétaire très élémentaire, d’abord pour les cryptomonnaies, représentées par le bitcoin, puis pour l’or.
Le bitcoin comme monnaie d’usage
Les partisans du bitcoin et des cryptomonnaies soutiennent qu’il s’agit de la monnaie de l’avenir. Le bitcoin, en particulier, est considéré comme incorruptible, sécurisé et auto-audité sur une chaîne de blocs. Il est strictement limité à un plafond de 21 millions d’unités. C’est cette limitation qui a conduit à des estimations de sa valeur future en monnaie fiduciaire, selon l’ampleur de la dépréciation supplémentaire de celle-ci que chaque analyste anticipe. Et l’on peut soutenir de manière convaincante que le rythme de dépréciation des monnaies fiduciaires risque de s’accélérer encore avec le retour de la stagflation, entraînant des déficits publics toujours plus importants et une hausse croissante de la dette publique. On pourrait s’attendre à ce que cela relance l’intérêt pour le bitcoin et le porte à de nouveaux sommets.
Les enthousiastes soutiennent que le bitcoin remplacera de plus en plus la monnaie fiduciaire à mesure que le grand public comprendra que celle-ci perd du pouvoir d’achat, ce qui explique la hausse du niveau général des prix. Mais il faut distinguer l’utilisation d’une monnaie, crypto ou non, pour les transactions quotidiennes de son utilisation comme réserve de valeur. Dans le premier cas, la détention de monnaie issue de la vente d’un bien est temporaire ; l’évolution de sa valeur en biens au fil du temps importe donc peu au vendeur qui la reçoit en paiement. Mais elle importe à l’épargnant dont l’horizon est plus lointain.
L’épargne, ou plus exactement la thésaurisation dans le cas du bitcoin, est la question que nous devons aborder. Pour un épargnant, il est souhaitable que le pouvoir d’achat des unités monétaires dans lesquelles son épargne est libellée augmente. Il est donc probable que les épargnants thésauriseront leurs bitcoins au lieu de les laisser circuler, car le plafond strict fixé à leur quantité devrait, selon les attentes, en accroître continuellement la valeur. Cette tendance déflationniste risque d’être si puissante que, hormis pour les biens de première nécessité, tout le commerce, qui dépend aujourd’hui du crédit, s’arrêterait net. Poussé jusqu’à sa conclusion logique, le monde retomberait simplement dans un état féodal marqué par une pauvreté de masse.
La seule solution est que les détenteurs de bitcoins les prêtent à des emprunteurs afin que les activités commerciales puissent avoir lieu. C’est cela, le crédit, qui est le fondement de toute activité bancaire et de tout progrès économique. Le besoin de crédit ne disparaîtra pas avec la fin des monnaies fiduciaires, pas plus que son pendant, la dette. En effet, la détention de créances constitue de la richesse et en représente la majeure partie. J’aborderai ce sujet plus loin dans cet article. Mais pour l’instant, examinons la différence entre le bitcoin et le crédit en bitcoin.
Pour produire quoi que ce soit, il faut du capital. C’est un fait élémentaire que la production précède la consommation. Il peut falloir des années pour construire des usines, et pour former et employer des personnes possédant les compétences requises. La plus grande partie, sinon la totalité, de ce financement nécessite du crédit. Cela suppose un plan d’affaires qui prenne en compte tous les facteurs de coût, y compris le coût du financement, afin d’estimer la viabilité d’un projet.
Lorsqu’il élabore un plan d’affaires, l’entrepreneur doit non seulement estimer tous les coûts des intrants et la valeur de vente finale du produit, mais aussi le coût du remboursement du capital emprunté. Or, un plafond strict de 21 millions de bitcoins conduira vraisemblablement à un renchérissement, exprimé en bitcoins, des remboursements futurs de capital. L’incertitude quant à la valeur future du bitcoin fera très probablement échouer la plupart des projets, avant même la difficulté de prévoir la demande future de biens dont les prix sont exprimés en bitcoins, une unité en hausse et volatile. Les limites du bitcoin conduiraient presque certainement à des perspectives fortement déflationnistes, car il ne se prête tout simplement pas à servir de base à l’évaluation du crédit.
À cet égard, le bitcoin est fondamentalement différent de l’or, dont l’extraction a, à long terme, progressé à peu près au même rythme que la population mondiale. De plus, il existe d’importantes réserves d’or en surface sous forme de bijoux, qui peuvent être réaffectées à des fonctions monétaires si les marchés exigent un changement d’usage. La faille de l’argument du bitcoin comme monnaie est précisément la force de l’or : son inaptitude à servir de garantie au crédit et la rigidité totale de son offre.
À ma connaissance, personne dans le camp du bitcoin n’a traité correctement ces questions, ni même n’en a conscience. Il semble que les « hodlers » ne comprennent pas à quel point l’humanité dépend du crédit. Ils ont plutôt tendance à rejeter le crédit comme étant le problème. De même, la relation entre monnaie et crédit dans une économie stable et fonctionnelle n’est pas comprise. Les conditions mêmes censées donner au bitcoin sa valeur de monnaie incorruptible suffisent à le rendre totalement inapte à jouer ce rôle.
Ce rejet du crédit intervient avant même qu’on nous demande d’accepter le fait que le bitcoin est tout à fait inadapté à la grande majorité des utilisateurs, qui ne sont pas assez versés dans la technologie pour seulement le comprendre. Une monnaie doit être suffisamment simple pour être comprise de ses utilisateurs. La promotion du bitcoin et des autres cryptomonnaies est le rêve d’une élite de personnes maîtrisant la technologie et de spéculateurs qui profitent de ses concepts.
Il y a ensuite la situation juridique. En l’absence d’une législation spécifique conférant au bitcoin ou à toute autre cryptomonnaie le statut juridique dont jouit l’or, il ne possède pas le statut juridique requis. Les « hodlers » ne mesurent pas que, juridiquement, seules certaines choses peuvent servir de monnaie.
Pour comprendre la distinction entre ce qui peut passer pour de la monnaie et ce qui ne le peut pas, nous devons définir la différence entre le droit de possession et le droit de propriété. Si je prête un livre à un ami, je lui accorde un droit de possession pendant un certain temps, mais le livre reste ma propriété. La propriété du livre ne lui a pas été transférée. Si je me rendais chez lui pour récupérer le livre et qu’il n’était pas chez lui, je serais libre de le reprendre si je le voyais (même si, par politesse, je devrais l’informer que j’ai récupéré mon bien). Le droit romain désignait cela sous le nom de commodatum, défini comme « un prêt gratuit de biens meubles destiné à être utilisés puis restitués par l’emprunteur ».
L’argent et le crédit sont traités différemment, de même que les biens consomptibles, tels que la nourriture et les boissons. Lorsqu’ils sont prêtés, la propriété en est transférée de manière absolue, et le destinataire contracte en contrepartie l’obligation de restituer l’équivalent, de qualité et de quantité similaires. Pour poursuivre avec l’exemple du commodat, si, au lieu d’un livre, j’avais prêté 100 $ à mon ami, et que, me rendant chez lui pour recouvrer sa dette envers moi, je découvrais qu’il était absent mais apercevais son portefeuille laissé sur place, et que j’y prenais 100 $, je serais coupable de vol.
En droit romain, le prêt d’argent, de crédit et de biens destinés à être consommés est un mutuum, défini comme « le prêt d’une chose fongible devant être restituée par une chose semblable, de même espèce, qualité et quantité ».
Si, en anglais, l’emploi des termes « lend » et « loan » est ambigu, la différence entre le commodat et le mutuum reste aujourd’hui clairement reconnue de tous, comme l’illustre le traitement différent d’un livre prêté et de 100 $ prêtés. Les mêmes conditions s’appliquent en matière de vol pénal. Si un voleur dérobe votre voiture et la revend à un acheteur de bonne foi, elle reste votre propriété et vous êtes pleinement en droit de la récupérer sans indemniser l’acheteur malchanceux. En revanche, si un voleur vous dérobe votre portefeuille ou vide votre compte bancaire, vous n’avez de recours que contre le voleur et votre propriété sur l’argent ou le crédit est perdue.
Dans ce contexte juridique, la question qui se pose est celle du traitement des bitcoins pleinement identifiables, dont la possession est enregistrée sur une blockchain. De toute évidence, si quelqu’un vous vend un bitcoin contre de la monnaie, vous le recevez en entrant en sa possession. Mais si ce bitcoin avait été volé auparavant, par exemple dans un portefeuille crypto, il n’appartenait à personne de le vendre et il reste très probablement la possession de la personne à qui il a été volé. Le point essentiel est que, si chaque bitcoin, ou fraction de bitcoin, a la même valeur qu’un autre, la blockchain fait que chaque bitcoin ou partie de bitcoin possède une identité propre. Il n’est donc pas fongible comme les billets de banque ou le crédit, et il n’est pas non plus consommé ; il ne peut donc presque certainement pas constituer un mutuum. Les précédents juridiques indiquent par conséquent que la propriété n’en a pas été transférée s’il a été, par le passé, le produit d’un crime, et il doit donc être considéré comme un commodat.
Il s’agit d’un problème important pour le bitcoin, devenu le vecteur de prédilection du blanchiment d’argent pour les criminels et les fraudeurs fiscaux. Alors qu’à l’époque romaine la criminalité était plus élémentaire, les gouvernements l’ont aujourd’hui étendue au point d’y inclure le simple soupçon comme motif de confiscation des biens. Des logiciels permettent aux enquêteurs de relier des portefeuilles de bitcoins à des identités réelles, que les autorités obtiennent aisément auprès des plateformes d’échange de cryptomonnaies. Des sociétés telles que Chainalysis collaborent avec succès avec le FBI pour identifier les portefeuilles liés à des activités criminelles. La piste menant de ces portefeuilles conduit clairement à ceux qui ont ensuite acheté des bitcoins et qui ont l’impression d’en être désormais propriétaires.
Par conséquent, vous ne pouvez pas être certain que le bitcoin acheté par l’intermédiaire d’une plateforme d’échange ne sera pas saisi par les autorités au motif qu’un propriétaire antérieur l’aurait acquis grâce au produit d’un crime. Vous ne pouvez pas être certain de détenir un titre incontestable. Sur le seul plan juridique, sans certitude quant à la propriété, le bitcoin ne peut servir de moyen d’échange général.
Pourquoi le crédit importe
En abordant l’aspect pratique du bitcoin en tant que monnaie, nous avons évoqué son inaptitude à servir de support dont le crédit tire sa valeur, ainsi que le fait que ses partisans semblent avoir négligé cette fonction essentielle. En effet, la création de crédit bancaire est considérée par beaucoup, tant dans le camp de l’or que dans celui du bitcoin, comme un mal ; ils affirment donc que l’un des principaux avantages du bitcoin est de supprimer les créateurs de crédit. Ceux qui suivent ce raisonnement ne comprennent pas que toute monnaie et toute obligation de paiement sont en réalité du crédit, représentant le stockage temporaire d’une production non dépensée. Comme toute notre consommation trouve son origine dans la production, le moyen d’échange relève de l’intermédiation.
Il existe deux formes distinctes de ce crédit : l’une, sans contrepartie, n’existe que sous la forme d’or, d’argent ou de cuivre monnayés par commodité. Elle ne peut être autre chose si l’on exclut le troc. Le terme propre pour désigner la pièce est « monnaie », afin de la distinguer des promesses de payer en monnaie à une date ultérieure, qui constituent le crédit.
En tant que droit à un paiement futur, le crédit est toujours adossé à une obligation du débiteur. En définitive, ce droit et l’obligation correspondante doivent être réglés en monnaie, bien qu’en pratique, aujourd’hui, ils soient novés par un règlement en d’autres crédits. Il ne s’agit pas d’un transfert de monnaie, mais le crédit n’en est pas moins une forme de propriété. Que le crédit soit une propriété et ait une valeur exprimée en biens et services découle de sa transférabilité. Cela apparaît dans l’évaluation des actifs financiers, qui, avec la possession de la propriété d’objets physiques, constituent le patrimoine d’une personne.
Dans toute économie ayant dépassé le stade féodal, c'est le crédit qui constitue la plus grande partie, voire la totalité, du moyen de paiement en circulation. Et plus le système économique se perfectionne, moins la monnaie circule. Il est tout simplement plus commode d'utiliser le crédit, qu'il s'agisse de billets de banque, de dépôts bancaires ou d'accords de crédit entre particuliers, tels que ceux qui existent entre membres d'une famille et entre amis.
Sur le plan juridique, la monnaie possède une valeur générale et permanente, tandis que le crédit possède une valeur particulière et précaire. Le problème actuel tient au fait que ces distinctions entre monnaie et crédit sont mal comprises. Ceux qui se disent partisans d'une « monnaie saine » saisissent rarement cette distinction essentielle et affirment couramment que la monnaie saine est une politique et non une définition. Ils en déduisent à tort que les billets de banque émis par une banque centrale constituent de la monnaie, alors qu'il s'agit en réalité de crédit assorti d'un risque de contrepartie, dont la valeur en biens et en services peut être altérée.
Cela nous amène à la question de l'évaluation du crédit. Tout crédit, y compris les billets de banque émis par une autorité gouvernementale, doit tirer sa valeur de quelque chose. Or, s'il n'est pas un substitut crédible de ce que les Romains avaient à l'origine défini comme la monnaie, la valeur des obligations de crédit devient intrinsèquement instable. De plus, l'abandon du lien entre le crédit et la monnaie incite un gouvernement à dépenser au-delà de ses recettes fiscales en dépréciant la monnaie, et c'est ce qui se produit aujourd'hui à un rythme croissant. Ce n'est pas le crédit qui est un mal, mais son détachement de la monnaie.
La position juridique et l'histoire de l'or en tant que monnaie
En tant qu'instrument d'échange, la fonction de la monnaie est d'ajuster les rapports des biens et des services les uns par rapport aux autres. Ainsi, le prix exprimé concerne toujours les biens, la monnaie étant entièrement neutre. C'est donc une erreur de considérer que la monnaie a un prix. Il convient de s'en souvenir à propos de la relation entre la monnaie légale, qu'il s'agisse de l'or ou de l'argent, à laquelle on attribue aujourd'hui habituellement un prix en monnaies fiduciaires, et les monnaies fiduciaires elles-mêmes qui, du fait de leur statut de cours légal, sont à tort supposées avoir le statut de monnaie. La relation entre la monnaie et le crédit a été renversée. L'ampleur de cette erreur apparaît clairement dès lors que l'on comprend ce qui est juridiquement de la monnaie et ce qui est du crédit. Là encore, cette compréhension commence avec le droit romain.
Le droit romain est devenu le fondement des systèmes juridiques de toute l'Europe et, par extension, de ceux des régions colonisées par les Européens : l'Amérique du Nord, l'Amérique latine par l'influence espagnole et portugaise, les Néerlandais en Extrême-Orient et l'ensemble de l'Empire britannique. À l'instar des Athéniens, Rome considérait que les lois étaient le moyen par lequel les individus se protégeaient les uns des autres et de l'État. Mais c'est Rome en particulier qui a codifié le droit en un corpus de référence pratique et accessible à tous.
Les premiers textes connus des lois romaines et de la jurisprudence qui les a suivies sont les Douze Tables de 449 av. J.-C. Elles ont servi de base sur laquelle les juristes ont ensuite exposé, développé et fait évoluer leurs décisions au cours du millénaire suivant. L'ensemble du système juridique a ensuite été consolidé dans le Corpus Juris Civilis de l'empereur Justinien, également connu sous le nom de Pandectes. Lorsque l'empire s'est déplacé à Constantinople, le Corpus a été traduit en grec, puis finalement republié dans les Basiliques, à l'époque de la dynastie basilienne, au Xe siècle. C'est cette version qui est devenue le fondement du droit européen au Moyen Âge, à l'exception de l'Angleterre. Selon un éminent juriste du XIXe siècle spécialisé dans le droit bancaire, la common law différait en Angleterre pour la raison suivante :
« Les Romains abandonnèrent la Bretagne à la fin du Ve siècle, et la common law d'Angleterre en matière de crédit était exactement celle qui figurait dans les Institutes de Gaius, le manuel de droit romain dans tout l'empire à l'époque où les Romains renoncèrent à la Bretagne. Mais le 1er novembre 1875, la common law d'Angleterre relative au crédit fut remplacée par l'equity, qui n'est autre que le droit des Pandectes de Justinien. »[i]
Au total, deux mille ans de développement juridique se sont écoulés entre les Douze Tables et la réaffirmation des Pandectes de Justinien dans la version genevoise de Dionysius Gottfried du Corpus Juris Civilis, retraduite en latin en 1583 apr. J.-C. à partir des Basiliques grecques.
C’est la section du Digeste du Corpus qui est pertinente pour notre sujet. Le Digeste est une encyclopédie de plus de neuf mille références de juristes éminents, rassemblées au fil du temps. Parmi ces références, celles d’Ulpien se détachent ; mort en 228 apr. J.-C., il fut le juriste qui contribua largement à consolider la position juridique et la distinction entre la monnaie et le crédit. Le Digeste définissait la propriété, les contrats et les crimes. Notre intérêt pour la monnaie et le crédit relève des décisions portant sur la propriété et les contrats.
Le contrat de dépôt régulier est défini par Ulpien dans une section intitulée Deposita vel contra (sur le dépôt et le retrait). Il a défini le dépôt régulier comme suit :
« Un dépôt est une chose confiée à autrui pour être gardée. On l’appelle ainsi parce qu’un bien est posé (ou placé). La préposition de renforce le sens, ce qui traduit le fait que toutes les obligations afférentes à la garde du bien incombent à cette personne. »[ii]
Un autre juriste fréquemment cité dans le Digeste, Paul d’Alfenus Varus, a distingué le contrat de dépôt régulier défini ci-dessus par Ulpien d’un dépôt irrégulier, ou mutuum. Dans ce dernier cas, Paul soutenait que :
« Si une personne dépose une certaine somme d’argent en pièces non liées, qu’elle compte et ne remet ni scellée ni enfermée dans un contenant, alors la seule obligation de celui qui la reçoit est d’en restituer le même montant. »[iii]
Ainsi, un mutuum passe en la possession de celui qui le reçoit. En contrepartie d’un droit d’action reconnu au déposant, qu’il peut exercer à tout moment, le receveur a l’obligation correspondante de restituer le même montant ; jusque-là, la somme devient sa propriété et il peut en disposer à sa guise. Tel est le fondement juridique de la banque moderne.
De toute évidence, le précédent établi dans le Digeste est que la monnaie est toujours métallique. Si tout peut être déposé en la garde d’autrui, c’est le traitement des biens fongibles, en particulier de la monnaie, qui fait l’objet de ces décisions juridiques. Ce n’est que par un dépôt irrégulier (ou mutuum) que le déposant devient créancier. En posant la différence entre dépôt régulier et dépôt irrégulier, on distingue ce qui a toujours été considéré comme de la monnaie depuis l’Antiquité d’une promesse de rembourser le même montant, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de crédit, assortie d’une obligation de paiement correspondante.
Il reste un point à éclaircir, qui concerne le crédit plutôt que la monnaie. Comme indiqué plus haut, les Pandectes de Justinien ont été compilées un siècle après que les Romains eurent abandonné la Bretagne. Dans ce qui fut ensuite unifié sous le nom d’Angleterre et de pays de Galles à partir de royaumes divers, la common law différait en ce que les créances n’étaient pas librement cessibles. Le cessionnaire d’une créance ne pouvait agir en justice qu’en qualité de mandataire du cédant. Cela plaçait la créance, en tant que bien, dans une situation différente de celle des autres formes de biens cessibles. Justinien a supprimé cette anomalie, vestige de l’ancien droit romain (les lois de Gaius, mentionnées plus haut), en permettant au cessionnaire d’actionner le débiteur en son propre nom. Sans cette modification, le statut d’une dette particulière et précaire en tant qu’actif serait incertain.
Cette anomalie du droit anglais n’a été régularisée que lorsque la Cour de la Chancellerie a fusionné avec la common law par une loi du Parlement en novembre 1875. Depuis lors, le statut de la monnaie et du crédit en droit anglais est conforme à tous égards aux Pandectes de Justinien.
Si la position juridique de la monnaie est claire, sa position économique est techniquement différente. Jean-Baptiste Say a souligné que la monnaie facilite la division du travail. Techniquement, la monnaie est du travail non dépensé, et constitue donc un crédit qui n’a pas encore été utilisé. Divers autres économistes classiques ont fait la même remarque. Adam Smith écrivait qu’une guinée pouvait être considérée comme un billet donnant droit à une certaine quantité de biens nécessaires et commodes auprès de tous les commerçants du voisinage. Henry Thornton affirmait que la monnaie de toute nature [y compris le crédit] est un ordre portant sur des biens. Bastiat et Mill se sont exprimés dans le même sens.[iv] La similitude de fonction entre la monnaie et le crédit a sans aucun doute conduit à une confusion sur le sens véritable des termes.
Mais c’est la différence juridique qui revêt une importance primordiale, car elle repose sur le principe selon lequel il existe une distinction nette entre la monnaie métallique et une obligation de payer. La monnaie est permanente, alors que le crédit ne l’est pas. La monnaie n’comporte aucun risque de contrepartie, tandis que le crédit en comporte un.
La croyance moderne selon laquelle on pourrait se passer de la monnaie et la remplacer par des billets de banque est donc erronée. Et c’est l’ignorance générale de la relation établie entre la monnaie et le crédit, tant en droit que dans la pratique, qui a conduit à l’erreur consistant à penser que le bitcoin pourrait être la nouvelle monnaie des temps modernes. Nous devons par conséquent écarter de telles idées.
L’avenir des cryptomonnaies
Il a été facile de souligner les bénéfices de la révolution des cryptomonnaies. Le concept de blockchain promet une transformation de l’enregistrement de la propriété. Et la popularité du bitcoin a sensibilisé un public plus large à l’avilissement des monnaies fiduciaires par les gouvernements, ce qui est assurément un bien public. Mais il semble n’avoir en rien amélioré la compréhension que quiconque a de la monnaie et du crédit.
La révolution des cryptomonnaies a fait naître un mal potentiel : les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), conçues à l’origine par des banquiers centraux, apparemment ignorants de leur propre métier, en réponse à la menace que représente la monnaie du secteur privé pour leurs monopoles fiduciaires. Leur ignorance porte sur la situation juridique décrite ci-dessus : après tout, détacher une monnaie fiduciaire nationale de la monnaie légale suppose, de la part de son auteur, de nier la réalité juridique.
Les banques centrales ont encore démontré leur déni des lois de la monnaie en chargeant un comité de la Banque des règlements internationaux, qui coordonne les politiques des banques centrales, d’examiner les avantages d’une MNBC pour une banque centrale et son gouvernement. Poursuivant des intérêts étatistes, le comité de la BRI conclut que les MNBC pourraient donner aux gouvernements un contrôle totalitaire sur l’activité économique. Nulle part la situation juridique établie il y a des millénaires n’a été respectée, ni même mentionnée, dans leurs délibérations.
Si la situation juridique de l’or en tant que monnaie a perduré malgré la succession de gouvernements autoritaires, c’est parce que les Romains ont défini une relation entièrement naturelle entre la monnaie, ce qu’elle est, et le crédit. À l’origine, la monnaie était, et demeure, déterminée par ceux qui l’utilisent. Et ceux-ci créent du crédit fondé sur la valeur de la monnaie. Cette pratique est issue de la création de crédit fondée sur des biens pouvant être troqués. Le crédit a dû être le moyen par lequel les Phéniciens finançaient leur commerce, bien avant que leurs cités-États n’adoptent la commodité du monnayage des métaux, que l’on situe à peu près à la même époque que les Douze Tables de Rome.
Alors que les Romains prêtaient une grande attention aux aspects pratiques du commerce et à l’évolution naturelle du paiement en pièces d’or, d’argent, de cuivre ou de bronze, et l’ont inscrite dans leur droit, la théorie étatique de la monnaie a toujours échoué. L’introduction des MNBC n’est qu’une nouvelle théorie étatique de la monnaie. Et si elle promet de servir les objectifs de l’autoritarisme, elle est elle aussi vouée à l’échec.
Les difficultés pratiques considérables ont déjà conduit la Banque d’Angleterre, dans son livre blanc, à rejeter la proposition centrale de la BRI, selon laquelle une MNBC en livre sterling contournerait le système bancaire commercial et serait entièrement sous le contrôle de la banque centrale. Les raisons de la position de la Banque sont tout à fait raisonnables : la bureaucratie nécessaire à la mise en place d’une MNBC, qui obligerait chaque particulier et chaque entreprise à ouvrir un compte auprès de la Banque d’Angleterre, exigerait des années de planification, de tests et de mise en œuvre. Et aux États-Unis, où la grande majorité des législateurs dépendent des contributions des banques pour financer leurs dépenses électorales, nous pouvons être certains que si l’administration fédérale devait avancer une proposition de MNBC, elle serait considérablement édulcorée afin de ne pas porter atteinte aux intérêts bancaires existants.
Il est probable que toute la saga des MNBC se révélera n’être qu’une fausse piste. Et dans cet article, j’espère avoir démontré de manière convaincante l’impossibilité pour le bitcoin ou toute autre cryptomonnaie de remplir le rôle d’une monnaie. Il ne reste que la question de leur avenir si ce rôle leur est refusé.
Cela fait désormais 52 ans que le dollar, et avec lui toutes les autres monnaies, est devenu entièrement fiduciaire. S’il n’entre pas dans le cadre de cet article de décrire les facteurs en jeu, il est de plus en plus manifeste que l’épisode actuel de monnaie fiduciaire fondée sur le dollar, comme tous les précédents, touche à sa fin. Dans ce cas, nous pouvons nous attendre à ce qu’un nouveau système monétaire le remplace. Mais le bitcoin n’étant pas adapté à cette tâche, nous pouvons être certains que sa raison d’être se sera révélée purement spéculative.
Par conséquent, lorsque la monnaie fiduciaire disparaîtra, nous pouvons nous attendre à ce que l’ensemble du phénomène des cryptomonnaies et des MNBC disparaisse avec elle. Il faudra le ranger parmi les entreprises modernes comparables à celle du Mississippi ou à la bulle de la Mer du Sud, qui doivent toutes deux leur existence à des excès spéculatifs financés par le crédit, exactement comme le bitcoin.
[i] Voir l’ouvrage de HD Macleod, The Elements of Banking, Longmans Green & Co, 1877
[ii] Voir l’ouvrage de de Soto, Money, Bank Credit, and Economic Cycles, chapitre 1.
[iii] ibid
[iv] Mentionné dans l’ouvrage de HD Macleod, The Elements of Bankin