L'Arabie saoudite a récemment fait la une de l'actualité pour plusieurs raisons liées entre elles. À la base de tout cela, un pays dépensier qui sombre rapidement dans l'insolvabilité.
Si la Maison des Saoud demeure fermement hostile au changement, un mélange de réalisme et de jeux de pouvoir devrait dominer la politique intérieure dans les années à venir, après l'accession du roi Salman au trône saoudien. Cela a des implications importantes pour le dollar, compte tenu de son rôle historique dans la région.
L'effondrement du cours du pétrole l'an dernier a imposé la réalité financière à la Maison des Saoud. Le jeune vice-prince héritier, Mohammed ben Salmane, peut-être inspiré par un rapport de McKinsey, entend diversifier rapidement l'État, aujourd'hui dépendant du pétrole, vers un ensemble d'industries, la santé et le tourisme. Le rapport de McKinsey ressemble à une liste de vœux plutôt qu'à la réalité, en particulier pour le tourisme. La police religieuse n'est guère susceptible de voir d'un bon œil les bikinis sur les plages de la mer Rouge, ni les étrangères en mini-short se promenant dans Djeddah.
Il est difficile d'imaginer que l'Arabie saoudite, culturellement figée au Moyen Âge, adopte les changements recommandés par McKinsey sans réformer en profondeur la Maison des Saoud, voire sans une révolution à grande échelle. Presque tous les biens immobiliers et toutes les entreprises appartiennent ou sont contrôlés à titre personnel par des membres de la famille royale élargie, et non par l'État, ni par de simples mortels. La principale exception est Aramco, dont la valeur est estimée à 2 000 milliards de dollars.
L'État est subordonné à la Maison des Saoud. On voit donc mal comment le pays pourrait, comme le recommande McKinsey, « passer de son modèle économique actuel, piloté par l'État, à une approche davantage fondée sur le marché ». Le pays est à peine piloté par l'État : il s'apparente plutôt à une marionnette des Saoud. Mais le manque de fonds de l'État le rend de plus en plus désespéré.
C'est pour cette raison que le Royaume a récemment placé un prêt syndiqué de 10 milliards de dollars sur cinq ans, la première fois qu'il fait appel aux marchés de capitaux depuis l'invasion du Koweït par Saddam Hussein. Il se propose de lever 100 milliards de dollars supplémentaires en cédant une participation de 5 % dans Aramco. Le plan financier semble combiner cette levée de fonds à court terme, les recettes pétrolières et des ventes de bons du Trésor américain (qui représenteraient jusqu'à 750 milliards de dollars). Selon des sources bien informées, le gouvernement vend discrètement de l'or, principalement à des banques centrales et des fonds souverains asiatiques. Cela suffira-t-il à permettre au Royaume de traverser cette période délicate ?
Peut-être. Il est bien plus probable que gagner du temps serve à esquiver des réformes fondamentales. Mais on voit comment les informations venues de Washington, impliquant des intérêts saoudiens dans la tragédie des tours jumelles du 11 septembre, ont pu facilement déclencher la vente de tous ces bons du Trésor.
Quels qu'aient été les autres sujets abordés, il est probable que celui-ci l'ait été lors des deux réunions extraordinaires du FOMC, tenues « selon une procédure accélérée » à la Fed plus tôt ce mois-ci, puis lors de la rencontre de Janet Yellen avec le président à la Maison-Blanche. Le statu quo sur les taux d'intérêt d'hier irait dans le sens de cette hypothèse.
L'implication de la Maison-Blanche indique assurément une question de politique étrangère, et pas seulement de taux d'intérêt. Si les Saoudiens avaient décidé de se défaire de leurs bons du Trésor sur le marché, ils risqueraient de provoquer l'effondrement des marchés obligataires américains et du dollar. Par transmission financière, les obligations souveraines libellées en euros et les obligations d'État japonaises, toutes largement surévaluées, entreraient à leur tour en chute libre, déclenchant la crise financière mondiale que les banques centrales s'efforcent d'éviter.
C'est peut-être accorder trop d'importance aux difficultés financières de l'Arabie saoudite, mais la possibilité d'une vente de bons du Trésor a assurément bénéficié d'une large couverture médiatique. Ces articles omettaient généralement de mentionner les difficultés financières sous-jacentes des Saoudiens, qui pourraient tout aussi bien avoir contribué à leur volonté de vendre.
Si les pays arabes se sont enrichis grâce à des océans de pétrodollars il y a quarante ans, ils en ont aujourd'hui peu besoin. Il nous faut donc nous tourner vers la Chine, bien placée pour jouer le rôle de chevalier blanc auprès de l'Arabie saoudite. Le fonds souverain chinois SAFE pourrait aisément absorber la participation dans Aramco, et il existe de solides raisons stratégiques de le faire. Un accord rapide contribuerait à stabiliser une situation financière et politique désespérée aux marges des intérêts asiatiques en pleine expansion de la Chine, et à maintenir l'Arabie saoudite comme fournisseur d'énergie allié. La Chine dispose de dollars, et un arrangement mutuel annoncerait une nouvelle ère de coopération concrète. Les États-Unis ne peuvent que regarder, impuissants, la Chine éloigner peu à peu l'Arabie saoudite de la sphère d'influence américaine.
En vérité, le commerce compte bien plus que les discours, ce qui explique pourquoi une Amérique très endettée se retrouve constamment sur la défensive dans chaque escarmouche financière avec la Chine. L’Arabie saoudite n’a guère d’autre choix que de se plier à la Chine, et ses intérêts commerciaux la rapprochent de toute façon du camp chinois. Il semble logique que le riyal saoudien finisse par être découplé du dollar américain et géré en fonction d’un panier des devises de ses clients pétroliers, dominé par le yuan.
Les politiques monétaires futures de la Chine et de l’Arabie saoudite, ainsi que leur interaction, auront une incidence sur le dollar. La Chine souhaite utiliser sa propre monnaie dans ses accords commerciaux, mais elle ne doit pas inonder les marchés de yuans, au risque de perdre le contrôle de sa devise. L’internationalisation du yuan doit donc être un processus graduel, l’offre n’étant accrue que lorsque la demande durable de yuans l’exige. Entre-temps, les analystes occidentaux s’attendent à une dévaluation du riyal par rapport au dollar, sauf hausse significative et durable du prix du pétrole, ce qui n’est généralement pas anticipé. Mais une dévaluation exige un acte délibéré de l’État, qui ne sert pas les intérêts personnels des membres de la maison des Saoud ; elle ne serait donc envisagée qu’en dernier recours.
Il est clair que l’Arabie saoudite comme la Chine disposent d’énormes quantités de dollars excédentaires dont elles devront se défaire au cours des prochaines années. Comme indiqué précédemment, la Chine pourrait aisément utiliser 100 milliards de dollars de ses réserves pour acquérir la participation de 5 % dans Aramco ; les Saoudiens revendraient simplement ces dollars sur les marchés des changes à mesure qu’ils seraient dépensés sur le plan intérieur. La Chine pourrait consentir à l’Arabie saoudite de nouveaux prêts en dollars, garantis par les ventes futures de pétrole et remboursables en yuans, peut-être à un taux de change prédéterminé. Les Saoudiens obtiendraient des dollars à dépenser, et la Chine pourrait équilibrer l’offre et la demande futures de yuans.
Il semblerait donc qu’une grande partie de la montagne de pétrodollars soit appelée à se défaire avec le temps. Les Saoudiens n’ont désormais plus aucune raison de conserver leurs bons du Trésor américain ; on peut donc s’attendre à ce qu’ils soient liquidés, mais pas dans le cadre d’une vente en catastrophe. À ce sujet, il a été suggéré que le gouvernement américain pourrait tout simplement bloquer les ventes de la Chine et de l’Arabie saoudite, mais rien ne permettrait de saper plus rapidement la crédibilité internationale du dollar. Il est plus probable que les Américains devraient accepter un dénouement ordonné des avoirs étrangers.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement exploité le statut de monnaie de réserve du dollar, ce qui a conduit à la détention de quantités massives de dollars par des étrangers. La pression en faveur d’un retour des dollars vers l’Amérique, lorsque la guerre du Vietnam s’est atténuée, est à l’origine de la première crise du dollar, qui a entraîné l’échec du pool de l’or de Londres à la fin des années soixante. Après le choc Nixon de 1971, le cycle consistant à créer de la monnaie et du crédit pour les exporter a repris.
Dans les années soixante-dix, la hausse des prix du pétrole a été financée par la création de dollars et par l’expansion du crédit bancaire en dollars, lui-même maintenu hors des États-Unis en prêtant ces dollars exportés à des dictateurs latino-américains. Cela a abouti à la crise de la dette latino-américaine. À partir des années quatre-vingt, l’internationalisation des entreprises s’est faite sur la base de dollars exportés toujours plus nombreux, et les guerres en Irak et en Afghanistan ont fait écho à celles, plus anciennes, de Corée et du Vietnam.
Nombre de ces facteurs ont désormais disparu ou se sont atténués. Au cours des dix-huit derniers mois, le dollar a connu un dernier sursaut, alors que les prix des matières premières et du pétrole s’effondraient. Le recul du commerce mondial depuis la mi-2014 avait signalé un basculement des préférences, des matières premières et de l’énergie vers la monnaie dans laquelle elles sont libellées, à savoir le dollar. La liquidation concomitante des investissements inopportuns dans les pays exportateurs de matières premières a été contenue, pour l’instant, par les politiques monétaires agressives de la Chine, du Japon et de la zone euro. La marée tourne désormais dans l’autre sens : les préférences se détournent du dollar pour revenir vers des matières premières survendues, exposant le dollar à une seconde version de la crise du pool de l’or. Cette fois, la Chine, l’Arabie saoudite et les BRICS renverront leurs dollars là d’où ils sont venus.
Pour l’essentiel, tel est l’argument de marché en faveur de l’or. Sur la durée, le prix des matières premières et de leurs dérivés manufacturés, mesuré en grammes d’or, est relativement stable. C’est le prix mesuré en monnaies fiduciaires qui est volatil, avec une tendance haussière. En 1966, il y a cinquante ans, un baril de pétrole valait 2,75 grammes d’or. Aujourd’hui, il en vaut 1,0 gramme, de sorte que le pouvoir d’achat de l’or mesuré en barils de pétrole a presque triplé. En dollars, les prix étaient respectivement de 3,10 $ et de 40 $, si bien que le pouvoir d’achat du dollar mesuré en barils de pétrole a chuté de 92 %. Il faut s’attendre à une reprise de ces tendances.
C’est aussi la différence entre une monnaie saine et les dollars, différence qui a joué au détriment de la quasi-totalité des pays producteurs d’énergie et de matières premières. Avec un tel bilan, qui a besoin de dollars ?
Il est difficile de voir comment le pouvoir d’achat du dollar pourrait ne pas diminuer d’ici la fin de l’année. La liquidation des investissements inopportuns libellés en dollars extérieurs est terminée. À la place, la liquidation des investissements financiers financés par le carry trade en euros et en yens renforce ces devises. Cela aussi passera, mais cela ne sauvera pas le dollar.
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