Résoudre le communisme rampant

Le trentième anniversaire de la chute du rideau de fer coïncide avec une résurgence populaire du communisme et une dérive vers davantage de socialisme. Une amnésie collective voit revenir les politiques ayant échoué de l’Union soviétique au sein d’un parti travailliste marxiste en Grande-Bretagne. Le socialisme croissant s’exprime chez les démocrates américains qui s’affrontent lors des primaires.

Cet article expose les erreurs économiques fondamentales communes aux deux. Il explique pourquoi la propriété étatique des moyens de production ne résout pas le problème du calcul économique dans une économie socialiste. Il présente également les erreurs de la condamnation socialiste des marchés libres.

Enfin, il souligne que très peu d’entre nous réalisent que nous sommes plus socialistes que nous le pensons lorsque nous approuvons le contrôle par l’État de ce qui est peut-être notre bien commun le plus important : notre monnaie de tous les jours. Mais il existe une solution simple : cesser de ménager les capitalistes de connivence.

Introduction

Cette semaine a marqué le trentième anniversaire de la brèche ouverte dans le mur de Berlin. Le temps écoulé fait que la plupart des personnes de moins de quarante-cinq ans environ ne comprennent pas ce dont il s’agissait. De fait, bien des gens plus âgés auront oublié que le mur de Berlin est tombé parce que les États communistes d’Europe de l’Est et l’ancienne Union soviétique n’étaient plus en mesure de réprimer leurs peuples. Et ces peuples étaient réprimés parce que la suppression de la liberté individuelle est au cœur du communisme, la doctrine selon laquelle les individus doivent consentir des sacrifices pour le bien commun. Outre le passage du temps, l’aspect inconfortable qui pousse à vouloir oublier ces horreurs est que le communisme est à la fois le fondement et la destination finale du socialisme moderne.

Dès que Lénine et ses bolcheviks ont pris le pouvoir, ils ont imposé le communisme à la population russe. Les gens ont perdu leurs droits de propriété et leur liberté individuelle, qui sont devenus la propriété de l’État. Des planificateurs, des administrateurs et des bureaucrates leur dictaient ce qu’ils pouvaient ou non faire. En l’absence d’incitations personnelles, l’économie soviétique a rapidement décliné, et les bureaucrates chargés d’allouer les ressources économiques ont fini par créer des excédents de biens inutilisables et indésirables, et des pénuries de ceux qui étaient recherchés. Dans leurs efforts pour corriger ce désordre, ceux que le communisme prétendait libérer du joug de la bourgeoisie ont été blâmés, accusés d’insubordination, puis fusillés ou déportés dans les goulags. On estime qu’en URSS seulement, entre vingt et soixante millions de personnes sont mortes de famine, dans les goulags, ou ont été exécutées.

Les gens vivaient dans la crainte constante de la police secrète et de ses informateurs. Il n’est guère surprenant que la chute du mur de Berlin ait donné lieu à de grandes réjouissances et ait été la manifestation visible de la liberté retrouvée.

Nous devrions nous souvenir de l’effet du communisme marxiste et stalinien sur les gens ordinaires, car on leur offre aujourd’hui de voter à nouveau pour lui. Au Royaume-Uni, des marxistes-léninistes intransigeants contrôlent le principal parti d’opposition, et, vu depuis la rive orientale de l’Atlantique, plusieurs candidats démocrates à la présidence proposent à leurs partisans une version plus douce du même credo socialiste.

Certains observateurs affirment que notre amnésie collective sur des sujets aussi importants tient à un cycle du comportement humain, mais elle est plus probablement due à un niveau d’ignorance publique stupéfiant, que la piètre qualité du débat politique n’arrange pas. Si Theresa May a raté les élections législatives de 2017, c’est parce qu’elle n’a pas répondu aux illusions destructrices des marxistes du Parti travailliste, ce que seule l’ignorance des raisons pour lesquelles le marxisme est si désastreux sur le plan économique peut expliquer. Elle aura soit oublié la véritable raison de ces scènes de joie à Berlin il y a trente ans, soit mal compris le message. Bien qu’elle soit une conservatrice encartée, théoriquement favorable aux marchés libres, sa politique, comme celle de nombreux autres députés conservateurs, semble être celle d’une socialiste chrétienne dirigiste, à l’image du courant politique dominant dans l’UE.

Elle n’était pas seule, et l’ensemble de l’establishment politique britannique, pâle imitation du politburo, était devenu une classe de gestionnaires croyant davantage en elle-même qu’en la responsabilité démocratique. C’est cela, et non le commerce, qui est l’enjeu central du Brexit. Et cela vaut encore pour l’État profond américain, malgré le mandat démocratique du président Trump et ses tentatives de le changer. C’est une situation propre à tout gouvernement qui prétend que le sacrifice de la liberté individuelle sert le bien commun.

Le problème de Marx et de ses idées mal ficelées

Le socialisme moderne repose, au fond, sur le marxisme, qui, malgré toutes les preuves de sa nocivité, conserve un large soutien. Non seulement les étudiants des universités, partout dans le monde, ont tendance à soutenir un socialisme fervent, mais au Royaume-Uni, les instituts de sondage estiment qu’une large majorité des enseignants d’université préfèrent un parti travailliste marxiste aux conservateurs. Il n’est donc pas étonnant que, pendant des décennies, le KGB soviétique ait recruté avec autant d’efficacité ses « idiots utiles » et ses espions dans les meilleures universités britanniques.

Il semble extraordinaire que, au mépris de l’histoire et des progrès de la connaissance philosophique, quiconque puisse être assez abusé par ses illusions pour croire à la politique de Karl Marx, fondateur du communisme moderne et fondement du socialisme moderne. Plus que quiconque, par ses idées erronées, il porte la responsabilité, certes indirecte, de la mort d’environ cent millions de personnes au siècle dernier, et il a été à une époque à l’origine de la sévère oppression, par la servitude économique et sociale, d’un tiers entier de la population mondiale. Et si l’on inclut également ceux qui ont souffert sous le joug du socialisme moderne d’inspiration marxiste, cette philosophie selon laquelle l’État est plus important que l’individu, on pourrait soutenir que presque le monde entier subit aujourd’hui l’influence destructrice de Marx.

Sa position philosophique est exposée de manière exhaustive dans l’une de ses premières œuvres, Contribution à la critique de l’économie politique, publiée en 1859. Le principe fondamental du marxisme est énoncé dès le début de la préface, où il présente sa déduction tirée de la dialectique hégélienne : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est inversement leur existence sociale qui détermine leur conscience. »[i] Autrement dit, l’organisation sociale prime sur l’individu, et il s’ensuit donc que l’individu est subordonné à l’organisation sociale.

Marx soutenait qu’il découlait de cette logique que les classes formées sur la base d’intérêts matériels contraignent leurs membres à penser et à agir selon leurs étroits intérêts de classe, et non de manière indépendante selon leur intérêt personnel, lequel n’existerait pas. Pour Marx, les idéologies se sont développées selon des lignes de classe, où dominaient les intérêts de la minorité, la bourgeoisie. Et comme la bourgeoisie profite du travail du prolétariat, il est dans son intérêt de maintenir le prolétariat dans l’oppression. L’accumulation de richesses entre les mains de la bourgeoisie était entièrement due à l’exploitation du prolétariat.

Le monde de Marx était un monde en noir et blanc, celui des nantis et des démunis, des exploiteurs et des exploités. Comme l’a formulé Emmanuel Kant (1724-1804) : « Si un homme a plus que le nécessaire, un autre a moins »[ii]. La seule façon de réparer ce tort apparent était l’effondrement du système capitaliste, qui avait engendré ces déséquilibres. La solution finale était une société sans classes du prolétariat, auquel seraient remis les moyens de production, administrés en son nom par un gouvernement révolutionnaire. Dirigé, bien sûr, par Marx lui-même.

Le dogme marxien était, et reste, truffé d’idées intellectuelles mal ficelées. Cela tenait en partie à l’état des connaissances humaines à l’époque où Marx a élaboré son projet de domination du monde, état qui servait de base à tout débat dialectique. Darwin proposait à la même époque sa théorie de l’évolution, selon laquelle l’homme descendait de l’animal et n’était pas une espèce à part favorisée par Dieu. Cela s’accordait parfaitement à la philosophie marxienne, et aujourd’hui encore les marxistes sont athées.

C’était aussi avant le développement de la psychologie par Sigmund Freud et Josef Breuer. On pensait auparavant que tous les cerveaux humains étaient identiques, tout comme nous avons d’autres organes internes ayant chacun une fonction précise dans le corps. L’idée que les humains diffèrent par leur intelligence, leur acuité, bien que couramment observée, n’était pas expliquée par la science médicale. Même la maladie mentale était considérée comme un trouble provenant du corps et non du cerveau, et l’on disséquait systématiquement les suicidés pour établir quel organe en était la cause. Pour Marx, s’appuyant sur l’approche dialectique de Hegel, il pouvait sembler logique que nous soyons tous semblables et que les différences sociales évidentes tiennent à l’éducation reçue dans l’une ou l’autre classe.

Il n’a jamais défini la classe, notion trop insaisissable pour être cernée. Il a plutôt divisé l’humanité entre la majorité exploitée, le prolétariat, et la minorité qui contrôle le prolétariat, la bourgeoisie. Il s’attendait à ce que le prolétariat finisse par se rebeller, rejetant la bourgeoisie dans la classe inférieure, pour qu’elle soit gouvernée par une administration socialiste. Il croyait que cela se produirait parce que, selon lui, sous le capitalisme l’appauvrissement des travailleurs était inévitable et conduirait à une révolution ouvrière.

Pourtant, il croyait en même temps à la loi d’airain des salaires, associée surtout à David Ricardo. Selon cette loi, les salaires étaient déterminés par la disponibilité de la main-d’œuvre et par les sommes nécessaires à la subsistance. Des salaires supérieurs à ce niveau de base entraîneraient avec le temps une augmentation de la main-d’œuvre disponible, tandis que des salaires inférieurs réduiraient le bassin de main-d’œuvre. Ainsi, le coût du travail était censé toujours se rééquilibrer au niveau de subsistance. Le travail était considéré comme une simple marchandise, dont l’offre était régulée par la demande. Or la croyance de Marx en la loi d’airain des salaires est en contradiction avec son hypothèse selon laquelle le prolétariat serait progressivement appauvri par la bourgeoisie. On ne peut pas souscrire aux deux.

De toute façon, les progrès ultérieurs des connaissances économiques et les données empiriques ont réfuté les deux théories. L’approche de Marx consistait à supposer avec arrogance que les travailleurs sont des esclaves du travail dépourvus de pensée, ce qu’ils ne sont pas. Ce sont des individus dotés d’aspirations individuelles, et à mesure que leur niveau de vie s’améliore, ces aspirations s’élèvent. Et comme Freud et Breuer l’ont montré plus tard, leur cerveau est distinct de leur physique, avec des capacités mentales propres qui gouvernent leurs besoins et leurs désirs. Marx méprisait même les syndicats de son époque, arguant que faire grève pour obtenir des salaires plus élevés revenait à pactiser avec des membres de la bourgeoisie en négociant avec eux, alors qu’ils auraient dû chercher à les détruire.

Sa pensée était passée, par impatience, de l’idée que la destruction de la classe bourgeoise se produirait naturellement avec le temps à celle d’encourager une révolution de classe violente pour la provoquer. Les grèves des travailleurs compromettaient ces deux voies, et ses ambitions personnelles de leadership mondial se trouvaient menacées.

À certains égards, l’ignorance moderne à l’égard du marxisme est pire que celle de Marx lui-même. L’économie classique a évolué, principalement grâce à Carl Menger et à ses disciples de l’école autrichienne, et nous comprenons aujourd’hui mieux le rôle du consommateur, non seulement comme utilisateur final, mais aussi comme fixeur inconscient des prix et régulateur de la demande. Et n’oublions pas que nous savons avec certitude non seulement que le communisme échoue, mais qu’il conduit à l’appauvrissement des masses.

Les questions économiques, dont découlent toutes les autres, doivent être mises à nu. Pourquoi le communisme, sous quelque forme que ce soit, échoue, et si les mêmes raisons de son échec s’appliquent à la forme chrétienne de socialisme prédominante en Occident, voilà les deux principales questions auxquelles sont confrontés les électorats du Royaume-Uni aujourd’hui et des États-Unis l’année prochaine.

Les fondements du calcul économique

Le marxisme, comme les autres formes de socialisme, repose sur la théorie selon laquelle les prix sont déterminés par les coûts, en particulier ceux du travail, et selon laquelle la production du travail est une quantité uniforme. Ce n'est qu'à cette condition que l'on peut supposer que nous sommes tous égaux. En réalité, les individus accordent toujours plus de valeur à certains biens qu'à d'autres, ce qui exige des rémunérations plus élevées pour attirer la main-d'œuvre, avec ses compétences particulières, nécessaire pour les produire. Les communistes voudraient vous faire croire que, si l'État le juge nécessaire, il peut mobiliser de plus grandes quantités de ressources humaines, également rémunérées et également qualifiées, à cette fin. À défaut, il peut ordonner au consommateur de ne pas acheter les biens dont la demande excède les prévisions, en recourant au rationnement.

Une théorie de la valeur-travail sous-tend également des formes de socialisme moins évidentes. Elle constitue l'hypothèse de travail de la fourniture de tous les services publics, et elle est aussi invoquée par les hommes d'affaires qui obtiennent des marchés publics et des subventions. Par conséquent, la tarification des services monopolisés par les gouvernements et leurs prestataires alliés s'établit presque toujours sur la base des coûts.

En conséquence, les gouvernements et leurs agences sont de piètres fournisseurs de biens et de services, car ils n'ont aucune incitation à contenir ou à réduire les coûts. Carl Menger a démontré dans les années 1870 pourquoi le coût n'est pas le principal déterminant des prix. Il a montré clairement que les prix sont fixés par les consommateurs qui exercent leur choix personnel. Les étatistes ont toujours résisté à cette idée, car elle nie la possibilité de calculer les prix avec certitude à l'avance.

Les préférences du consommateur sont au cœur de la question. La demande de biens et de services ne tient pas seulement au prix, mais aussi aux priorités, aux désirs et à la satisfaction d'un malaise diffus. Ces facteurs évoluent continuellement. En outre, le prix exprimé en termes monétaires est ici une question secondaire, n'étant qu'un étalon de comparaison facilitant les choix du consommateur. Le fait que les consommateurs choisissent entre des biens montre que ceux-ci sont en réalité évalués les uns par rapport aux autres, la monnaie étant l'agent temporaire qui permet non seulement de transformer la production d'un producteur, sous forme de profits ou de salaire, en biens qu'il souhaite consommer, mais aussi de faciliter le choix entre eux.

Lorsque l'on comprend que le véritable rôle de la monnaie est celui d'un agent, d'abord facilitateur de la division du travail, puis du choix entre les biens de consommation, l'impossibilité pour le socialisme de calculer les prix devient plus évidente, y compris pour les quelques planificateurs d'État qui comprennent que la base des coûts ne peut s'appliquer.

Il faut beaucoup de compétence, d'expérience et de connaissance des marchés spécialisés pour qu'un entrepreneur concentré sur son domaine anticipe de façon rentable la demande dans sa niche particulière. Il risque son capital et consacre son temps précieux à répondre de manière rentable à la demande du marché qu'il anticipe. À l'inverse, un administrateur ou un bureaucrate de l'État est toujours inapte à prendre des risques avec les ressources de l'État et ne peut agir en entrepreneur. Il ne possède aucune des qualités requises pour réussir avec un seul produit, et encore moins avec les nombreux produits dont il peut être chargé de superviser la production.

Les socialistes répliquent qu'il n'y a aucune raison pour que l'homme d'affaires qui réussit ne puisse remplir la même fonction pour l'État. Dans ses notes finales de La Théorie générale, Keynes lui-même a proposé que l'État remplace l'épargnant comme fournisseur de capital à l'homme d'affaires. Celui-ci devient alors redevable envers l'État, son profit étant « obtenu à bien meilleur marché qu'aujourd'hui ».[iii] De toute évidence, la principale incitation qui motive tous les entrepreneurs prospères finit sous le contrôle de l'État, et se trouve grignotée par des politiciens en quête des faveurs d'un prolétariat envieux de la réussite de l'entrepreneur.

Plus le degré de socialisme est élevé, moins l'entrepreneur est susceptible de coopérer. Et lorsque l'État possède les moyens de production, son incitation disparaît totalement. Le fait d'être contraint d'assumer un rôle de gestionnaire sous la menace d'être envoyé au goulag, voire exécuté, ne peut changer ce simple fait. Il devient un fonctionnaire dont l'unique intérêt est de survivre dans un système de production étatique dysfonctionnel. De toute façon, il n'a aucune base pour estimer la valeur de sa production.

Oskar Lange, économiste polonais de l'époque communiste, a admis la preuve que le socialisme était incapable de calculer les prix à la consommation et a proposé de laisser les marchés le faire. Son erreur a été de ne pas comprendre que, sur un marché libre, les prix à la consommation déterminent et fixent aussi la valeur des facteurs de production, lesquels, selon la proposition de Lange, resteraient entre les mains de l'État. Ainsi, la répartition des ressources productives dans un État socialiste conduirait toujours à des défaillances dans la distribution des biens.

L'erreur de Lange est typique des tentatives actuelles de trouver un compromis entre capitalisme et socialisme, une erreur ignorée ou incomprise par les politiciens de tous bords. La grande majorité de ceux qui défendent les marchés libres ne le font pas pleinement. Et ils ne comprennent pas que la distribution de la monnaie elle-même est socialisée, son offre et ses taux d'intérêt étant gérés par un organe de l'État, et non par des marchés libres.

L'illusion qu'un compromis entre socialisme et marchés libres est possible est entretenue par la capacité d'adaptation des gens ordinaires. Ils ne s'opposent pas à l'administration ; ils trouvent plutôt une autre manière de faire les choses. Il est impossible de mesurer comment leurs choix sont affectés par les distorsions économiques que l'État leur impose. Mais il est possible de démontrer le contrefactuel : libérée de l'intervention étatique et des réglementations excessives, une économie améliore le niveau de vie de tous beaucoup plus rapidement qu'un État qui tente d'y parvenir, même avec les meilleures intentions.

La critique du capitalisme

La diatribe socialiste contre le capitalisme vise rarement les marchés libres, sauf chez les socialistes convaincus, qui soutiennent que, par principe, l’État devrait posséder les moyens de production. La plupart des adeptes, les socialistes chrétiens, sont animés davantage par un désir naïf d’équité sociale que par un attachement au socialisme en soi. Leur reproche est légitime à l’égard des banquiers et des autres hommes d’affaires qui s’enrichissent grâce à leur influence sur le gouvernement, ou qui obtiennent de l’État une protection contre la concurrence au moyen de licences et de réglementations. Au lieu de fournir les biens et services demandés par les consommateurs, ces capitalistes du système privilégient leur relation avec l’État comme moyen de protéger et de maximiser leurs profits.

Le terme de capitalisme de connivence décrit bien cet arrangement entre l’État et les grandes entreprises. Tant qu’il existera une classe politique socialisante, il y aura des hommes d’affaires en quête de leur part du gâteau distribué. Lorsqu’un gouvernement accorde des subventions à l’emploi régional, un homme d’affaires construira une usine à l’endroit qui maximise la subvention. La proximité des marchés et les autres facteurs commerciaux deviennent secondaires. Une fois l’investissement subventionné réalisé, il peut faire pression sur les futurs responsables politiques pour obtenir de nouvelles subventions et des marchés publics, en menaçant de licencier du personnel s’ils ne se concrétisent pas. De façon plus subtile, il peut conseiller les responsables politiques en matière de politique industrielle et de réglementation, avec pour objectif caché de désavantager les concurrents plus petits.

Comme le dit l’adage, un politicien honnête est celui qui, une fois acheté, reste acheté.[iv] Et tant que l’État est impliqué, un homme d’affaires peut s’entendre avec ses concurrents pour truquer les marchés sans craindre de poursuites antitrust. En vérité, la seule critique valable du capitalisme ne porte pas sur les marchés libres, mais sur leur corruption favorisée par l’État.

La plus grande corruption des marchés libres passe par la socialisation de la monnaie. Dans un véritable marché libre, il appartient à chaque acteur de choisir son moyen d’échange, et c’est pour cette raison que la monnaie métallique a émergé pour remplacer le troc. Or, depuis la première moitié du vingtième siècle, les gouvernements se sont arrogé le monopole de la monnaie. Hormis les épisodes en temps de guerre, le premier pas dans cette direction à l’échelle mondiale a été la suspension de la convertibilité du dollar en or pour les Américains en 1933. Aujourd’hui, les banques centrales abusent de ce monopole en émettant de la monnaie dans toutes les quantités qu’elles peuvent se permettre. À l’insu de leurs citoyens et sans que ceux-ci le comprennent, les banques centrales transfèrent leur richesse à elles-mêmes, à leur gouvernement et à leurs obligés favoris.

L’inflation monétaire est la condition préalable du financement de l’avancée du socialisme. L’argument inflationniste est socialiste jusqu’à la moelle : il accroît la masse monétaire pour un prétendu bénéfice commun tout en passant sous silence l’effet de transfert de richesse. L’euthanasie des épargnants ordinaires et leur remplacement par l’État comme source de financement de l’investissement étaient un souhait exprimé par Keynes dans sa Théorie générale.[v] Mais il s’agit de pur socialisme, déjà réalisé par la destruction de l’épargne personnelle, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans la plupart des pays d’Europe, ainsi que par les dommages causés, par la répression des taux d’intérêt, aux dispositifs d’épargne collective tels que les fonds de pension.

Et lorsque le niveau général des prix augmente, ce qui est en réalité la manifestation de la perte de pouvoir d’achat d’une monnaie, les gouvernements socialisants justifient leurs actions en affirmant que cela nous incite à consommer. Si les prix montent si vite que cet argument spécieux apparaît clairement même aux esprits les plus limités, la faute est alors rejetée sur les capitalistes cupides en quête de profit.

Les banques sont autorisées à créer du crédit, qui n’est qu’une autre source de monnaie, à partir de rien, ce qui enrichit les banquiers en tant que classe et attise davantage l’envie du public dont le socialisme se nourrit. Malgré cela, toute la classe bureaucratique et administrative des planificateurs centraux a appris que la socialisation de la monnaie est pleinement justifiée pour remédier aux insuffisances du capitalisme, et par extension des marchés libres. On nous explique que le caractère incontrôlable du cycle de l’activité économique prouverait que, livrés à eux-mêmes, les marchés libres sont économiquement destructeurs.

La vérité est que la destruction économique provient d’un cycle d’expansion du crédit émanant des banques, amplifié et encouragé par une banque centrale qui émet de la monnaie de base et réprime les taux d’intérêt. Le financement d’une économie est perverti par l’impératif de financer les dépenses publiques. Sans la manipulation de la monnaie et du crédit, et si une monnaie saine les remplaçait, le cycle du crédit et les symptômes subis par l’économie productive cesseraient tout simplement.

Ce sont des problèmes créés par le socialisme lui-même, mais on trouve rarement un responsable politique qui les comprenne pleinement et qui soit élu pour les résoudre. Le président Trump a reçu mandat d’une majorité silencieuse lassée du système fédéral socialisant, et pourtant il appelle à davantage de création de crédit et à des taux d’intérêt plus bas. Son cœur était peut-être au bon endroit, mais il ne comprend pas que même le dollar est socialisé.

La socialisation de la monnaie est née du capitalisme de connivence dans le secteur bancaire, mais elle a été pleinement exploitée par les socialistes. Par l’avilissement de leurs monnaies, elle permet à Jeremy Corbyn comme au président Trump de faire avancer leurs politiques et leurs propositions tout en dissimulant les coûts cachés imposés à tous.

La solution logique

La destination du socialisme « allégé » est une perte continue de liberté, tant économique que personnelle. Les gens ordinaires devraient s’estimer heureux si la dérive est contenue et si les versions plus extrêmes, conduisant au communisme, sont évitées.

C’est un fait que presque le monde entier est aujourd’hui socialiste à des degrés divers. La redistribution socialiste est si enracinée qu’aucun responsable politique ne peut être élu sur un mandat visant à l’abolir. Mais on peut commencer par s’attaquer au capitalisme de connivence, qui est la justification par excellence persuadant les démocrates chrétiens ordinaires, ces idiots utiles recrutés par les sophismes marxistes, de renoncer à la liberté individuelle au profit d’un État dirigeant. C’est la justification émotionnelle de la division marxiste de la société en classes, les exploiteurs et les exploités, et si on y répond avec succès, l’argument s’effondre.

Il y a lieu d’espérer que le Premier ministre britannique actuel a compris ce point : en juin 2018, alors ministre des Affaires étrangères, il aurait déclaré lors d’un dîner privé : « F--- business », lorsqu’on l’interrogeait sur son opinion à propos des grandes entreprises qui faisaient pression contre le Brexit en menaçant l’emploi et l’investissement. Les médias, de sensibilité socialiste, l’ont interprété différemment.[vi]

Si Johnson est réélu, et si ce propos ne se rapportait pas uniquement au Brexit, on peut espérer que cette orientation sera suivie. Elle remédierait aux tendances monopolistiques des grandes entreprises, qui désavantagent leurs concurrents plus petits. Les petites et moyennes entreprises représentent généralement, selon le principe de Pareto, quatre-vingts pour cent d’une économie ; une politique leur permettant de bénéficier de marchés plus libres devrait donc se révéler extrêmement populaire. C’est seulement alors que les tendances socialistes pourront commencer à être inversées, et que l’on pourra s’attaquer à l’enjeu majeur : la socialisation de la monnaie.





[i] Hegel, comme Marx, raisonnait à partir d’une thèse, puis d’une négation de la thèse, puis d’une négation de la négation. Cela devait constituer la preuve irréfutable d’une conclusion durable. Mais si les faits historiques et ordinaires ainsi que les hypothèses sont erronés dès le départ, la thèse entière échoue de toute évidence.

[ii] L’aphorisme de Kant a été réfuté par plusieurs économistes, qui soulignent que les échanges sont volontaires et que les deux parties en tirent profit, faute de quoi l’échange n’aurait pas lieu. Cela vaut aussi pour la relation entre employeur et employé, bien qu’elle puisse être plus rigide.

[iii] J. M. Keynes, The General Theory of Employment, Interest and Money, édition Palgrave 2007, p. 374-377.

[iv] Attribué à Simon Johnson, qui fut secrétaire américain à la Guerre pendant la guerre de Sécession.

[v] Voir la note iii.

[vi] Financial Times, 25 juin 2018.



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