- L’Ukraine s’inscrit dans un tableau géopolitique bien plus vaste. La Russie et la Chine souhaitent que l’influence hégémonique des États-Unis sur le continent eurasiatique soit marginalisée. Après les revers de la politique étrangère américaine en Syrie et en Afghanistan, puis après le Brexit, Vladimir Poutine cherche à creuser un fossé entre l’Amérique et l’UE non anglo-saxonne.
- En raison de l’expansion monétaire mondiale, la hausse des prix de l’énergie profite à la Russie, qui peut se permettre de faire pression sur l’Allemagne et sur les autres États de l’UE dépendants du gaz naturel russe. Cette pression ne cessera que lorsque l’Amérique fera marche arrière.
- Parfaitement consciente que son rôle dominant au sein de l’OTAN est menacé, l’Amérique tente d’aggraver la crise ukrainienne afin d’entraîner la Russie dans une occupation intenable. Poutine ne tombera pas dans le piège.
- Le danger pour nous tous n’est pas une guerre terrestre, qui se limitera vraisemblablement aux attaques préventives contre des installations militaires lancées la nuit dernière par Poutine, mais une guerre financière, à laquelle la Russie est parfaitement préparée.
- Les deux camps ignorent probablement à quel point le système bancaire de la zone euro est fragile : la BCE comme les banques centrales nationales qui en sont actionnaires ont déjà un passif supérieur à leur actif. En d’autres termes, la hausse des taux d’intérêt a brisé le système de l’euro, et une catastrophe économique et financière sur son flanc oriental provoquera probablement son effondrement.
Le tableau d’ensemble : l’Île-Monde de Mackinder
La tension croissante autour de l’Ukraine s’inscrit dans un tableau plus vaste : celui d’une lutte entre l’Amérique et les deux hégémons eurasiatiques, la Russie et la Chine. L’enjeu est le contrôle ultime de l’Île-Monde de Mackinder.Halford Mackinder est reconnu comme le fondateur de la géopolitique, c’est-à-dire l’étude de facteurs tels que la géographie, la géologie, l’économie, la démographie, la politique et la politique étrangère, ainsi que de leurs interactions. Son article initial, intitulé « The Geographical Pivot of History » (« Le pivot géographique de l’histoire »), fut présenté à la Royal Geographical Society en 1905 ; il y formulait pour la première fois sa théorie du Heartland, qui étendait l’analyse géopolitique à l’ensemble du globe.
Dans cet article puis dans un ouvrage ultérieur (Democratic Ideals and Reality: A study in the Politics of Reconstruction, 1919), il a approfondi sa théorie du Heartland, et c’est de là que nous vient sa célèbre formule : « Qui domine l’Europe de l’Est commande l’Île-Monde [l’Eurasie] ; qui domine l’Île-Monde domine le monde. » On dit que Staline s’intéressait à cette théorie et, bien qu’on ne l’admette généralement pas, les dirigeants et les administrations de la Russie, de la Chine et de l’Amérique connaissent presque certainement la théorie de Mackinder et ses implications.
Nous ne pouvons savoir si les dirigeants et les administrations russes et chinois sont des admirateurs fervents de Mackinder, mais leur partenariat au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai est conforme à sa théorie de l’Île-Monde. Née en 2001, à l’ère post-soviétique et post-maoïste, d’un accord de sécurité entre la Russie et la Chine visant à réprimer le fondamentalisme islamique, l’OCS est devenue une organisation intergouvernementale politique et économique qui, avec ses membres, ses États observateurs et ses partenaires de dialogue, représente plus de 3,5 milliards de personnes, soit la moitié de la population mondiale.
La relation symbiotique entre la Russie, riche en ressources, et la Chine industrielle assure la cohésion de l’ensemble de l’OCS. Le développement du continent asiatique par la Chine laisse espérer une amélioration spectaculaire des conditions de vie de tous. Et conformément à la théorie de l’Île-Monde, l’argent chinois domine désormais toute l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient et les pays d’Asie du Sud-Est, en particulier ceux que contrôle ou influence la diaspora chinoise. L’influence de la Chine s’étend aussi à l’Amérique du Sud, par l’intermédiaire d’organisations comme les BRICS (le B étant celui du Brésil) et par le Chili, pour le cuivre et d’autres métaux.
Alors que le partenariat sino-russe domine l’Île-Monde sur le plan économique, l’Amérique n’a été que progressivement évincée des affaires asiatiques. Ses campagnes menées au Moyen-Orient après le 11 septembre ont déstabilisé la région, nourrissant les ennemis de l’Amérique et provoquant, aujourd’hui encore, d’effroyables crises de réfugiés pour ses alliés européens. Son retrait d’Afghanistan, pays riche en ressources, n’a été que le dernier domino à tomber. Elle ne conserve d’influence politique qu’en Europe occidentale et en Asie du Sud-Est, bien que sa présence militaire et de renseignement demeure étendue.
Aujourd’hui, les actions de l’Amérique sont celles d’un hégémon dont le temps s’achève. Avec le choix du Brexit par le Royaume-Uni, l’influence américaine sur l’Union européenne, qui passait par son partenariat de sécurité et politique avec le Royaume-Uni, s’est amoindrie. Son emprise sur les affaires européennes par le biais de l’OTAN est fragilisée à la fois par la détermination de la Turquie à déplacer ses intérêts vers les régions turciques d’Asie centrale et par celle de l’UE à instaurer ses propres dispositifs de défense. Le caractère désormais inutile de l’OTAN pour la défense future de l’Europe occidentale apparaît à présent aux Russes, et il doit leur être difficile de ne pas en accélérer le déclin.
La guerre froide dans le Pacifique vise avant tout à contenir la Chine. Tandis que l’avenir de Taïwan et les tentatives chinoises d’établir des bases navales en mer de Chine méridionale font la une des journaux, l’influence commerciale de la Chine dans la région continue de croître. Après que le président Trump a retiré l’Amérique du projet de Partenariat transpacifique, celui-ci a été remplacé par l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), entré en vigueur en décembre 2018, dont les onze signataires représentent ensemble 13,4 % du PIB mondial. Cela en fait l’une des plus vastes zones de libre-échange en termes de PIB, et elle inclut l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Même le Royaume-Uni a officiellement demandé à y adhérer (il peut se prétendre nation du Pacifique du fait de ses dépendances dans la région), de sorte que trois des membres des « five eyes », l’alliance américaine de renseignement, feront partie du PTPGP.
La Chine a elle aussi demandé à rejoindre le PTPGP en septembre dernier. Pour l’instant, son adhésion est incertaine. Les alliés des États-Unis au sein du partenariat, dont le Japon, exigent diverses dispositions faisant obstacle. Mais, selon la métaphore éculée, la Chine est l’éléphant dans la pièce, et l’on voit mal le PTPGP résister éternellement à son adhésion. Pour l’heure, la Chine peut l’éroder par des accords de libre-échange distincts avec certains membres du PTPGP, avec lesquels elle entretient déjà des échanges bilatéraux.
Quel que soit le désir de l’Amérique de conserver son contrôle politique et militaire sur le Pacifique, l’économie des échanges finira par réduire cette influence. Et tandis que l’on fait sonner les sabres autour de Taïwan et des atolls du Pacifique, la Russie exerce une pression sur l’Europe, à l’autre extrémité de l’Île-Monde, pour mettre fin aux dispositifs de défense dominés par l’Amérique.
Les observateurs du plus grand des grands jeux auraient raison d’examiner les événements actuels en Ukraine à la lumière de la théorie du Heartland de Mackinder. Comprenez cela, et vous saisissez le raisonnement de Poutine. Chasser l’influence américaine du continent eurasiatique est son objectif depuis que l’Amérique est revenue sur son engagement de ne pas rapprocher l’OTAN de la Russie après la fin de l’ancienne URSS.
L’Ukraine prise entre deux feux
La Russie comme les Anglo-Saxons font monter la rhétorique au sujet de l’Ukraine. Jusqu’à récemment, l’Ukraine elle-même voyait peu d’éléments confirmant la propagande occidentale et demandait qu’elle soit atténuée, car tout ce discours belliciste accroît la probabilité d’une guerre et ruine l’économie. Pendant ce temps, le courant dominant au sein de l’UE ne veut que la paix et du gaz naturel.Certains milieux craignent que toutes ces discussions sur la guerre ne finissent par se réaliser d’elles-mêmes, comme lors de la Première Guerre mondiale. En l’occurrence, les stratèges militaires s’accordent généralement à dire que Poutine serait fou de s’emparer de l’Ukraine. Il en a assurément la puissance de feu, et l’Ukraine fait figure de Belgique des steppes, avec deux groupes ethniques et dont la principale fonction semble être de permettre l’occupation étrangère et le passage de troupes étrangères. Mais conserver l’Ukraine contre la volonté de ses habitants, alors qu’une frontière immensément longue permet de fournir aux dissidents des armes et de la propagande antirusse, est une tout autre affaire.
L’occupation russe devrait se limiter à la défense du Donbass et de Louhansk, maintenant que la Russie a officiellement reconnu leur droit à l’autodétermination. Sans tirer un seul coup de feu, l’armée russe a déplacé la frontière d’une centaine de miles à l’intérieur du territoire officiellement ukrainien. Mais c’est probablement là que s’arrêtera une invasion d’occupation, ce qu’il ne faut pas confondre avec les frappes préventives menées aujourd’hui contre des bases militaires et des aérodromes.
Ces manœuvres visent à exercer une pression croissante en vue d’un règlement diplomatique. Que veut donc Poutine ? Fondamentalement, il veut que l’Amérique quitte l’Europe de l’Est. Et, depuis le Brexit, il ne voit aucune raison pour que la Grande-Bretagne, caniche de l’Amérique, y reste non plus. Tenant en outre sous son pouce plusieurs gazoducs alimentant l’Europe, il contraint l’Allemagne et les autres membres européens de l’OTAN à adopter sa manière de voir.
L’Ukraine survient dans le sillage de l’évacuation désastreuse de l’Afghanistan par l’Amérique, qui avait suivi l’échec de sa tentative d’évincer Assad en Syrie. Selon certaines rumeurs, les services de renseignement américains auraient organisé le coup d’État manqué au Kazakhstan, rapidement réprimé par les troupes russes. Du point de vue de Poutine, la politique américaine à l’égard de la masse continentale eurasiatique a donc échoué, il tient l’Amérique en retraite, et il voudra tirer parti de son repli.
Pendant ce temps, l’Amérique, qui gouverne l’Europe occidentale par l’intermédiaire de l’OTAN depuis la Seconde Guerre mondiale, a du mal à accepter ses revers et doit reprendre l’initiative. On peut supposer qu’en attisant les craintes d’une invasion russe, l’administration Biden espérait que Poutine reculerait ou qu’il serait piégé et conduit à attaquer l’Ukraine. S’il avait reculé, ce serait une victoire diplomatique, qui permettrait à l’Amérique de reconstruire sa présence à Kiev. Si Poutine envahit et occupe l’Ukraine, l’Amérique peut contribuer à rendre la vie extrêmement difficile à une force d’occupation. Dans les deux cas, cela marquerait la fin des échecs de la politique américaine sur le continent eurasiatique. La Grande-Bretagne, comme toujours, se contente de suivre la ligne américaine.
Mais Poutine n’est pas un sot. Il détruit l’économie ukrainienne. Il tient Nord Stream 1 et 2 sous son pouce. Et l’Allemagne a trop d’intérêts commerciaux et financiers à la fois en Russie et en Europe de l’Est pour que cela ne lui fasse pas de mal. L’Allemagne accueille également le principal terminal ferroviaire de la route de la soie chinoise. Si l’Allemagne s’incline devant l’Amérique, celle-ci fera-t-elle alors pression sur elle pour qu’elle rompe ses liens avec la Chine ?
Telle est la réalité géopolitique à laquelle l’Allemagne et tous les Européens du continent doivent désormais faire face. Le nouveau chancelier allemand doit trancher : soutient-il l’Amérique, sacrifie-t-il le potentiel économique de l’Allemagne et voit-il les coûts de l’énergie s’envoler, ou reconnaît-il les réalités économiques du partenariat entre la Russie et la Chine et les immenses perspectives qu’il offre à long terme ?
La Russie, l’Amérique et l’Allemagne sont les principaux acteurs dont les décisions détermineront l’issue de la situation ukrainienne. Une escalade vers un conflit non nucléaire et l’occupation de l’Ukraine par la Russie ne serviraient que les Américains, en confirmant que leur présence est la garantie de la sécurité nationale.
L’Ukraine est devenue un champ de bataille virtuel.
La position géographique de l’Ukraine, entre les États d’Europe centrale libérés et la Russie, a fait qu’elle allait devenir un enjeu central de la rivalité qui se poursuit entre la Russie et l’Amérique. Depuis la chute de l’Union soviétique, l’Ukraine est déterminée à tracer sa propre voie, indépendante de la Russie, en tant que nation souveraine. Mais son point de départ était difficile : ses provinces orientales sont majoritairement russes, tandis que ses régions occidentales relèvent davantage de l’Europe centrale.Les révolutions orange et de Maïdan, respectivement en 2004 et en 2014, ont été des luttes par procuration entre l’Amérique et la Russie. Alors que l’Amérique aurait injecté des milliards de dollars dans ses intérêts ukrainiens, la Russie a répondu en 2014 en s’emparant de la Crimée et en fomentant des rébellions à Louhansk et à Donetsk. En s’emparant de la Crimée et en soutenant deux provinces séparatistes, Poutine avait remporté cette bataille territoriale dans une guerre qui se poursuit.
En dehors de ces provinces orientales, la plupart des Ukrainiens ont désespérément tenté d’éviter que leur pays ne devienne une colonie russe. Ils souhaitaient déposer une demande d’adhésion à l’UE, ce que le président Ianoukovitch, soutenu par la Russie, a rejeté en 2013, provoquant la révolution de Maïdan et la fuite de Ianoukovitch vers la Russie. L’Ukraine a également recherché la protection de l’OTAN, ce qui a incité Poutine à mettre un terme à la progression des influences américaines vers l’est.
Si l’Ukraine n’a jamais quitté l’actualité, les États-Unis ont déplacé leur attention vers la Syrie plus tard en 2014. L’échec final de la tentative d’évincer Assad, qui s’appuyait sur l’aide russe, a été suivi par l’Afghanistan. L’Ukraine est aujourd’hui de nouveau à la une, cette fois à l’initiative de la Russie. Poutine mène désormais ce conflit de manière proactive, au lieu de laisser discrètement l’Amérique commettre toutes les erreurs et d’encaisser les coups, ce qui représente un changement majeur dans la stratégie russe. Cela laisse penser que Poutine perçoit l’Amérique comme déstabilisée et estime que le moment est venu de jouer un coup gagnant.
Poutine a soigneusement préparé ses défenses. Après l’invasion de la Crimée, des responsables politiques américains ont appelé à exclure la Russie du système SWIFT. Depuis, la Russie a développé Mir, un système de paiement pour les transferts électroniques de fonds, ainsi qu’un équivalent de SWIFT appelé SPFS (Système de transfert de messages financiers), avec des accords reliant le SPFS à d’autres systèmes de paiement en Chine, en Inde, en Iran et dans les États membres de l’Union économique eurasiatique. La Banque centrale de Russie a renforcé le réseau des banques commerciales. Elle a aussi réduit autant que possible son exposition au dollar en investissant plutôt dans l’or et l’euro, ce qui signifie qu’une moindre part des réserves est détenue sous forme de dépôts dans le système bancaire américain et investie en obligations américaines.
Par ces actions, Poutine a signalé qu’il a conscience que le danger pour la Russie est plus probablement une guerre financière qu’une guerre physique. Comme l’a dit le président Biden, envoyer des soldats américains combattre les Russes sur le terrain reviendrait à déclencher une guerre mondiale, et cela n’arrivera pas. En ce sens, l’Ukraine, sur laquelle la Russie conserve une emprise énergétique, est un champ de bataille virtuel pour une guerre par procuration.
Considérations financières
Pour examiner les forces et les faiblesses des principales parties, nous devons d’abord confirmer de qui il s’agit : la Russie, l’Amérique et l’UE. Au sein de l’UE, il s’agit principalement de l’Allemagne, mais tous les États membres seront touchés.Comme indiqué plus haut, l’objectif réel de la Russie est de faire sortir l’Amérique d’Europe, et la stratégie de Poutine consiste à enfoncer un coin entre l’Amérique et l’UE, en particulier sa puissance industrielle, l’Allemagne. Les projets visant à séparer l’Amérique de l’Europe remontent aux débuts de Poutine, avec la construction de Nord Stream pour contourner l’Ukraine, avec laquelle Gazprom, groupe russe, était en conflit. Acheminant 55 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an, le premier Nord Stream a été achevé en 2012. Un second gazoduc, Nord Stream 2, prêt à entrer en service, double cette capacité.
Les pressions américaines sur l’Allemagne pour retarder la mise en service de Nord Stream 2 font suite à la dépréciation du dollar, notamment depuis mars 2020, lorsque la Fed a ramené les taux d’intérêt à zéro et instauré un assouplissement quantitatif de 120 milliards de dollars par mois. Il en a résulté une érosion du pouvoir d’achat du dollar pour la quasi-totalité des matières premières, y compris l’énergie. En conséquence, la combinaison de la dépréciation du dollar, de la demande hivernale et de l’absence d’approvisionnement supplémentaire en provenance de Russie a provoqué une crise énergétique, non seulement pour l’Allemagne, mais pour tous les membres de l’UE.L’Allemagne est particulièrement touchée : son indice des prix à la production a augmenté de 25 % sur un an fin janvier. L’Allemagne ne peut pas suivre une escalade des sanctions financières contre la Russie alors que son industrie peine à absorber la hausse d’autres coûts de production. Non seulement ses échanges commerciaux avec la Russie sont substantiels, mais elle détient aussi des intérêts bancaires et financiers en Europe centrale, en Europe de l’Est et en Russie, qui pourraient être déstabilisés par des tentatives, menées par les Américains, de restreindre les paiements.
Malgré le soutien initial du chancelier Scholz aux sanctions de l’UE, l’Allemagne risque de rester indécise, tiraillée entre les exigences concurrentes d’une économie en perdition et les pressions de l’OTAN. En refusant l’autorisation réglementaire pour Nord Stream 2, il a montré que, au lieu de faire primer les intérêts de ses électeurs, il a cédé à la pression de l’OTAN. Cette faiblesse d’Olaf Scholz est cohérente avec le socialisme indécis de son Parti social-démocrate et avec la culpabilité persistante de l’Allemagne après deux guerres mondiales.
Conscient de l’importance de l’Allemagne et de son indécision probable, le président français Macron a saisi l’occasion politique de jouer les médiateurs entre la Russie et l’UE, ce qui sert la cause russe. Macron n’a fait que fournir un canal supplémentaire au message de Poutine sur l’OTAN : faire sortir les États-Unis d’Europe, l’UE devant assumer sa propre défense. Et compte tenu des ambitions de Macron pour la France en Europe, il y verra probablement l’occasion de permettre à la France de prendre la tête des futurs dispositifs de défense de l’UE une fois la situation en Ukraine apaisée. Cela viendra plus tard, mais pour l’instant l’UE reste ferme derrière les propositions de sanctions américaines et britanniques.
Les sanctions fonctionnent rarement. Elles encouragent simplement les pays visés à puiser plus profondément dans leurs ressources intellectuelles et entrepreneuriales et à travailler dur pour les contourner. La Russie vendra simplement son gaz ailleurs : à ces prix élevés, le préjudice est minime, et elle peut se permettre de restreindre les livraisons via l’Ukraine, ainsi que par les gazoducs Yamal-Europe et Turk Stream. Il serait judicieux pour la Russie de laisser pour l’instant les flux de Nord Stream 1 se poursuivre, en conservant sa restriction comme menace de réserve. Les prix européens du gaz vont probablement encore augmenter, ce qui procurera à la Russie un gain exceptionnel. Le tweet ci-dessous, du président russe Medvedev, laisse entendre que les prix européens du gaz doubleront à partir de maintenant.
Le manque apparent de compréhension, de la part des dirigeants de l’UE, des conséquences économiques et financières pour l’UE constitue un danger imprévisible. L’exposition économique et financière de l’Allemagne à ses voisins orientaux a déjà été mentionnée, mais d’autres membres de l’UE y sont tout aussi exposés. De plus, les politiques inflationnistes imprudentes de la BCE ont miné la santé financière de l’ensemble du système de l’euro, au point que, même avec la hausse actuelle des rendements obligataires, la BCE et toutes les banques centrales nationales (à l’exception de trois d’entre elles, de petite taille) ont des passifs supérieurs à leurs actifs. L’ensemble de la zone euro est une montagne de désastres financiers en équilibre précaire sur un sommet d’où elle est sur le point de basculer.[i]Nous ne pouvons pas affirmer avec certitude que l’Ukraine sera la goutte d’eau pour le système de l’euro, mais nous pouvons constater l’ignorance politique de cette instabilité. Tout banquier central dissident (et il pourrait y en avoir, notamment à la Bundesbank) n’a aucune influence au niveau politique. Nous devons supposer qu’aucun des principaux acteurs politiques de cette tragédie n’a conscience de la crise financière et économique qui attend en Europe d’être déclenchée. Et si les Russes ont commis une erreur, ce sera dans l’accumulation de leurs réserves en euros, qui s’avéreront sans valeur lorsque le système de l’euro s’effondrera.
Les sanctions financières visant des oligarques à titre individuel ont probablement déjà été anticipées, et ceux-ci ont sans doute pris des mesures pour les éviter : les oligarques ne sont pas stupides. Les sanctions contre les banques russes auront elles aussi été anticipées et infligeront probablement moins de dommages à ces dernières qu’à leurs contreparties du système bancaire de l’UE, en particulier si SWIFT est poussé à suspendre l’accès des banques russes.
Ce n’est pas seulement l’Ukraine, mais l’ensemble de l’UE, dont la Russie fournit plus de 40 % du gaz naturel, qui est soumis à cette pression. Nous pouvons être raisonnablement certains que le gouvernement russe a simulé cette situation à l’avance.
Inflation, or et conséquences imprévues
La situation actuelle est très différente de celle de 2014, à l’époque de la révolution de Maïdan, le monde ayant depuis massivement accru la dette publique et la masse monétaire en circulation. Lors de l’annexion de la Crimée, les prix des matières premières reculaient depuis leur sommet de 2011 et, après la Crimée, ils ont fortement chuté, avec des conséquences négatives pour l’économie russe. L’expansion des monnaies mondiales fait désormais monter les prix des matières premières et de l’énergie, car leur pouvoir d’achat diminue.La figure 2 montre comment un panier de matières premières a renchéri depuis que la Fed a ramené son taux directeur à la limite du zéro et lancé son assouplissement quantitatif à hauteur de 120 milliards de dollars par mois. En 22 mois, les prix des matières premières ont progressé de 127 % selon cette mesure.
Lorsque tous les prix des matières premières augmentent en même temps, cela tient à la dépréciation monétaire, ce qui est précisément le cas ici. Dans le contexte plus large des matières premières, la hausse des prix de l’énergie a été particulièrement marquée, la Russie en étant l’un des principaux bénéficiaires, ce qui a entraîné un excédent substantiel de sa balance commerciale.L’une des ambitions de longue date du partenariat sino-russe est non seulement d’évincer l’Amérique de l’Île-Monde, mais aussi de réduire la dépendance à l’égard du dollar. Si les échanges entre la Russie et la Chine sont de plus en plus réglés dans leurs propres monnaies, tant que le dollar conservera sa crédibilité pour le règlement des transactions internationales, il continuera de dominer le commerce des autres nations du continent eurasiatique.
L’alternative en monnaie fiduciaire pour la Russie a été l’euro, ce qui explique en partie pourquoi elle en a accumulé dans ses réserves de change. Mais depuis 2014, la stabilité du système de l’euro s’est détériorée au point que cette monnaie n’est plus une alternative crédible au dollar américain. Nous ne pouvons pas être certains que le Kremlin en ait conscience. Mais il a toujours existé un plan B : l’accumulation d’or physique.
Certains éléments indiquent que les réserves officielles de la Chine et de la Russie sous-estiment la réalité. À la suite de l’entrée en vigueur, en 1983, de la réglementation confiant à la Banque populaire de Chine la responsabilité exclusive de l’acquisition des réserves d’or et d’argent du pays, j’estime que l’État a accumulé jusqu’à 20 000 tonnes d’or avant d’autoriser le public à en détenir, objectif pour lequel la Bourse de l’or de Shanghai a été créée en 2002. Depuis lors, la SGE a livré 20 000 tonnes supplémentaires de ses coffres au public, bien qu’une partie ait pu être restituée sous forme de déchets d’or.
L’État chinois a conservé le droit exclusif d’extraire et de raffiner l’or, allant jusqu’à importer du doré de l’étranger. La Chine est désormais, de loin, le premier producteur mondial d’or de mine et continue d’ajouter plus de tonnes chaque année aux stocks totaux hors sol (le recul à 350 tonnes l’an dernier est dû à la covid), qui sont tous placés sous contrôle en Chine. Ces politiques, ainsi que des témoignages anecdotiques, laissent penser que mon estimation antérieure de 20 000 tonnes d’or détenues par l’État était réaliste.
La Russie a été relativement tardive à accroître ses réserves d’or, en ayant officiellement accumulé 2 298 tonnes. Mais, étant seulement deuxième derrière la Chine comme producteur d’or de mine, avec 330 tonnes, il est probable qu’à la suite des sanctions financières antérieures, la Russie ait aussi accumulé des réserves d’or non déclarées. De plus, nous constatons que tous les membres de l’OCS et leurs associés ont augmenté leurs réserves d’or déclarées de 75 % depuis 2014. Le plan B semble donc consister à adosser le rouble et le renminbi fiduciaires à l’or en cas d’effondrement des monnaies fiduciaires occidentales.
L’Occident n’a pas de plan de ce type. Le déni, pendant cinquante et un ans, par l’Amérique, et ses tentatives de rétrograder l’or comme monnaie ultime semblent l’avoir laissée à court : autrement, elle aurait pu restituer l’or de l’Allemagne sur demande au lieu d’essayer d’étaler cette opération sur plusieurs années. En outre, les banques centrales occidentales prêtent et échangent couramment leur or, ce qui conduit à un double comptage des réserves et à un manque de clarté sur la propriété. Nous pouvons être certains que ni la Russie ni la Chine ne se livrent à ces pratiques.
La conséquence de ces disparités est de faire du statut monétaire de l’or une arme, le transformant en arme nucléaire dans une guerre financière. Si, par exemple, lors de tentatives de déstabilisation du rouble menées par l’OTAN, la Russie déclarait 6 000 tonnes supplémentaires pour égaler le chiffre non audité de l’Amérique, et si la Chine révisait ses réserves pour stabiliser le renminbi, cela provoquerait probablement une ruée contre le dollar. Ce serait un moyen infaillible pour les hégémons asiatiques de détruire la puissance économique et militaire des États-Unis.
Par conséquent, en fin de compte, les États-Unis et leurs alliés des Five Eyes ne peuvent pas gagner une guerre financière. Lorsque la Chine et la Russie ont planifié leurs défenses financières, ce parapluie doré avait du sens, et les services de sécurité américains en auraient eu connaissance, sinon dans toutes ses implications. Mais les choses ont changé, en particulier avec la dépréciation de toutes les grandes monnaies, y compris le renminbi. La Chine fait face à une crise immobilière cyclique à l’ancienne et ne peut envisager que de sortir de la difficulté en faisant tourner la planche à billets. Avec la Fed, la BCE et la Banque du Japon, la Banque populaire de Chine a étendu son bilan de manière imprudente, et ensemble, ces banques sont passées de l’équivalent de 5 000 milliards de dollars en 2007 à plus de 31 000 milliards aujourd’hui, leur rythme d’expansion étant particulièrement élevé depuis mars 2020.
Les conséquences sur le pouvoir d’achat de leurs monnaies deviennent désormais évidentes et dopent la stratégie de la Russie concernant l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Ce dont peu de responsables politiques semblent avoir conscience, et nous devons y inclure Poutine, c’est la fragilité des grandes banques centrales. Ayant chargé leurs bilans de dette publique à taux fixe, la baisse de la valeur de marché de ces obligations élimine la marge de leurs actifs sur leurs passifs. Si la Fed, la Banque du Japon et la Banque d’Angleterre peuvent se tourner vers leurs gouvernements pour être recapitalisées, aussi embarrassant que cela puisse être, la BCE ne dispose d’aucun recours de ce type.
Les actionnaires de la BCE sont les banques centrales nationales du système de l’euro. Et celles-ci, à l’exception des banques centrales d’Irlande, de Malte et de Slovénie, ont toutes des passifs dépassant aisément leurs actifs. Le système de l’euro est déjà insolvable, et une action de la Russie sur l’approvisionnement énergétique pourrait faire basculer l’ensemble du système monétaire.
Compte tenu des euros détenus dans les réserves de la Banque centrale de Russie, on peut y voir une conséquence involontaire.
[i] Voir la section consacrée à la BCE à l’adresse https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/central-banks-are-now-insolvent
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