Réunis à Baden-Baden le week-end dernier, les ministres des Finances du G20 ont convenu, à l’insistance des États-Unis, de retirer du communiqué final l’engagement de longue date en faveur du libre-échange.
Il est difficile de savoir dans quelle mesure la position des États-Unis découle de leur conception autarcique du commerce mondial, ou dans quelle mesure elle reconnaît l’inutilité de rendre hommage du bout des lèvres à un idéal qui n’est jamais réalisé. Sans doute est-ce un peu des deux.
Il est certain que les ministres des Finances des pays avancés ont toujours adopté une attitude protectionniste à l’égard du commerce international, protectionnisme qui s’est intensifié par des attaques contre les multinationales américaines, lesquelles peuvent, dans une large mesure, choisir où payer leurs impôts. Les travaux des ONG internationales, en particulier ceux de l’OCDE, basée à Paris, ont surtout visé à dénoncer la concurrence fiscale ; or, bien qu’elle ait contraint les paradis fiscaux à fournir des informations fiscales à des États avides de recettes, elle n’a pas empêché les multinationales, armées d’équipes de juristes fiscalistes, de se conformer à leurs exigences étatistes.
Par conséquent, les raisons de l’antimondialisation dans les gouvernements très dépensiers ont jusqu’ici reposé sur la protection de l’emploi et la maximisation des recettes fiscales. Mais avec le président Trump, c’est différent. Il veut faire pencher résolument la balance en faveur des entreprises américaines, et il semble considérer l’Organisation mondiale du commerce comme à peine plus qu’un dépôt obstructif de bureaucrates hostiles aux entreprises. Cette opinion est mal informée, car au fil des ans, les responsables de l’OMC ont réussi à amener leurs membres à réduire les droits de douane à des niveaux historiquement bas.
La menace qui pèse sur ces progrès n’est pas nouvelle. Les États-Unis ont souvent ignoré par le passé les règles de l’OMC, interdisant des importations ou leur imposant des droits de douane pour des motifs ouvertement protectionnistes. Comme toujours, les politiciens peinent à résister aux intérêts particuliers et au protectionnisme. Toutefois, Trump se distingue sur un point : il semble être un mercantiliste à l’ancienne, qui voit l’Amérique comme une gigantesque entreprise commerciale ayant besoin d’être dirigée. Elle devrait, selon son raisonnement sans doute, s’assurer sa puissance monopolistique et l’utiliser. On n’y parvient pas en se conformant à des réglementations non américaines. C’est pourquoi l’Amérique devient plus autarcique.
L’approche de Trump consiste à favoriser les conditions d’exercice des multinationales américaines. Les consommateurs, c’est-à-dire chacun de nous en tant qu’individu, ne sont jamais pris en compte, si ce n’est pour s’entendre dire que la politique du gouvernement rend nos emplois plus sûrs. Or cette sécurité, quelle qu’elle soit, est de court terme, car l’intervention de l’État à la demande d’une entreprise est une action anticoncurrentielle, contraire au libre marché et économiquement négative. En tant que consommateurs, les Américains sont de plus en plus orientés vers l’achat de biens et de services imposés par l’État, au détriment d’une production véritablement concurrentielle.
On ne saurait glisser une feuille de papier entre les erreurs qui sous-tendent le protectionnisme moderne et celles du désastreux Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. Ce n’est qu’une question de degré. Si Smoot-Hawley a fait tant de mal, comme le fait aujourd’hui le protectionnisme croissant, c’est parce que les droits de douane s’appliquaient non seulement aux produits de consommation importés, mais aussi aux matières premières, aux produits semi-finis et aux biens d’équipement importés. L’industrie américaine n’a pas tardé à se gripper dans les années 1930. Le crédit bancaire se contractait, les banques faisaient faillite, mais la monnaie était saine, et chacun pouvait exiger de l’or en échange de ses dépôts en dollars. Alors que les prix intérieurs étaient artificiellement soutenus par des droits de douane à l’importation et d’autres politiques de maintien des prix, le chômage atteignait des niveaux jamais vus. Les produits restaient invendus. Autrement dit, le pouvoir d’achat de l’or augmentait, un fait officiellement reconnu par la dévaluation du dollar de 40 % à 35 $ l’once en janvier 1934, et auparavant par l’interdiction de détenir de l’or imposée aux citoyens américains.
De plus, Smoot-Hawley a provoqué des réponses protectionnistes de la part des partenaires commerciaux de l’Amérique, ce qui a détruit de nombreux marchés d’exportation pour les entreprises américaines. Il n’est pas exagéré de dire qu’il s’agit du texte législatif américain le plus préjudiciable de l’entre-deux-guerres. Avant même Smoot-Hawley, les droits de douane étaient élevés, d’environ 40 % en moyenne sur les marchandises assujetties. On estime que l’effondrement des échanges consécutif à l’introduction de droits supplémentaires a réduit globalement les recettes douanières de l’État, et qu’il a été un facteur majeur de la chute du commerce mondial, passé de 5,3 milliards de dollars en 1929 à moins de 2 milliards en 1933.
Avons-nous tiré la leçon des droits de douane à l’importation ? Malheureusement, dans les démocraties pilotées par des groupes de pression, la réponse est un non catégorique. Même la favorite de l’élection présidentielle française, Marine Le Pen, reprend la rhétorique nationaliste et hostile au commerce de Trump. La concurrence est qualifiée de déloyale, voire de dumping, des accusations aussi faciles à formuler que commodément émotionnelles. Par exemple, si l’acier chinois est bon marché et non rentable, le marché doit être assaini. Quelqu’un va profiter de prix avantageux : pourquoi en priver vos propres citoyens et entreprises ? Vous pouvez protéger à court terme les aciéries de votre pays en imposant des droits de douane élevés, mais vous désavantagez vos entreprises en aval, dans l’industrie automobile et dans toutes sortes de fabrications de mécanique lourde et légère, car les concurrents étrangers auront toujours accès à l’acier moins cher.
Voyons les choses autrement. Si le magasin du bout de la rue propose ce que vous voulez acheter moins cher que le magasin du quartier, vous êtes parfaitement en droit d’acheter dans le moins cher. Il en va de même pour le commerce transfrontalier, à une exception près : la notion de nationalisme. Si l’on ignore les frontières, acheter moins cher, où que ce soit fabriqué, est ce que veulent les consommateurs et les responsables des achats, et c’est ainsi que fonctionnent les marchés.
Les effets de la baisse des volumes d’échanges sur une monnaie non fiable
Une différence importante entre les années trente et aujourd’hui tient à la monnaie. Avec une monnaie saine, les gens doivent faire des choix et vivre selon leurs moyens. En conséquence, les déséquilibres commerciaux persistants d’aujourd’hui étaient inconnus.
Le resserrement du crédit bancaire a conduit à la dépression, et les prix de tous les biens ont chuté, des matières premières aux produits finis. Pour soutenir les prix agricoles et autres, et protéger les profits et la production nationaux, les droits de douane sur les produits importés ont été relevés. Le président Hoover a engagé ce processus dès le krach de Wall Street en 1929, et la loi tarifaire Smoot-Hawley a constitué un prolongement de cette politique. Loin de protéger les producteurs nationaux, comme nous l'avons exposé plus haut, ces politiques de maintien des prix ont considérablement aggravé la situation.
Toutefois, si nous commettons aujourd'hui la même erreur, l'effet sur les prix sera nécessairement différent de celui observé sous le régime d'étalon-or des années trente, car la quantité de monnaie est désormais infiniment flexible. Au moindre soupçon de baisse des prix, ou même de prix qui n'augmentent pas du taux annuel de 2 % fixé par mandat, les banques centrales sont prêtes à injecter dans l'économie des quantités de monnaie toujours croissantes, avec un seul objectif : empêcher les prix de baisser.
Avec une monnaie non fiable, les producteurs ne sont plus confrontés au resserrement du crédit bancaire ni à des marchés animés par des consommateurs qui conservent une monnaie solide. Dans l'ensemble, grâce au crédit facile, les consommateurs peuvent continuer à acheter ceci et cela. Ils peuvent payer le prix demandé parce que la monnaie facile décourage l'épargne et leur permet de dépenser plus qu'ils ne gagnent. La question de la préférence des consommateurs pour la monnaie par rapport aux biens repose aujourd'hui sur des bases différentes de celles de l'époque où la monnaie était réelle.
Les politiques commerciales de Trump sont-elles économiquement destructrices ?
Les politiques commerciales annoncées par le président Trump seront économiquement destructrices, non seulement pour les partenaires commerciaux des États-Unis, mais aussi pour l'Amérique elle-même. Elles piétinent les progrès considérables accomplis par l'OMC pour ramener les droits de douane par défaut à des niveaux généralement bas, notamment par rapport à ceux de l'entre-deux-guerres. Il répète les erreurs de Smoot-Hawley pour des raisons très proches de celles d'Herbert Hoover, qui avait promulgué cette loi. En écartant les règles de l'OMC au profit de sa propre politique commerciale de droits de douane plus élevés, il risque de provoquer des réactions préjudiciables d'autres juridictions et de décourager le commerce mondial. Et si les volumes du commerce mondial se contractent, la quantité des monnaies utilisées pour le régler se contracte aussi, ce qui pourrait être désastreux pour le dollar.
On peut soutenir que l'OMC est une création du passé, qui n'est plus adaptée à notre époque. Dans ce cas, le commerce devrait être un espace entièrement libre, dont la discipline serait celle de l'intérêt personnel. Tout pays qui se coupe des avantages du libre-échange en paie le prix économique. Selon cette logique, sans l'OMC, il est sûrement de l'intérêt des pays de développer leur économie par le libre-échange.
Cette logique est solide, mais uniquement d'un point de vue strictement économique. Elle ignore la réalité politique. Les responsables politiques des démocraties modernes, aussi éclairés soient-ils à titre personnel, sont guidés par le nationalisme, les groupes de pression, les idées reçues et le besoin de recettes fiscales. Ils se concentrent sur le court terme et ignorent les conséquences à plus long terme de leurs actes. Les politiques qui dénigrent les progrès cumulés que l'OMC a patiemment obtenus ne naissent pas d'un désir de marchés libres, mais d'une volonté de sacrifier la liberté des marchés à un gain populaire. Le président Trump pense peut-être gérer l'Amérique en vue d'un avantage concurrentiel, mais il est en passe de répéter les erreurs d'Herbert Hoover, près de quatre-vingt-dix ans plus tôt.
Certes, personne ne parle encore d'imposer les droits de douane protectionnistes élevés et généralisés des années 1930, mais le nationalisme économique grandissant aux États-Unis a le même potentiel d'effondrement du commerce mondial. Et comme l'Amérique est au centre de ce protectionnisme renouvelé, et que sa monnaie est celle qui sert à le régler, le perdant final sera l'Amérique elle-même. Nous sommes passés d'un dollar solide à un dollar non fiable comme monnaie des échanges, et sa valeur n'est aujourd'hui pas déterminée en dernier ressort par le gouvernement, mais par les marchés, qui jugeront sa quantité trop importante pour son usage. Il devient alors certain qu'une baisse du volume du commerce transfrontalier aboutira à une surabondance massive de la monnaie dans laquelle il est réglé, ce qui en sapera la valeur.
Faire le travail de la Chine à sa place
La Chine mène depuis longtemps une politique de promotion du yuan comme monnaie de règlement commercial, au détriment du dollar américain. Le processus est lent, mais en 2016, elle a réalisé des progrès notables. La Chine a vendu des dollars et des titres du Trésor américain pour payer l'énergie et les matières premières dont elle aura besoin. Elle a encouragé ses partenaires commerciaux à accepter le yuan, et elle a réussi à faire inclure le yuan dans le panier des DTS. L'administration Trump est désormais susceptible d'accélérer le recul du dollar détenu à l'international en réduisant les volumes du commerce mondial.
La politique de la Chine en matière d'or est résolument anti-dollar. Les réglementations habilitantes, qui établissent la stratégie chinoise en matière d'or et d'argent, remontent à juin 1983. En 2002, elle avait vraisemblablement acquis suffisamment d'or, dissimulé dans divers comptes publics, pour permettre à ses propres citoyens d'en acquérir pour eux-mêmes, en créant la Bourse de l'or de Shanghai et en vantant même les avantages de la détention d'or. Elle est aujourd'hui, et de très loin, le premier producteur d'or au monde. Elle ne déclare pas ses avoirs en métal précieux, hormis des montants relativement modestes détenus comme réserves publiques.
J’ai avancé par le passé qu’elle pourrait avoir accumulé jusqu’à 20 000 tonnes, sur la base d’un pourcentage prudent des entrées de capitaux au cours des quarante-quatre années écoulées depuis 1983, aux prix actuels. Ses investissements dans les mines, ses importations de doré, ainsi que la présence de vendeurs consentants en Occident (dont une partie correspond probablement à des ventes non déclarées et à des prêts de réserves officielles) et des renseignements de seconde main provenant de diverses sources chinoises confirment que cette quantité est tout à fait possible. Il convient de rappeler que, depuis 1983, la production minière a presque doublé les stocks hors sol, à hauteur d’environ 80 000 tonnes. J’ignore si mon estimation du stock de métal précieux de la Chine est exacte et je ne prétends nullement à sa justesse, mais je la juge acceptable comme approximation de l’ampleur des avoirs en or de la Chine.
Pourquoi la Chine est-elle un acheteur d’or aussi assidu ? Deux grandes réponses peuvent être apportées à cette question. Premièrement, on a enseigné à tous les économistes marxistes que le capitalisme occidental se détruira lui-même, et avec lui les monnaies de ces pays. Si la théorie peut être discutée, elle semble en tout cas confirmée par les événements, en particulier aux États-Unis et dans la zone euro. La politique chinoise de détention d’or par l’État et par le public, comme réserve de monnaie saine, est logique dans ce contexte.
Deuxièmement, la Chine a toujours eu conscience d’une possible réaction hostile des États-Unis et de leurs alliés face à son succès économique, en particulier lorsque celui-ci repose sur l’exportation de biens manufacturés à bas coût. La plus grande menace pour son développement économique a toujours été une désorganisation des échanges mondiaux ; elle a pris soin d’y parer en veillant à ce que l’effet de richesse de ses politiques économiques profite non seulement à ses voisins d’Asie du Sud-Est, mais aussi à d’autres pays moins développés au-delà de l’Asie, de l’Afrique à l’Amérique latine. Cette politique, dont dépendent aujourd’hui de nombreuses nations, a été difficile à contrer pour les élites occidentales. L’or est pour la Chine la protection ultime contre une guerre commerciale.
Avec l’élection du président Trump, l’échiquier a changé. Toutefois, grâce à une planification anticipée, l’attention de la Chine s’est déjà portée ailleurs ; et si les droits de douane américains sur ses exportations pénaliseront les entreprises privées qui produisent dans la région, la Chine a mis en place, au niveau de l’État, des dispositifs destinés à absorber le chômage qui en résultera. Ses échanges avec le reste de l’Asie, qui constituent son nouvel axe prioritaire, dépassent déjà ses exportations vers les États-Unis.
Les préoccupations d’ensemble de la Chine doivent désormais porter sur la valeur de la composante en dollars de ses réserves, ainsi que sur l’effet d’entraînement sur les autres devises qu’elle y détient, en particulier l’euro. Les dirigeants chinois peuvent sûrement constater qu’il existe un lien de causalité entre le niveau du commerce mondial et la quantité de dollars détenue à l’échelle internationale. Si les droits de douane réduisent le commerce mondial, les dollars excédentaires seront vendus et perdront de la valeur.
Il arrive un moment où le rythme des ventes de dollars pour acheter de l’énergie et des matières premières n’est plus assez rapide pour que la Chine échappe à des pertes sur ses dollars. Le calcul stratégique consiste alors à déterminer quel taux de change entre le dollar et l’or compenserait intégralement les pertes de la Chine sur ses dollars à partir de maintenant. Sur la base de 20 000 tonnes et de réserves de change chinoises équivalant à 3 000 milliards de dollars, une perte de 10 % sur la valeur de ces réserves exige un cours de l’or supérieur à 1 700 dollars pour être couverte.
Nous ne savons pas si la Chine est prête, ni même disposée, à se protéger en provoquant une hausse du cours de l’or, mais la tentation doit être grandissante. Pour l’instant, il est plus probable qu’elle continue de vendre des dollars pour constituer des stocks de matières premières, de prêter des devises étrangères à ses partenaires commerciaux avec remboursement en yuan ou en or, et d’attendre les développements trumpiens. Ses dirigeants ont toujours fait preuve de patience.
Remarques finales
Cet article met en lumière des dangers importants découlant de l’approche du président Trump en matière de commerce. Outre son engagement électoral de rendre sa grandeur à l’Amérique et un certain débat sur les moyens de restreindre les importations, la première nouvelle concrète a été l’abandon par les ministres des Finances du G20 de l’engagement en faveur du libre-échange. Si cela peut sembler la simple reconnaissance, sans conséquence, que les engagements des responsables politiques occidentaux en faveur du libre-échange ne sont guère qu’une imposture, c’est un signal clair que la nouvelle administration Trump entend bel et bien répéter les erreurs du protectionnisme, qui ont tant nui au commerce mondial par le passé.
À moins que l’administration Trump ne revoie sa position, les politiques commerciales américaines risquent de défaire une grande partie du travail accompli par l’Organisation mondiale du commerce depuis qu’elle a remplacé le GATT en 1995. La dernière fois que le protectionnisme américain a presque anéanti les volumes du commerce mondial, c’était lors de la crise des années 1930. Cette fois, la contraction des échanges sera presque certainement combattue par un recours accru à des politiques monétaires peu rigoureuses. Dans ce cas, le résultat sera probablement inflationniste pour les prix en dollars, d’autant plus que le dollar deviendra superflu dans le financement du commerce.
Les dynamiques monétaires sont en train de réunir les conditions qui ont conduit à l’abandon, en 1934, de la parité de 20,67 dollars pour l’or. À cette époque, l’essentiel des réserves d’or mondiales était détenu par les États-Unis. Cette fois, elles se trouvent entre les mains de la Chine, sous une forme non déclarée. Le transfert de richesse de l’Amérique vers la Chine par le biais du prix de l’or sera accéléré par les conceptions erronées des États-Unis en matière de commerce mondial, qui s’apprêtent à répéter les erreurs de Herbert Hoover et du Smoot-Hawley Tariff Act qu’il a promulgué.
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