Alors que le prix du bitcoin continue de monter et devrait encore progresser, la conviction que celui-ci remplacera les monnaies d'État non adossées lorsqu'elles finiront par faillir gagne du terrain dans les milieux des cryptomonnaies.
Les hypothèses qui sous-tendent cette conclusion sont naïves et révèlent une connaissance quasi inexistante des qualités requises d'une monnaie saine. Le présent article reconnaît que l'actualité accélère la marche vers la destruction des monnaies fiduciaires, et que les précédents historiques indiquent qu'elles seront finalement remplacées par une forme de monnaie plus saine. Mais la nature de cette monnaie sera déterminée lorsque les gouvernements perdront le contrôle de leurs monnaies fiduciaires ; le public, qui les utilise, fixera alors, par le jeu des marchés libres, l'agenda monétaire.
Ce n'est qu'à ce moment-là que le grand public déterminera les qualités requises et, par le passé, il a toujours opté pour la monnaie métallique. Et comme les trésors publics et leurs banques centrales ne détiennent, par coïncidence, que de l'or dans leurs réserves non fiduciaires, la monétisation de l'or est la seule option des gouvernements pour survivre à l'effondrement de leurs monnaies fiduciaires. C'est ce qui se produira finalement, l'argent jouant peut-être un rôle monétaire subsidiaire par rapport à l'or.
Introduction
Si un nombre croissant d'acteurs de la communauté des investisseurs en monnaies fiduciaires comprennent que les quantités de monnaie publique sont étendues sans aucune limite apparente, ils en ont aussi conclu que le bitcoin, et non l'or, est le placement pur, car dans les prochaines années le bitcoin approchera de sa quantité définitive.Il est presque certain que, comme la majorité des adeptes de l'or et de l'argent, les « hodlers » comptent vendre leurs bitcoins avec un profit mesuré dans la monnaie de leur gouvernement, créant ainsi pour eux-mêmes une richesse relative en dollars, en euros, en yens, bref, en tout ce que leurs gouvernements imposent à leurs citoyens comme monnaie. Mais il s'agit d'une démarche d'investisseur, ou de spéculateur, qui s'accompagne d'un examen fébrile des graphiques, d'un biais de confirmation nourri par des « experts » et d'une compréhension seulement partielle de ce qui détermine le prix. La création de richesse hors du système bancaire dans les principales cryptomonnaies a été si soudaine et si spectaculaire que les investisseurs proclament couramment que l'or et l'argent appartiennent au passé et que nous, les anciens, devrions vivre avec notre temps.
Ces investisseurs affirment que cinq mille ans de preuves empiriques sont sur le point d'être balayés. Mais ce sont des investisseurs. Tous haussiers, aucun baissier. Hormis l'encaissement, à une date future, de profits fabuleux en monnaie fiduciaire, cela n'a rien à voir avec la monnaie en soi. L'intérêt d'une monnaie saine est qu'on l'acquiert en dépensant de la monnaie fiduciaire, afin de l'avoir à dépenser quand celle-ci aura disparu. Ce n'est pas une décision d'investissement, mais plutôt une police d'assurance, pour laquelle il faut évaluer le risque. Si l'on estime que les monnaies fiduciaires ne feront pas défaut de son vivant, la prime d'assurance, qui relève d'une décision individuelle, peut être modeste, voire inexistante. Mais si l'on estime que le risque existe et grandit, la part allouée à la monnaie saine physique doit être augmentée en conséquence. L'absence de détention physique, qu'il s'agisse de bitcoin, d'or ou d'argent, n'est pas une option.
Il ne fait aucun doute que l'instabilité économique et monétaire s'accentue. Après tout, c'est ce qui alimente la logique d'investissement dans le bitcoin, comprise par ceux qui l'achètent pour profiter de la lenteur de l'expansion de sa quantité par rapport à celle de la monnaie fiduciaire. Mais cette logique d'investissement suppose que toute la performance subjective de prix se situe dans le bitcoin, et que la monnaie nationale constitue la valeur objective immuable. Sinon, pourquoi valoriser le bitcoin dans sa monnaie fiduciaire, et pourquoi le vendre un jour ? Et ajustez-vous jamais vos autres rendements de placement pour tenir compte de la dépréciation de la monnaie ? Personne ne le fait.
La vision objective de la monnaie est si puissante que très peu de personnes parviennent à s'en détacher. Mais la décision de s'assurer contre la mort des monnaies fiduciaires revient à posséder à l'avance leur successeur probable, et non à mesurer des gains. Elle exige de comprendre ce que représente la monnaie, sa fonction, ainsi que ce qui arrive aux monnaies fiduciaires et pourquoi. Elle suppose de comprendre que la monnaie fiduciaire se déprécie, et ce que cela signifie réellement pour la monnaie saine de demain. Et elle demande à chacun de saisir ce qu'il advient de la valeur objective de la monnaie fiduciaire, comme en témoignent la hausse des prix des matières premières, des marchés d'actions, de l'immobilier, du bitcoin, ainsi que de l'or et de l'argent, tous mesurés en monnaie fiduciaire.
Aujourd'hui, très peu de détenteurs de métaux précieux ou de bitcoin comprennent que l'investissement est tout à fait acceptable, mais que la raison ultime de leur détention est de se prémunir contre la possibilité d'une faillite de la monnaie fiduciaire. Ils n'ont pas encore fait un choix éclairé quant à la nature de son remplaçant. Et parler d'un bitcoin à un million de dollars ou d'un or à cinq mille passe complètement à côté de la question.
Caractéristiques d'une monnaie saine

La figure 1 nous donne une base pour évaluer les qualités des principaux prétendants au remplacement de la monnaie fiduciaire lorsqu’elle disparaîtra. Il convient de noter qu’au cours de l’histoire de la monnaie, une monnaie imposée par les gouvernements, n’ayant d’autre garantie que son statut légal, a toujours échoué et a été remplacée par une monnaie essentiellement choisie par les individus à travers leurs échanges personnels. Avec l’invention des cryptomonnaies, une nouvelle forme technologique de monnaie, qui se présente comme solide, est proposée et rivalise avec les monnaies métalliques établies du passé pour attirer l’attention. Nous pouvons écarter les cryptomonnaies centralisées émises par les banques centrales, car cela revient à déplacer les chaises longues sur le pont du Titanic fiduciaire.
Pour estimer l’adéquation de chaque forme de monnaie, il faut qu’elle réussisse les tests de la figure 1. De toute évidence, l’or satisfait à toutes les catégories, mais il faut expliquer pourquoi il en est ainsi, et pourquoi le bitcoin et l’argent ne les satisfont pas.
Acceptabilité par le public
L’or comme l’argent servent de monnaie depuis des millénaires et sont largement répandus. Ils sont généralement associés à une valeur monétaire, c’est-à-dire qu’ils sont aptes à servir de moyen d’échange. En effet, l’argent a été la base de la livre sterling dès 775 apr. J.-C. et est resté l’étalon monétaire jusqu’à l’adoption de l’étalon-or en 1816, bien que Sir Isaac Newton ait instauré un étalon secondaire pour l’or en 1717. Cela représente plus de mille ans d’argent monétaire. L’argent est resté l’étalon monétaire dans de nombreuses juridictions du continent européen jusqu’à la guerre franco-prussienne, lorsque l’Allemagne a exigé de la France un tribut en or, ce qui lui a permis de passer de l’étalon-argent à l’étalon-or.
Les deux métaux ont une longue histoire d’utilisation comme monnaie à travers l’Europe et l’Asie. Et lorsque Christophe Colomb a découvert les Amériques, on a constaté que ces métaux étaient également prisés par leurs civilisations, principalement les Aztèques et les Incas, qui n’avaient eu auparavant aucun lien commercial avec les Européens et les Asiatiques. Au plus profond de la psyché humaine, on a toujours apprécié leur constance et leur aptitude à servir de moyens d’échange.
On ne peut en dire autant du bitcoin, présenté comme la principale et la plus solide des cryptomonnaies. Pourtant, son registre distribué ne peut être corrompu par personne, y compris par les gouvernements. Tant que l’électricité circulera dans les veines de notre économie et que nos ordinateurs et téléphones mobiles resteront interconnectés, le bitcoin et sa chaîne de blocs existeront. Mais en tant que substitut à la monnaie fiduciaire, il présente de nombreux inconvénients, dont certains seront sans doute surmontés. Il y a cependant une chose qu’il ne peut pas faire : servir de moyen d’échange à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas l’utiliser. L’enthousiasme des « hodlers » pour le bitcoin en tant que monnaie ne s’étend guère au-delà des millennials instruits, soit peut-être moins de cent millions de personnes sur une population effectuant des transactions de sept milliards. Il échoue à cet obstacle car ce ne sont pas les hodlers qui décident en dernier ressort de ce qui sert de monnaie, mais le grand public.
Mais les bitcoins sont déjà acceptés dans certains points de vente, et Elon Musk lui-même les accepterait, dit-on, en échange de ses Tesla. Peut-être ; mais si quelqu’un pense que le cours du bitcoin va monter, il l’acceptera probablement comme moyen de paiement. Ce serait une façon d’acquérir des bitcoins, afin de les revendre avec un plus grand profit à une date ultérieure. Ce n’est pas là une utilisation du bitcoin comme monnaie.
Acceptabilité par le public
Pour qu’un moyen d’échange soit efficace, il doit être accepté par tous au sein d’une communauté de personnes qui se répartissent le travail, et pour qu’une communauté tire profit de ses échanges avec d’autres communautés, il doit être accepté plus largement pour l’échange de biens. Mais nous savons que limiter les transactions aux pièces ou à la monnaie métallique pesée est une forme de monnaie peu efficace. C’est pourquoi les monnaies fiduciaires sont d’abord apparues comme des substituts de l’or ou de l’argent, sous forme de numéraire comme de dépôts bancaires, échangeables à vue contre du métal physique à un taux fixe.La commodité de pouvoir payer avec des substituts de monnaie saine ne saurait être sous-estimée. Une monnaie nationale parfaitement fongible avec l’or ou l’argent a été au cœur de l’économie de la révolution industrielle et constitue le fondement des monnaies des grandes nations d’aujourd’hui. Des marchés se sont développés dans ces monnaies : effets escomptés, prêts, obligations, actions et financement du commerce. Les substituts de l’or et de l’argent inspiraient confiance. Les entreprises se sont développées à l’international, échangeant leurs substituts monétaires contre des matières premières, l’importation de biens de consommation et de biens d’ordre supérieur. Si la monnaie du pays A ne circulait pas dans le pays B, elle y était acceptée et pouvait être remboursée dans la monnaie de ce dernier à un taux de change croisé fixé par leurs étalons-or respectifs, ou bien échangée contre de l’or physique. Tel était le fondement du commerce mondial avant la Première Guerre mondiale.
Le système monétaire fondé sur le libre échange des substituts de l’or et de l’argent a si bien réussi qu’il a fait sortir les nations qui en ont bénéficié d’une économie féodale de subsistance pour les conduire vers le plus grand progrès économique de l’humanité depuis la fin du troc. Il a posé les bases des économies modernes et de leur avancée technologique. On pouvait se fier à la monnaie. On pouvait l’épargner, la rendant ainsi disponible pour que les entrepreneurs financent leur production, en sachant qu’une monnaie adossée à l’or ou à l’argent conserverait son pouvoir d’achat dans le temps. Ce fut un élément fondamental de l’évolution des sociétés médiévales vers les marchés libres.
Ce sont les gouvernements et leurs banques centrales qui, par le biais de leurs substituts monétaires, ont triché avec la monnaie métallique. À commencer par la suspension des étalons-or pour financer la Première Guerre mondiale, les nations européennes ne sont pas parvenues à y revenir, et certaines monnaies se sont effondrées. La Grande-Bretagne a fini par instaurer en 1925 un étalon-lingot d’or, remplaçant son étalon-espèces or au taux d’avant-guerre. En n’autorisant l’échange des livres que contre des lingots de 400 onces et en supprimant l’engagement d’avant-guerre d’échanger les livres papier contre des souverains, elle a de fait privé le grand public de la faculté d’obtenir le substitut de l’or. L’étalon-lingot britannique n’a duré que jusqu’en septembre 1931, date à laquelle il a été « temporairement » abandonné, pour ne jamais être rétabli.
Le défaut du système ne tenait pas à l’or, ni, à des époques plus anciennes, à l’argent. Le problème fondamental était que les banques étaient libres d’accroître la quantité de monnaie sous forme de crédit, lequel, une fois utilisé et dépensé, était indiscernable des substituts de l’or. Après le Bank Charter Act de 1844, qui autorisait l’existence d’un crédit bancaire non couvert, le cycle d’expansion du crédit bancaire s’autoliquidait globalement au gré de crises bancaires périodiques. Cela a changé lorsque la Banque d’Angleterre a assumé le rôle de prêteur en dernier ressort, imitée par la suite par la Fed.
La queue du crédit s’est mise à remuer le chien monétaire, ce qui a conduit à la situation actuelle, où la monnaie issue du crédit bancaire constitue l’essentiel de la monnaie en circulation. Sans une réforme du système bancaire visant à restreindre le rôle du crédit bancaire, la réintroduction de substituts de l’or et de l’argent est faussée et ne peut fonctionner durablement. Cette question devra être traitée lorsque la monnaie fiduciaire disparaîtra, faute de quoi le cycle du crédit bancaire déstabilisera le nouveau système monétaire.
Si le bitcoin doit devenir la monnaie de l’avenir, il faudra déployer une persuasion considérable pour que le public l’accepte comme monnaie saine, par comparaison avec l’or ou l’argent. Cette persuasion a peu de chances de venir des marchés, qui sont la somme des transactions des individus ; elle ne peut donc venir que de l’État. Une instance officielle quelconque, un gouvernement révolutionnaire en accord avec d’autres gouvernements révolutionnaires, devrait réussir à imposer une cryptomonnaie, sur laquelle aucun État n’exerce de contrôle distributif, à un public dont la conception traditionnelle de la monnaie est très différente. Cette proposition n’est pas seulement illogique : elle est la conséquence logique de l’hypothèse selon laquelle c’est l’État, et non le peuple, qui décide de ce qu’est la monnaie.
La sanction officielle de la nouvelle monnaie
La dernière chose que souhaiterait tout gouvernement ou toute banque centrale est de perdre le contrôle de la monnaie. Ces institutions continueront de recourir à la monnaie fiduciaire jusqu’au dernier moment possible, puis voudront déterminer ce qui la remplacera. Sur le plan intellectuel, elles ne sont pas à la hauteur de cette tâche, car elles estiment que l’État doit conserver à tout moment le contrôle de sa monnaie nationale afin de gérer les résultats économiques. L’État considère les marchés libres comme l’ennemi de l’ordre qu’il impose.L’effondrement des monnaies fiduciaires anéantira la théorie étatique de la monnaie, et ce ne sera pas la première fois. Quel que soit le temps nécessaire, la perte rapide du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires signifie que les gouvernements ne seront plus en mesure de financer leurs engagements. Il viendra donc un moment où la monnaie fiduciaire devra être abandonnée dans la recherche de la stabilité monétaire. La disparition de la monnaie fiduciaire est la disparition de la monnaie d’État, et la fonction de son remplaçant sera de rétablir la confiance du public.
Il est théoriquement possible de rétablir la confiance sans abandonner la monnaie fiduciaire, mais cela reviendrait à agir par anticipation d’une crise monétaire. Il faudrait que ce soit une politique délibérée : ramener les dépenses publiques à un niveau économiquement soutenable, équilibrer les budgets, réformer le système bancaire et renoncer aux réglementations et autres interventions au profit des marchés libres. Mais il est peu probable que les réformes nécessaires soient politiquement réalisables avant une crise économique et monétaire majeure. La crise vient donc en premier, puis l’État réagit face à un électorat pleinement conscient des conséquences de l’échec.
À un certain stade de l’effondrement du pouvoir d’achat d’une monnaie fiduciaire, celui-ci devra être stoppé. En novembre 1923, le mark papier allemand fut finalement échangé contre un nouveau mark, théoriquement lié au mark-or, au taux d’un billion pour un. Ce taux de conversion avait pour raison d’être de permettre au nouveau Reichsmark d’entrer en circulation. Aujourd’hui, le remplacement des monnaies fiduciaires par la nouvelle monnaie suivra presque certainement une procédure similaire.
La monnaie de remplacement ne peut reposer que sur ce que les gouvernements possèdent. Or, que ce soit dans leurs services du Trésor ou dans leurs banques centrales, hormis les monnaies fiduciaires des uns et des autres, ils ne détiennent que de l’or dans leurs réserves monétaires. Il faudra peut-être quelques tentatives éprouvantes des États pour l’éviter, mais nous pouvons être certains que le seul remplacement possible de la monnaie fiduciaire consistera à l’adosser à l’or. C’est nécessaire pour stabiliser la monnaie de chacun. Les autres mesures, à savoir réduire le champ d’action de l’État et libérer les marchés de toute intervention, devront également être traitées. Mais face à la perspective de plus en plus manifeste d’un effondrement monétaire total, stabiliser la monnaie en la transformant en substituts de l’or échangeables contre des pièces d’or devrait alors devenir une solution politiquement viable.
Il ne s’agit pas de minimiser les difficultés en jeu, ni d’écarter les conséquences politiques. Compte tenu de l’expérience allemande qui a suivi l’effondrement de son mark papier, La Route de la servitude de Hayek est une lecture instructive. La disparition du dollar soulève des questions géopolitiques, car la Chine a de fait accaparé les marchés de l’or physique et des éléments indiquent qu’elle a accumulé de très grandes quantités d’or non monétaire. L’or en tant que monnaie circulante accroîtrait sa puissance par rapport à celle des États-Unis. La banque centrale de Russie a elle aussi constitué ses réserves d’or aux dépens du dollar, et l’on peut supposer qu’elle a accumulé des quantités importantes d’or physique non déclaré par ailleurs.
Le temps que prendra un effondrement monétaire fiduciaire est un autre facteur important, qui n’est pas abordé dans le présent article, mais qui aura des conséquences considérables. S’il faut attendre un an ou davantage, les gouvernements pourraient instaurer des contrôles des prix et tenter de confisquer l’or ; ces mesures ont traditionnellement été employées par le passé, jusqu’à l’époque romaine. L’introduction des monnaies numériques de banque centrale pourrait bien être accélérée, précipitée par la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie fiduciaire traditionnelle. Et l’appauvrissement des classes moyennes par l’inflation monétaire ne doit pas être ignoré.
Mais à terme, un mouvement vers des substituts de l’or est inévitable, et l’argent pourra alors devenir une monnaie d’appoint. Une chose est toutefois claire : une cryptomonnaie à registre public distribué, qui n’est pas détenue par l’État, ne peut pas être adoptée en substitut de sa monnaie fiduciaire, car les États n’ont pas les moyens de la mettre en place.
Flexibilité monétaire
C’est une erreur de croire qu’une monnaie saine est une monnaie dont la quantité ne varie pas. Le principe d’une monnaie saine est que ce sont les utilisateurs, c’est-à-dire le grand public et les entreprises, qui décident de la quantité requise, et non l’État. C’est la Théorie étatique de la monnaie de Georg Knapp, publiée en 1905, qui a conduit l’Allemagne à un financement inflationniste qui s’est achevé avec l’effondrement du mark papier en 1923. Ce sont la théorie de Knapp et ses compagnons de route chartalistes qui ont permis à l’Allemagne de s’armer avant la Première Guerre mondiale, puis de la mener sans coût apparent pour le contribuable. Le problème n’est pas une limitation stricte de la quantité de monnaie, mais la question de savoir qui en détermine la quantité.On nous dit que les stocks d’or en surface totalisent quelque 200 000 tonnes, et que l’offre supplémentaire provient d’environ 3 300 tonnes d’extraction annuelle. Cette croissance, d’environ 1,5 % par an, est à tort considérée comme la masse monétaire de l’or. L’or monétaire n’est qu’une des fonctions du métal, et seules 35 220 tonnes sont officiellement de l’or monétaire. Outre les avoirs officiels, il existe des lingots conservés en coffre pour le compte de gouvernements et de leurs agences, qui ne sont pas officiellement désignés comme monnaie, ainsi que des lingots thésaurisés détenus par le grand public. Et comme environ 60 % se présentent sous forme de bijoux et d’autres usages, il reste une masse monétaire mondiale en or d’environ 80 000 tonnes.
Cela donne à l’or une marge considérable pour accroître son usage monétaire. Si l’or sert de garantie pour transformer les monnaies fiduciaires en substituts crédibles de l’or, son pouvoir d’achat devient le déterminant des quantités de métal de récupération qui jouent un rôle d’arbitrage entre les usages. Les marchés libres décideront de la quantité d’or nécessaire, et l’offre est disponible si besoin.
Avec ses usages principalement industriels, le rôle de l’argent en tant que monnaie est une question plus complexe. La hausse de sa valeur relative par rapport à l’or réduira la demande industrielle jusqu’au retour éventuel de la stabilité monétaire, la majeure partie d’une production minière annuelle estimée à 840 millions d’onces alimentant alors la quantité d’argent monétaire. Mais contrairement à l’or, les stocks d’argent en surface sont minimes et, de plus, la détention d’argent monétaire par les agences gouvernementales est pratiquement inexistante. Et comme il a été généralement abandonné comme garantie monétaire des émissions de billets dans les États européens dès le début des années 1870, l’argent n’aura probablement à l’avenir qu’un rôle monétaire secondaire par rapport à l’or. Mais sa réintroduction sous forme de pièces serait, avec des pièces d’or de plus grande valeur, une affirmation publique que la réforme monétaire repose sur des bases solides.
Contrairement à la monnaie adossée à des métaux, la vertu du bitcoin, pour ceux qui le conservent à long terme (les « hodlers »), est la limite stricte de sa quantité, ce qui signifie que tant que les gouvernements augmentent leur quantité de monnaie fiduciaire, son prix est condamné à monter. Mais si le grand public doit déterminer l’avenir de la monnaie par les marchés libres, il lui faudra une forme de monnaie dont la quantité n’est dictée ni par le gouvernement ni par les banques. Sous un étalon bitcoin, un pays ne peut accroître la quantité de bitcoins en circulation qu’en les obtenant d’un autre pays. Le mécanisme économique consiste pour ce pays à avoir des prix de biens et de services inférieurs à ceux des autres, afin d’obtenir des bitcoins en paiement de ses exportations nettes. En supposant que la proportion de l’épargne par rapport à la consommation immédiate ne change pas, cela exigerait que le gouvernement accroisse son excédent de recettes par rapport aux dépenses afin de tenter de freiner la demande dans son économie et ainsi de faire baisser les prix.
Par conséquent, un étalon bitcoin nécessite une intervention gouvernementale pour fonctionner, les gouvernements fixant la demande marginale. Mais ils ne peuvent pas agir de concert. Et si un pays parvient par artifice à augmenter sa quantité de bitcoins en circulation, il provoque une déflation plus aiguë dans les autres. L’absence de toute flexibilité monétaire est le talon d’Achille du bitcoin.
Flexibilité financière
Depuis la fin des accords de Bretton Woods d’après-guerre, les marchés financiers se sont développés, au cours des cinquante dernières années, sur fond d’une expansion sans précédent de la quantité de monnaie. Aux seuls États-Unis, depuis août 1971, la masse monétaire au sens large M3 est passée de 685 milliards de dollars à 19 400 milliards, soit un multiple de vingt-huit. Parallèlement, les grandes banques américaines ont de plus en plus détourné l’expansion du crédit du financement de la production vers les activités financières. Celles-ci comprennent l’achat de titres de dette publique et autres, passés de 160 milliards à 4 920 milliards de dollars sur la même période. L’expansion des marchés à terme réglementés et celle des marchés de gré à gré, bien plus vastes, ont été explosives : la Banque des règlements internationaux estimait à 609 000 milliards de dollars l’encours notionnel des contrats de gré à gré en juin 2020.Si ces hausses résultent en grande partie de l’inflation monétaire, il ne fait guère de doute que la possibilité de couvrir les risques, qui est la raison d’être des produits dérivés, est demandée par les acteurs économiques dans tout système monétaire. De fait, les contrats à terme, les contrats à livraison différée et les options existaient bien avant le régime actuel de monnaie fiduciaire. Nous devons donc supposer que les marchés financiers continueront d’avoir besoin de ces services, mais peut-être en quantités moindres.
Un régime monétaire de remplacement doit donc permettre la poursuite des produits dérivés et des autres activités financières, telles que le financement du commerce et l’octroi de crédit au secteur non financier. Le fait que les produits dérivés aient une histoire plus longue que la monnaie fiduciaire prouve que les monnaies métalliques n’y font pas obstacle. De même, les marchés obligataires coexistaient avec le crédit bancaire, lequel est nécessaire pour faciliter la production et, partant, la consommation.
Les prix étant globalement stables, le pouvoir d’achat de la monnaie métallique augmente avec le temps, sous l’effet de la concurrence qui stimule l’innovation industrielle ainsi que le développement et l’application de nouvelles technologies. Les consommateurs peuvent épargner en sachant qu’ils sont protégés de la dépréciation monétaire par l’État, et que leur niveau de vie s’améliorera avec le temps, de pair avec le pouvoir d’achat de leur épargne.
Rien de tout cela ne serait possible avec une forme de monnaie rigide, strictement limitée en quantité. Au lieu de la situation actuelle, où la richesse est transférée des déposants vers les emprunteurs par la dépréciation de la monnaie, la richesse tendrait à circuler fortement en sens inverse, et ne serait compensée que par un recul de l’activité économique, qui ferait contrepoids à la tendance à la hausse du pouvoir d’achat d’une monnaie en quantité fixe. Le monde dans son ensemble se trouverait plongé dans une dépression permanente, menée par un déclin de la production.
Les banques ne pourraient se financer au-delà des dépôts à vue, et des taux d’intérêt négatifs seraient probablement nécessaires pour compenser la masse monétaire fixe qui entraînerait l’augmentation de son pouvoir d’achat. Les marchés obligataires seraient dominés par des rendements négatifs, de plus en plus marqués le long de la courbe des taux. Dans ce monde à l’envers, aucun entrepreneur n’envisagerait de financer la production depuis l’investissement initial jusqu’à la vente du produit final, car les prix des produits finis, exprimés dans cette monnaie fixe, baisseraient presque certainement de façon substantielle avec le temps. Et le choix le plus sage pour un consommateur serait de ne rien dépenser, hormis pour le strict nécessaire, afin de thésauriser le plus possible cette monnaie en quantité fixe. Telles seraient les conditions fondamentales d’un régime monétaire fondé sur le bitcoin.
Conclusion
Cet article part de l’hypothèse simple que la disparition des monnaies fiduciaires sera suivie d’une monnaie saine. Il passe sous silence les turbulences politiques et économiques probables qu’un tel changement entraînerait, et que l’on suppose ici n’être qu’une phase temporaire. Néanmoins, d’autres changements institutionnels sont nécessaires pour que l’instauration d’un régime de monnaie saine soit durable. Ils supposent notamment que les gouvernements réduisent à un strict minimum à la fois leurs engagements financiers et leur intervention dans l’économie, maintiennent des budgets équilibrés, ne découragent pas l’épargne en la taxant et veillent à ne jamais prendre de mesures qui entravent les marchés libres. Il faut admettre que la perspective d’une transition en douceur vers une monnaie saine est proche de zéro, mais cette transition aura lieu tôt ou tard.Cet article a également minimisé le rôle des banques, dont la création de crédit est de loin le principal facteur d’expansion de la monnaie. L’incompréhension de l’importance des facteurs à l’origine du cycle d’expansion du crédit bancaire, et de ses épisodes soudains de contraction, a conduit à des politiques interventionnistes aux conséquences fatales à long terme. On comprend généralement mal que les banques créent de la monnaie, l’establishment financier estimant qu’elles jouent un simple rôle d’intermédiaire : ce n’est pas la première fois que les grands prêtres de la banque centrale se trompent complètement sur l’activité de la banque commerciale.
Dans une révolution monétaire, il ne peut y avoir de place pour ce type de pensée approximative ; il faudra donc que les responsables politiques comme les planificateurs soient rapidement rééduqués, probablement à l’école de l’expérience concrète. La réforme bancaire devra viser à atténuer le cycle du crédit bancaire. Les puristes de l’école autrichienne ont proposé que l’activité bancaire soit scindée entre, d’une part, des établissements de dépôt, qui agiraient comme dépositaires hors bilan, et, d’autre part, des intermédiaires financiers au service des épargnants qui investissent dans des entreprises productives. Plus personne n’aurait alors de doute sur le statut de son argent, et le crédit bancaire non adossé serait supprimé.
Si cette approche est un idéal, il pourrait être plus pratique de supprimer simplement la responsabilité limitée des banques. Cela leur permettrait de poursuivre leurs pratiques bancaires et comptables actuelles. Mais les risques liés à l’effet de levier du bilan seraient considérablement réduits, car les logements et autres biens des actionnaires et des dirigeants seraient engagés. Cette mesure simple suffirait probablement à pousser les banques vers la solution autrichienne.
Outre les changements institutionnels, les remplaçants éventuels des monnaies fiduciaires qui seront d’abord nécessaires résulteront des efforts de l’establishment pour se sauver du risque de ne disposer, pour se financer, que d’une monnaie sans valeur. Cela obligera inévitablement les gouvernements à recourir au seul moyen dont ils disposent, à savoir monétiser leurs réserves d’or, car c’est la seule monnaie qu’ils possèdent sous forme non fiduciaire. Sur cette seule base, les cryptomonnaies, y compris les cryptomonnaies de banque centrale en projet, qui ne sont qu’une autre forme de monnaie fiduciaire non adossée, ne parviennent même pas à la ligne de départ.
Si cela ne suffisait pas, nous avons établi qu’une future monnaie saine doit être suffisamment flexible non seulement pour financer la production, mais aussi pour servir de ressort aux marchés. Les partisans du bitcoin n’ont pas saisi l’importance d’une certaine souplesse de la quantité de monnaie, déterminée par les marchés libres et non imposée par l’État, pour que celle-ci puisse servir de moyen d’échange. Pour l’instant, le bitcoin en tant que monnaie n’est qu’une spéculation mal informée. Et lorsque le monde sera revenu à une monnaie métallique pour toutes les raisons exposées dans cet article, l’héritage du bitcoin sera l’invention de la chaîne de blocs et de tout ce qui en découle, et non son prix en monnaies fiduciaires, qui n’aura plus aucune importance.
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