Cet article est un signal d’alarme pour ceux qui ne comprennent pas le véritable objectif de l’inflation monétaire et ne réalisent pas qu’ils sont les dupes dépouillés par la politique monétaire. Alors que le monde fait face à une récession qui s’aggrave, l’inflation monétaire va de nouveau s’accélérer. Il est temps que chacun en reconnaisse les conséquences.
Introduction
Tout au long de cette année, j’ai averti, dans une série d’articles Goldmoney Insight, que le retournement du cycle du crédit et la montée du protectionnisme américain constituaient la même combinaison que celle qui a conduit au krach de Wall Street de 1929-1932 et à la dépression qui l’a accompagné et suivi. Ceux qui suivent les statistiques voient désormais les preuves préoccupantes que l’histoire se répète, bien qu’ils n’aient pas encore fait le lien. Il est compréhensible que leur propre expérience leur paraisse plus pertinente que les données empiriques des livres d’histoire.
Ils gagneraient énormément à étudier la puissance destructrice du Smoot-Hawley Tariff Act conjuguée à la fin de l’expansion du crédit des années 1920. La synergie dévastatrice entre les deux a paralysé l’économie américaine et mondiale. Et alors que nous glissons vers une nouvelle torpeur économique, l’expérience contemporaine nous indique que la Fed et toutes les autres banques centrales coordonneront leurs efforts pour relancer la croissance économique, en abaissant les taux d’intérêt tout en accélérant l’expansion de la monnaie et du crédit. La génération actuelle d’investisseurs soutient que cette politique a toujours fonctionné par le passé (du moins dans le passé qu’elle a connu), de sorte que la base de valorisation des actifs financiers et de l’immobilier devrait se stabiliser et s’améliorer.
Ce bref résumé de la pensée actuelle des marchés financiers ignore qu’un mélange catastrophique de droits de douane et de cycle du crédit est déjà en train de se former dans l’économie. L’effondrement des rendements des obligations d’État, qui reflète une fuite vers une sécurité relative, n’en est que le début. Si la comparaison avec 1929-1932 est valable, nous avons aujourd’hui en plus des problèmes d’endettement public excessif, associé à l’endettement des consommateurs, ainsi que des centaines de milliers de milliards de dérivés de gré à gré qui accroissent le risque systémique. Le système bancaire s’est presque effondré dans les années 1930, les banques cherchant désespérément à se défaire d’actifs apportés en garantie sur des marchés en baisse. Cette fois, la dette ne se limite pas à l’industrie ; une contraction de la dette frappera directement les consommateurs et menace aussi de provoquer des défauts en cascade sur les dérivés de gré à gré.
De toute évidence, on ne peut pas laisser cela se produire. Tout ce qu’il faudra faire pour empêcher l’apparition d’une spirale de déflation par la dette est de fait la politique officielle. La seule solution dont disposent les banquiers centraux est d’inonder l’économie d’un tsunami de monnaie sans intérêt, qui viendra s’ajouter à l’expansion monétaire qui se poursuit depuis la crise Lehman.
Alors que ce mélange de droits de douane et de cycle du crédit se forme dans l’économie, la réponse sera une inflation monétaire sans limite. À un moment donné, les marchés financiers prendront conscience des conséquences. Cela pourrait être soudain et relativement proche. Le graphique ci-dessous, celui du taux de change euro-dollar, nous avertit que les deux monnaies fiduciaires les plus importantes sont sur le point de connaître un changement brutal dans leur relation, susceptible d’avoir des conséquences considérables.

Depuis dix mois, l’euro baisse à l’intérieur d’une configuration triangulaire. Elle ressemble à un biseau descendant, à partir duquel l’euro pourrait connaître un net rebond. Cependant, les biseaux descendants ne durent généralement pas plus de quelques mois, et celui-ci a près d’un an. Il pourrait aussi s’agir d’un triangle descendant, mais un puriste soutiendrait que la configuration devrait être plus horizontale. Ce serait nettement baissier pour l’euro, ce qui est facile à imaginer compte tenu des difficultés politiques, économiques et systémiques de la zone euro. Seul le temps dira quelle interprétation est la bonne, mais dans les deux cas, une volatilité imminente des devises semble se profiler lorsque la configuration cédera. Face à un tel avertissement, nous devons nous attendre à des conséquences.
Ce pourrait être un indice important quant au calendrier : nous verrons. Outre l’évaluation des implications immédiates pour les actifs financiers du monde entier, nous devons également examiner les conséquences de l’augmentation de l’inflation monétaire qui est sur le point de nous être infligée. C’est un sujet largement méconnu, pas seulement dans le grand public, mais aussi aux plus hauts niveaux de la finance.
Keynes a décrit avec justesse l’étendue de cette ignorance dans Les Conséquences économiques de la paix, publié il y a cent ans jour pour jour, par la citation suivante :
« Il n’existe aucun moyen plus subtil, plus sûr, de renverser les fondements existants de la société que de corrompre la monnaie. Ce processus mobilise toutes les forces cachées du côté de la destruction, et il le fait d’une manière que pas un homme sur un million n’est capable de diagnostiquer. »
Le jeune Keynes semblait comprendre les conséquences de l’inflation quatre ans avant l’effondrement du mark allemand en novembre 1923. Le Keynes plus âgé a changé d’avis et a plaidé en faveur du pouvoir de l’inflation de restaurer l’économie. Il est devenu l’un de ces millions d’ignorants évoqués dans sa propre citation.
Cet article s’adresse aux millions de personnes qui, comme le Keynes plus âgé, ne comprennent pas les conséquences de ce qui va les frapper. Il s’adresse à ceux qui n’apprécient pas les forces cachées de destruction économique alimentées par l’accélération de la dépréciation monétaire, laquelle, du fait de la récession qui s’installe, semble désormais sur le point d’être déclenchée.
Le véritable objectif de l’expansion monétaire
Un gouvernement détenant le droit exclusif d’imprimer la monnaie l’utilisera toujours comme source de financement. Toutes les hyperinflations ont eu pour origine des gouvernements dépensiers disposant d’une monnaie fiduciaire. Il fut un temps où tout économiste crédible le savait, mais de temps à autre, quelqu’un avance une théorie qui encourage les gouvernements à s’affranchir des contraintes d’une monnaie saine et les économistes au service de l’État à revoir leurs opinions.
Le premier théoricien moderne de la monnaie fiduciaire fut Georg Knapp, de l’école chartaliste allemande, qui publia sa Théorie étatique de la monnaie en 1905. Il incita Bismarck à croire qu’il pouvait financer la puissance militaire grandissante de l’Allemagne nouvellement unifiée sans augmenter les impôts. La conséquence fut la Grande Guerre, et la poursuite de cette politique monétaire conduisit à l’effondrement définitif du mark en 1923.
Keynes, conseiller économique occasionnel du gouvernement britannique, reprit le flambeau de Knapp d’une autre manière, en prônant l’usage de la monnaie par l’État pour stimuler l’économie au début du cycle conjoncturel, au moyen d’un déficit budgétaire financé initialement par la dette publique dans un cadre de monnaie saine. En d’autres termes, il défendait l’idée d’un État souple dans ses finances, mais qui équilibre ses comptes sur l’ensemble du cycle économique ou cycle des affaires.
En cherchant une solution à la Grande Dépression, Keynes montra lui-même qu’il comptait, après tout, parmi les millions de personnes qui ne comprenaient pas pleinement l’inflation. L’erreur de Keynes fut de croire que le cycle était un cycle commercial ou des affaires, alors qu’il s’agissait d’un cycle provoqué par l’inflation du crédit bancaire qu’il cherchait justement à stimuler. La solution n’était pas de stimuler l’expansion du crédit bancaire, mais d’empêcher les banques de l’étendre dès l’origine, et pour l’État d’équilibrer son budget en permanence. Mais en encourageant les gouvernements à gonfler la masse monétaire, ou à laisser le crédit bancaire l’être à leur place, Keynes promouvait en réalité une version modifiée de la désastreuse théorie étatique de la monnaie de Knapp.
Le résultat fut que le bastion de la monnaie saine, adossée à l’or, fut fatalement ébréché. Entre 1934, date de la dévaluation du dollar par rapport à l’or, et 1971, date de l’effondrement des accords de Bretton Woods, la masse monétaire américaine au sens large (M3) a progressé nettement plus vite que sa couverture en or, passant de 5 à 55 fois celle-ci. L’émission de monnaie fiduciaire non adossée servit à financer des guerres, tandis que les banques étendaient le crédit, principalement pour financer l’expansion des entreprises, au pays comme à l’étranger. L’effondrement des accords de Bretton Woods traduisait le fait que le dollar n’était alors presque plus adossé à l’or, étant devenu quasi totalement fiduciaire. En élaborant en 1936 sa propre théorie étatique de la monnaie, limitée, Keynes et ses collègues inflationnistes avaient ouvert la voie au détachement des monnaies de leur ancre en or.
Depuis 1971, les banques centrales, avec la Fed à leur tête, ont réglé la question de l’or en l’écartant. Elles ont adopté une théorie étatique de la monnaie à part entière, permettant à la quantité de monnaie en circulation de croître sans limite. L’or n’étant plus échangeable contre des dollars auprès de la Fed, son prix n’était plus lié au dollar.
Depuis la fin de Bretton Woods, la masse monétaire américaine au sens large a été multipliée par 21, soit un taux de croissance annuel composé moyen de 6,6 %, une grande partie de cette hausse ayant suivi la crise Lehman. Les économistes gouvernementaux d’inspiration keynésienne affirment qu’en gérant la quantité de monnaie, on peut optimiser l’économie. Si cette opinion a pu être défendue honnêtement par ceux que Keynes a abusés, elle ignore un fait simple : dans une économie de marché, la monnaie qui y circule relève des agents économiques, et non de l’État.
Quelle qu’ait été la motivation initiale de Keynes, le motif de l’État en tant qu’émetteur de monnaie d’État est de s’en servir comme source de financement gratuit. Avant la crise Lehman, le financement inflationniste passait surtout par l’expansion du crédit bancaire ; depuis, il passe en outre par l’expansion de la base monétaire par l’intermédiaire du crédit bancaire. Cette nouveauté, l’assouplissement quantitatif, fut justifiée comme une mesure d’urgence destinée à stabiliser l’économie. Mais elle devient aujourd’hui une caractéristique courante du financement inflationniste des États.
Le financement des États par des moyens inflationnistes existe depuis longtemps. Depuis 1971, date de l’effondrement des accords de Bretton Woods, les budgets fédéraux américains nets ont accumulé un déficit total de 13 738 milliards de dollars, ce qui se compare étroitement à l’expansion parallèle de la masse monétaire au sens large, de 13 782 milliards de dollars.[i]
S’il entre probablement une part de coïncidence dans la proximité de ces chiffres, ils délivrent un message clair sur la véritable finalité de l’inflation monétaire. Très peu de gens le comprennent, mais toutes les théories et affirmations sur un financement non inflationniste des déficits publics ne sont que balivernes.
Nous faisons désormais face à une combinaison potentiellement dévastatrice : le protectionnisme commercial américain et un cycle du crédit qui entraîne l’Amérique et le monde vers un net ralentissement. L’effet sur les finances publiques ne peut qu’être deviné, mais la prévision de la Maison-Blanche elle-même, établie avant la récession, d’un déficit budgétaire de 1 092 milliards de dollars pour l’exercice en cours, donne une base de départ peu favorable. Compte tenu de la relation de long terme établie dans les paragraphes précédents entre l’inflation monétaire et le déficit, nous allons manifestement vers une nouvelle accélération de l’inflation monétaire.
La politique monétaire consiste déjà à déverser sur l’économie autant de monnaie et de crédit nouveaux qu’il en faudra pour générer une reprise. À mesure que l’économie fléchit, les taux d’intérêt seront ramenés à zéro, voire rendus négatifs pour inciter les consommateurs à dépenser, les investisseurs à investir, et leurs actions combinées à maintenir les banques à flot. Cela ne fonctionnera pas, et pourquoi, c’est notre prochain sujet.
L’appauvrissement goutte à goutte des consommateurs
Quoi que disent les économistes des gouvernements sur les prétendus effets stimulants de l’inflation des prix, dégrader la monnaie réduit le pouvoir d’achat des salaires et la valeur de l’épargne. Et plus la monnaie est dégradée rapidement, toutes choses égales par ailleurs, plus rapidement les gens s’appauvrissent.
Ce processus est à l’œuvre depuis très longtemps. Il est apparu clairement lorsque les accords de Bretton Woods ont échoué en 1971 : l’inflation monétaire accumulée entre la réévaluation de l’or à 35 dollars en 1934 et 1971 a pesé sur les prix au cours de la décennie suivante. Aujourd’hui, le dollar a perdu 97 % de son pouvoir d’achat mesuré en or, la monnaie du peuple, depuis la fin de Bretton Woods.[ii] Si certains membres de la société ont prospéré en tant qu’emprunteurs et investisseurs dans des entreprises financées par l’effet de levier, le travailleur et le consommateur ordinaires mènent une bataille perdue d’avance pour maintenir leur niveau de vie.
Il devrait donc être évident que, loin d’être un bienfait universel, l’inflation monétaire crée des gagnants et des perdants. En général, les épargnants perdent et les emprunteurs gagnent. Les pauvres perdent et les plus aisés gagnent en jouant avec le système. Pour le reste, les gagnants sont les émetteurs de monnaie nouvelle, c’est-à-dire l’État par l’intermédiaire de sa banque centrale, ainsi que les banques commerciales, auxquelles l’État accorde le droit de créer de la monnaie sous forme de crédit. Les banques commerciales y parviennent en prêtant de l’argent qu’elles n’ont pas et qui n’existait pas auparavant. Cet argent revient dans le système bancaire sous la forme de nouveaux dépôts de clients, afin d’équilibrer sa création.
Les créateurs de monnaie nouvelle sont les gagnants évidents. Les clients privilégiés des banques (traditionnellement les grandes entreprises) en profitent également, car ils dépensent la monnaie nouvelle qui leur a été prêtée avant qu’elle n’entre en circulation générale. La monnaie nouvelle circule ensuite, impossible à distinguer de celle qui circule déjà. Et comme la quantité de biens et de services produits dans l’économie est relativement fixe, le résultat devrait être clair : les prix vont augmenter. Mais ils n’augmentent pas de manière uniforme ; cela dépend de l’endroit où l’argent est dépensé et de ce pour quoi il l’est.
À mesure que la monnaie nouvellement créée progresse dans sa circulation, elle fait monter les prix et désavantage ceux qui ne l’ont pas encore reçue. Ils constatent que les prix ont augmenté sans que leurs salaires aient progressé, et sans aucune compensation pour la dépréciation de leur épargne. Tout ce qu’ils savent, c’est que les prix ont augmenté et qu’ils doivent se débrouiller avec ce qu’ils ont ou s’endetter. Ils ne savent pas que leur présomption inconsciente, selon laquelle la monnaie est la constante dans toutes leurs transactions, a été minée par l’inflation monétaire. C’est pourquoi pas une personne sur un million n’a la moindre idée de ce qui est arrivé à son argent.
[Pour mesurer l’ampleur de la fraude inflationniste, il suffit de regarder les graphiques boursiers. Personne dans le secteur financier n’envisage même que le prix d’un placement financier ait pu être affecté par les variations du pouvoir d’achat de la monnaie dans laquelle il est mesuré. Tous supposent automatiquement que toute la variation vient du cours de l’action. Et ce sont ces experts financiers qui conseillent le grand public !]
Les préférences relatives revêtent une importance primordiale pour la monnaie fiduciaire
Jusqu’ici, nous avons commenté ce qui équivaut à la théorie quantitative de la monnaie. Lors d’une inflation monétaire, le rythme auquel le niveau général des prix augmente dépend aussi de son effet sur l’épargne. Dans un pays comme le Japon, les consommateurs ont tendance à conserver la monnaie supplémentaire plutôt qu’à la dépenser, ce qui accroît leurs dépôts bancaires et postaux. Les prix tendent ainsi à être plus stables pour un taux donné d’inflation monétaire. La monnaie qui s’accumule dans les banques peut être investie dans des capacités de production supplémentaires et dans le développement de produits. Heureusement pour les entreprises manufacturières, dans une économie fondée sur l’épargne et dotée d’une monnaie forte, elles peuvent s’approvisionner à l’étranger pour la plupart des composants de production, ce qui maintient les coûts de production sous contrôle en monnaie locale. Par ces moyens, et grâce à une préférence générale pour l’épargne plutôt que pour la dépense, l’inflation monétaire est contenue au niveau des prix.
La différence entre le modèle économique fondé sur l’épargne, où l’inflation monétaire pèse moins sur les prix, et le modèle fondé sur la consommation, où elle alimente directement les dépenses, reflète des préférences différentes pour la monnaie par rapport aux biens.
Tant que le public conserve collectivement une certaine préférence pour la monnaie, même s’il ne s’agit que d’un montant symbolique de liquidités, la monnaie conserve un certain pouvoir d’achat. C’est lorsque le public décide collectivement de se défaire de toute sa monnaie au profit des biens et des services qu’elle devient sans valeur. En dernière analyse, c’est cette préférence relative, et non la quantité en circulation, qui détermine la valeur d’une monnaie fiduciaire.
À la veille d’une récession qui s’aggrave, nous faisons face à une accélération du rythme de l’inflation monétaire, car les gouvernements cherchent à financer d’énormes déficits budgétaires et leurs banques centrales s’efforcent de maintenir la solvabilité de leurs banques commerciales. Dans les économies fondées sur la consommation, les plus exposées à l’inflation des prix, la création de monnaie nouvelle accélérera le transfert de richesse des particuliers vers leurs gouvernements. Ce transfert s’opère à partir d’un niveau de richesse déjà gravement entamé par des décennies d’inflation monétaire, et qui n’a plus grand-chose à donner. Nous allons connaître le phénomène de la dépréciation monétaire qui s’alimente d’elle-même, chaque nouvelle unité monétaire achetant moins que la précédente. En somme, les mécanismes qui conduisent à un effondrement final de la monnaie sont désormais en train de se mettre en place.
Notre prochain défi consiste à déterminer comment cela pourrait se produire dans un contexte moderne, où la liquidité des particuliers repose sur les cartes de crédit et les prêts à la consommation plutôt que sur les soldes bancaires et les espèces.
Qui liquidera ses dollars ?
Dans le modèle initial d’une économie, les dépôts bancaires appartenaient aux entreprises et aux particuliers, reflétant un mélange de bénéfices, de liquidités et d’épargne. Ce point est important, car c’est la fuite des dépôts qui déterminera le sort de la monnaie. Ce sont les plus grandes catégories de déposants qui orienteront le processus.
Longtemps pilier de l’activité de dépôt, les consommateurs américains ne détiennent désormais qu’une très faible part du total des dépôts. Ils sont au contraire souvent emprunteurs : la dette de carte de crédit leur tient lieu de liquidité personnelle, à la place de l’argent en banque, et ils disposent souvent d’un crédit tout juste suffisant pour financer leurs achats entre deux paies.[iii] Leur influence sur l’évolution des préférences relatives pour la monnaie est donc moins significative que par le passé.
Sur un total de 12 605 milliards de dollars de dépôts enregistrés auprès des banques commerciales et des établissements d’épargne américains assurés par la FDIC à fin mars, [iv] nous savons, grâce aux données TIC du Trésor américain, que 4 905 milliards de dollars sont dus par les banques à des déposants étrangers (38,9 % du total des dépôts FDIC).[v] Les chiffres de la FDIC montrent également que les prêteurs commerciaux détiennent 4 960 milliards de dollars de dépôts (39,3 %). Le solde, soit 21,8 %, se compose de dépôts inscrits au bilan des prêteurs hypothécaires, des prêteurs agricoles et d’autres catégories diverses. Les dépôts liés aux prêteurs à la consommation ne représentent que 1,4 % du total.
Il existe presque certainement des recoupements entre ces catégories. Nous ne pouvons que supposer que les banques spécialisées dans le crédit aux entreprises et les autres catégories FDIC cherchent à attirer des dépôts de sources apparentées, en fonction de leur expertise et de leurs relations. Dans ce cas, il ne fait guère de doute que ce sont les préférences monétaires relatives des déposants commerciaux étrangers et nationaux qui joueront le rôle moteur dans la détermination du futur pouvoir d’achat du dollar.
Pour les étrangers, les perspectives de taux de change seront déterminantes. Les données TIC du Trésor nous apprennent que les sorties de capitaux ont déjà commencé, parallèlement au brusque ralentissement du commerce mondial.[vi] Et si, comme le soutient cet article, ils voient l’économie se détériorer davantage, ils continueront de liquider leurs avoirs en dollars, devenus excédentaires par rapport à la baisse de leurs besoins commerciaux. L’ensemble de leurs avoirs en dollars, y compris ceux des gouvernements étrangers, dépasse actuellement le PIB des États-Unis, avec des investissements totalisant 18 463 milliards de dollars[vii] en plus des dépôts bancaires précités de 4 905 milliards de dollars.
Nous devons donc surveiller ces flux. On peut s’attendre à ce que les déposants du secteur des entreprises réagissent plus lentement que les étrangers, car ils s’intéressent d’abord aux profits comptables plutôt qu’aux questions de pouvoir d’achat. Cela changerait si la Fed imposait des taux d’intérêt négatifs et si les banques les répercutaient sur les déposants. Par conséquent, la faiblesse du dollar sur les marchés des changes, mais plus particulièrement face aux matières premières à l’heure d’un marasme économique généralisé, sera probablement le premier signe avant-coureur d’un effondrement imminent du pouvoir d’achat du dollar.
Cette analyse n’est pas celle qui prévaut aujourd’hui : les commentateurs de marché estiment que les étrangers endettés ont besoin de davantage de couverture pour leurs dettes libellées en dollars. Les faits issus des données TIC du Trésor disent le contraire, et de toute façon, les obligations de dette à court terme sont couramment couvertes par des produits dérivés.
Une fuite hors du dollar est donc beaucoup plus probable qu’on ne le croit généralement et pourrait compromettre les efforts de la Fed pour conserver le contrôle des marchés obligataires. Pour l’instant, les prix des obligations progressent, reflétant les signes croissants de récession, mais il s’agit d’une phase qui passera bientôt.
Le Trésor américain anticipe le problème
À terme, l’attention ne manquera pas de se reporter sur les problèmes de financement qui résulteront du recul de la participation étrangère aux marchés libellés en dollars. Dans les chiffres du TIC, nous avons déjà observé les premiers signes de ventes de dollars par des étrangers, ce qui, si cela se poursuit, menace de compromettre le financement du déficit budgétaire. Depuis la fin de Bretton Woods (à la seule exception de la période 1998-2001, durant laquelle on a enregistré trois excédents budgétaires consécutifs), on a généralement présumé que les étrangers financeraient toujours l’essentiel, voire la totalité, du déficit budgétaire.
Or les étrangers semblent désormais avoir cessé de recycler leurs dollars issus du commerce, ce qui fait peser la charge du financement du Trésor américain sur les investisseurs nationaux, lesquels devront également absorber les ventes des étrangers. Le Trésor américain aura cruellement besoin de flux entrants de portefeuille pour contrer ces difficultés, mais ces flux sont appelés à se diriger ailleurs, par exemple vers le développement des infrastructures en Asie.
Il est évident que le Trésor américain a pleinement conscience du problème. À moins que le partenariat naissant entre la Chine et la Russie ne soit fermement écrasé, les capitaux de portefeuille mondiaux seront aspirés par le financement de leurs projets d’investissement, d’autant plus qu’ils développent leur bloc monétaire pan-asiatique, hors dollar. Après avoir dépendu de ces capitaux pendant des décennies, le Trésor américain s’attendra à voir se matérialiser rapidement une crise de financement aux États-Unis.
C’est désormais la raison primordiale de la position de l’Amérique dans la guerre financière qu’elle mène contre la Chine et la Russie. Ces deux pays sont parfaitement conscients de ces dynamiques et n’ont aucune intention de se soumettre. Notre hypothèse de travail doit être que, dans les toutes prochaines années, non seulement les flux commerciaux vers le dollar s’inverseront à mesure que la récession mondiale s’aggravera, mais la Chine fera aussi tout son possible pour priver l’Amérique des flux de portefeuille internationaux afin de satisfaire ses propres besoins de développement.[viii]
La Fed n’aura alors d’autre choix que de financer elle-même une grande partie du déficit public par l’assouplissement quantitatif. Les taux d’intérêt reviendront à zéro, voire seront poussés en territoire négatif afin de conjurer la crise de financement de l’État. Lehman ressemblera à un simple échauffement par rapport à ce qui nous attend.
Il pourrait y avoir des initiatives de soutien au dollar de la part de fonds souverains, tandis que des accords de swaps de devises entre les principales banques centrales pourraient servir à stabiliser les monnaies. Peut-être élaborera-t-on un nouveau plan fondé sur les DTS. On prétendra peut-être qu’une refondation mondiale est en cours, mais cela ne changera pas les résultats. La réalité, c’est : imprimer, imprimer, imprimer.
L’inflation monétaire de la monnaie de réserve mondiale ne peut que s’accélérer, en raison d’un déficit budgétaire croissant et de la nécessité de soutenir des banques qui, sans cela, feraient faillite. Avec un second bond du taux d’inflation de la monnaie de réserve fiduciaire, et des ventes de bons du Trésor américain par des vendeurs étrangers à absorber, le dollar perdra sa crédibilité, d’abord à l’étranger, puis sur le territoire national.
Les prix des biens et services augmenteront en dollars nationaux, ainsi que dans toute autre monnaie fiduciaire arrimée au dollar, malgré l’effondrement de la demande dû à une récession qui s’approfondit. Si vous pensez encore que toute variation des prix provient du côté des biens dans une transaction, vous serez déconcerté de voir comment les prix peuvent augmenter en pleine crise. L’explication est que le pouvoir d’achat de vos dollars, euros ou autres monnaies fiduciaires diminue plus rapidement que la valeur des biens ne se déprécie.
Cela pourrait se produire rapidement une fois la glissade amorcée. Les banques centrales ont comblé des failles du système bancaire, laissant les déposants, dans l’ensemble, piégés. Le montant d’espèces qu’ils peuvent retirer de leurs comptes est aujourd’hui limité et, en termes réels, vaudra encore moins à l’avenir. Pour un déposant, la seule issue consiste à acheter des choses, n’importe lesquelles. De l’or, voire du bitcoin. Mais, avec une marée de déposants allant dans la même direction, le prix que acceptera un vendeur augmentera très rapidement, car les vendeurs seront tout autant réticents à détenir de la monnaie.
Comprenez tout cela et vous saisirez comment « … le processus (inflationniste) engage toutes les forces cachées du côté de la destruction ». Bien des choses ont changé au cours du siècle écoulé depuis que Keynes a écrit Les Conséquences économiques de la paix », mais le désir humain de satisfaction et de sécurité, ainsi qu’une croyance erronée dans l’honnêteté des motifs des gouvernements, sont restés globalement les mêmes. Il ne vient à l’idée de personne que l’État dépouille couramment les gens de la valeur de leurs salaires et de leur épargne par le simple expédient d’émettre de la monnaie à partir de rien.
L’ignorance des questions monétaires et de l’inflation sournoise de la monnaie reste aussi impénétrable pour beaucoup de gens aujourd’hui qu’elle l’était alors. Espérons que cela n’inclura plus les lecteurs de cet article.
[i] Pour la masse monétaire au sens large (M3), voir https://fred.stlouisfed.org/series/MABMM301USM189S Pour les soldes budgétaires, voir https://fred.stlouisfed.org/series/FYFSD
[ii] 42,22 $/1 335 $.
[iii] Les consommateurs ont également des prêts automobiles, des dettes étudiantes et des prêts immobiliers. Nous ne nous intéressons ici qu’aux soldes de trésorerie et au financement des dépenses courantes.
[iv] https://www.fdic.gov/bank/statistical/stats/2019mar/industry.pdf
[v] Voir la ligne 2 moins les lignes 4 et 5 à l’adresse https://ticdata.treasury.gov/Publish/bltype.txt
[vi] Voir la ligne 29 à l’adresse https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm690
[vii] https://ticdata.treasury.gov/Publish/slt2d.txt
[viii] Dans ce contexte, les stratèges militaires chinois citent comme preuve l’implication des États-Unis dans le mouvement Occupy Hong Kong en 2014, ce qui se reproduit aujourd’hui à propos du projet de loi sur l’extradition. Voir http://chinascope.org/archives/6458/76
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