Nous devrions abandonner le PIB comme mesure de l'activité économique

Cet article met à nu les faux concepts économiques qui sous-tendent le PIB, simple partie visible d’un vaste iceberg de tromperie économique. Qualifier une hausse du PIB de croissance économique ne tient, de façon très modeste, que par l’imprécision de la définition. Une économie ne croît pas : seule croît la quantité de monnaie fiduciaire mise en circulation. Une économie qui réussit fait progresser notre condition, notre richesse, notre niveau de vie. L’évolution de statistiques trompeuses telles que le PIB jusqu’à leur forme actuelle n’est dictée que par leur utilité pour les gouvernements, et non par le développement objectif d’une théorie rigoureuse par des chercheurs de vérité.

Il existe peut-être deux raisons plausibles d’établir la statistique du PIB, outre celle d’employer des statisticiens, et aucune n’a de rapport avec l’économie. En compilant ces chiffres, un gouvernement suit l’évolution de son assiette fiscale, et il peut entrer dans le jeu du « mon pays est plus grand que le vôtre ».

Dans les comparaisons internationales de performance économique, le produit intérieur brut corrigé de l’inflation des prix est la mesure la plus couramment utilisée. Les pays sont classés par taille, et la réussite se mesure au taux de croissance du PIB. Cela compte beaucoup pour la classe politique.

Il y a environ deux ans, on m’a dit que la banque centrale d’Indonésie avait un projet visant à supprimer entièrement les espèces, car cela ferait entrer dans le PIB indonésien des transactions non enregistrées, et ferait passer le pays du seizième au treizième rang peut-être des plus grandes nations mesurées par le PIB. Je ne sais pas si cela était vrai, mais, selon ce qui se disait, c’était important pour le gouvernement indonésien.

Il ne faudrait pas s’étonner que la volonté de supprimer les espèces soit en partie motivée par l’illusion d’une croissance du PIB, de la même manière qu’en 2014 l’UE a décidé d’y ajouter des estimations de la contribution de la prostitution et du trafic de drogue. Ce sont des exemples de la raison et de la manière dont le PIB est manipulé pour produire un résultat recherché d’avance.

En tant que mesure largement acceptée de l’activité économique, le PIB est une introduction assez récente, datant des années 1990. Avant le PIB, on utilisait le produit national brut (PNB), introduit après la Seconde Guerre mondiale. Et avant cela, on avait le revenu national, concept théorique remontant à Sir William Petty au XVIIe siècle.[i]

Plus on étudie l’histoire des tentatives de définition du revenu national, plus on constate qu’il a été adapté aux économistes mathématiciens du siècle dernier pour servir leurs objectifs étatistes. Si l’on s’efforce d’inclure ou d’estimer les activités du marché noir, les biens d’occasion, qui représentent pourtant une part importante de notre activité économique, sont exclus. Par sa construction et son objet, le PIB a consisté en compromis sur compromis. Il n’en demeure pas moins qu’il est aujourd’hui la principale méthode de comparaison de l’économie d’un pays avec celle d’un autre.

Le rang relatif dans un classement par taille mesurée par le PIB est toujours ramené en dollars américains, en tant que monnaie de réserve commune, de même que le taux de croissance comparatif implicite. Cela fait abstraction des prix intérieurs, qui, une fois corrigés de la parité de pouvoir d’achat, donnent des résultats totalement différents. Le taux de croissance d’une année sur l’autre est ajusté du taux d’inflation des prix dans la monnaie sous-jacente afin d’obtenir la « véritable » croissance du PIB. On s’interroge sur le sens de tout cela, puisque, comme Petty le souligne dans son Political Arithmetick, la taille d’un pays est sans importance pour sa richesse, qu’il vaut mieux apprécier par habitant. Les Indonésiens de l’exemple ci-dessus gagneraient davantage à réfléchir à la manière de favoriser la richesse individuelle qu’à manipuler des statistiques pour rehausser leur position internationale.

Cet article examine les principales insuffisances de la statistique du PIB et explique pourquoi elle est plus trompeuse qu’utile. Les croyances erronées selon lesquelles le PIB reflète la réalité économique pourraient rendre la gestion de crise des banques centrales plus destructrice qu’elle ne le serait autrement, ce qui constitue un enjeu imminent, car le cycle mondial du crédit se rapproche d’un point d’inflexion déclenché par la hausse des taux d’intérêt.

Cet article remet en question la légitimité de l’ajustement de l’inflation et le détournement de l’attention de l’importance des paiements dans le processus de production, et plaide pour l’exclusion pure et simple du secteur public. Il montre également pourquoi il est erroné d’établir une quelconque association entre une hausse du PIB et le progrès économique.

L’absurdité de l’ajustement de l’inflation

Dans une économie inflationniste, les statistiques officielles des prix sous-estiment régulièrement le taux réel de hausse des prix, tel qu'on peut l'approcher à partir des données brutes. Par ce procédé simple, on enregistre une hausse du PIB alors que l'économie fait peut-être du surplace, voire recule.

L'exagération de la croissance réelle du PIB est la plus forte dans une économie à forte inflation, mais elle est également perceptible lorsque les prix sont plus stables. Au deuxième trimestre 2018, le PIB nominal américain a progressé de 7,6 % en rythme annualisé, tandis que l'IPC aurait augmenté de 3,2 % par an. Le taux de croissance officiel de l'économie américaine pour ce trimestre s'établit donc à 4,2 %.

Des sources indépendantes s'accordent à dire que le taux d'inflation des prix aux États-Unis est plus proche de 10 %.[ii] Dans ce cas, une fois corrigé de la véritable inflation des prix à la consommation, le PIB s'est contracté d'environ 5,8 % en rythme annualisé, au lieu de progresser. Cela peut être difficile à concevoir, car nous sommes tellement habitués à des statistiques officielles qui affirment toujours le contraire. Pourtant, nous acceptons de considérer les prix du marché noir comme le véritable indicateur du taux d'inflation dans les économies à forte inflation, comme le Venezuela ou l'Argentine, parce que les statistiques officielles y donnent une image trop flatteuse. Mais on ne saurait appliquer une règle à la monnaie de réserve et une autre à certaines autres monnaies, car ce serait tout simplement incohérent.

À supposer que les estimateurs indépendants de l'inflation des prix américains aient raison, c'est aussi toute la base de la politique monétaire qui est remise en question. Si, au deuxième trimestre 2018, le PIB réel s'est contracté de 5,8 %, cela signifie pour les décideurs que les taux d'intérêt sont beaucoup trop élevés pour stimuler l'économie et devraient être fortement abaissés. Pourtant, si la Fed cible l'inflation des prix, les taux d'intérêt sont beaucoup trop bas et devraient être portés à 10 % ne serait-ce que pour être neutres.

La réponse à ce conflit est simple. Le monde réel fonctionne avec des prix nominaux, et non avec des prix corrigés de l'inflation. Un chef d'entreprise qui élabore un plan d'affaires tient compte de facteurs connus pour calculer ses rendements. Il part d'une hypothèse sur les volumes qu'il peut espérer vendre, fondée sur les prix connus du marché. Il estime ensuite les coûts engagés. À partir de ces coûts et de la valeur de marché de sa production prévue, il peut déterminer le rendement attendu de son capital. Il est très rare que ces estimations intègrent une forme d'indexation des prix, sauf si les prix sont intrinsèquement instables. Et même alors, plutôt que d'indexer les prix futurs entre l'élaboration du plan d'affaires et la production effective, il est plus probable qu'il relève le taux de rentabilité minimal exigé sur le capital.

Ce sont les prix nominaux qui comptent. Les économistes ont tort de chercher à corriger le PIB de l'inflation des prix, notamment parce que l'inflation des prix actuelle résulte d'une expansion monétaire ancienne. Mais il existe aussi une conception fondamentalement erronée de ce que représente réellement le PIB, ce qu'il est facile de démontrer.

Sur une année, le total des revenus perçus sous forme de salaires, de loyers, d'intérêts et de profits et dépensés dans l'économie nationale constitue, par définition, le PIB. Dans une économie où le montant total de la monnaie et du crédit reste inchangé d'une année sur l'autre, le revenu total demeure également inchangé et, toutes choses égales par ailleurs, le PIB aussi. Pendant ce temps, l'économie progresse. De nouvelles technologies et méthodes de production sont inventées, et les demandes des consommateurs évoluent. Toutes les formes de capital, y compris le travail, sont constamment redéployées de manière plus efficace. Les prix individuels montent et descendent, sous l'effet des variations de la demande des consommateurs. Tout cela se produit sans aucune variation du revenu national total, et donc sans aucune variation du PIB.

L'essentiel est que le PIB ne mesure en rien les changements de la situation économique.

Considérons maintenant une augmentation de la quantité de monnaie employée dans la partie de l'économie réputée incluse dans la statistique du PIB. Et voilà, nous avons de la croissance économique ! Si cinq pour cent de la somme de la base monétaire et du crédit bancaire sont ainsi employés, le PIB augmente de cinq pour cent. Par conséquent, les hausses du PIB nominal ne sont que l'effet de l'expansion monétaire.

Logiquement, s'il faut déflater le PIB, ce ne devrait pas être au moyen d'un indice des prix, mais de la quantité de monnaie supplémentaire en jeu. Cela ramènerait la croissance « réelle » du PIB à zéro et reviendrait à exprimer le PIB en monnaie de l'année précédente. Et chacun conviendra qu'il s'agit d'un exercice vain.

Il est donc profondément erroné de vouloir déflater le PIB par un taux d'inflation des prix. Tout le monde le fait, et les banques centrales conduisent leur politique monétaire en croyant cette pratique appropriée. Il n'est guère surprenant que les banques centrales soient économiquement destructrices avec un tel niveau de compréhension logique.

L'erreur de la case départ

Il existe deux grandes approches pour calculer le PIB : l'estimation par les dépenses et l'estimation par les revenus. La première porte sur les dépenses finales (l'argent dépensé en biens et services), la seconde sur le revenu total tiré des salaires, des loyers, des intérêts et des profits.

En théorie, les deux approches devraient aboutir au même résultat. Il nous faut ici écarter une hypothèse courante qui sous-tend le PIB, selon laquelle seules compteraient les dépenses finales ou les revenus. L'erreur est ancienne et remonte même à Adam Smith, qui écrivait :

« La valeur des biens qui circulent entre les différents négociants ne peut jamais excéder la valeur de ceux qui circulent entre les négociants et les consommateurs ; tout ce qu'achète le négociant étant en définitive destiné à être vendu aux consommateurs. »[iii]

Au sens de la somme des valeurs ajoutées dans le processus de production, ce constat est manifestement exact. Mais, pour estimer correctement l'activité économique, ce qui importe davantage, ce sont les paiements : ceux de la chaîne de production et celui du produit final. Les paiements entre les différentes étapes de production représentent généralement un multiple de la valeur finale, un fait que la statistique du PIB nous dissimule. De fait, il n'est que partiellement révélé par les échanges interentreprises intervenant dans la production, tels que les saisit la statistique de production brute (gross output, GO) du Bureau of Economic Analysis (BEA) des États-Unis.[iv]

Ce simple fait montre que, comme mesure de la production économique, le PIB ne raconte qu'une partie de l'histoire et passe à côté d'une part substantielle de l'activité économique. Aux États-Unis, le BEA estime que la production brute de l'industrie manufacturière s'ajoute aux valeurs finales à hauteur de 1,75 fois celles-ci. L'industrie manufacturière, qui tend à comporter une part de production brute plus élevée que les services, représente environ la moitié du PIB du secteur privé américain. Dans une économie à base manufacturière comme la Chine, l'Allemagne, le Japon ou la Corée du Sud, cette part sera encore plus élevée.

La production brute n'a été introduite que récemment par le BEA, après les démarches de l'économiste Mark Skousen, qui ne faisait que suivre la tradition hayékienne.[v] Le triangle de Hayek illustrait le rôle des paiements aux différentes étapes de la production, et la manière dont ils se modifiaient lorsque l'équilibre entre épargne et consommation évoluait. Hayek a montré que la relation entre les produits finals et les paiements intervenant dans leur production et leur livraison est loin d'être statique et que, si elle était connue avec exactitude, elle pourrait constituer un indicateur avancé utile, bien plus efficace que le PIB.[vi]

Les milieux économiques établis ne l'ont toujours pas compris, apparemment parce qu'ils ignorent le triangle de Hayek, que la littérature dominante passe sous silence. La note de bas de page consacrée à la statistique GO sur FRED, la base de données statistiques de la Réserve fédérale de Saint-Louis, est particulièrement risible : elle décrit la GO ainsi : « Selon la source [le Bureau of Economic Analysis], la production brute est… »

Autrement dit, FRED ne semble pas assez sûr de lui pour définir lui-même la GO. Il ne fait guère de doute que cette confusion tient à l'attachement des économistes dominants à la définition d'Adam Smith de la valeur des biens, et au fait qu'ils ne mesurent pas que l'économie de la production comprend bien plus que les valeurs finales.

Sur ce point, les statistiques ont supplanté la raison. Plus on y regarde de près, plus le PIB paraît aussi éloigné de la représentation de l'activité économique que la Terre l'est de Mars.

Les activités de l'État ne devraient pas être incluses

À la fin des années 1990, lorsque Gordon Brown était chancelier de l'Échiquier au Royaume-Uni, il pouvait toujours démontrer, dans ses discours budgétaires, que l'économie avait crû plus que prévu. La méthode était simple : il dépensait davantage pour les services publics, et c'est la progression de ces dépenses qui gonflait le taux de croissance du PIB.

Aujourd'hui, les dépenses publiques représentent une part encore plus importante de presque toutes les économies nationales. Elles sont financées par l'impôt, la dette et l'expansion monétaire, tous prélevés sur le secteur privé. Les impôts retirent richesse et revenus à la population productive. La dette souscrite par les citoyens ordinaires oriente leur épargne vers un usage généralement improductif. La dette souscrite par les banques est un financement inflationniste par l'expansion du crédit bancaire. Ce que l'État fait de l'argent prélevé sur l'économie productive a trois conséquences importantes : il détruit de la richesse, il déprécie la monnaie et il ne produit presque rien, voire rien.

Puisque le PIB a pour objet de mesurer la production économique, il est clair que inclure les dépenses publiques, ainsi que les revenus des personnes employées par l'État et ses agences, n'est pas conforme à l'esprit du PIB. En outre, comme indiqué plus haut, la dette publique est entièrement financée par le secteur privé, et l'inclusion de l'État dans les chiffres du PIB donne une fausse impression de sa véritable situation d'endettement. Corriger les chiffres du PIB en en retirant l'État modifie radicalement la situation financière d'un État, comme l'illustre le tableau 1 ci-dessous.

Tableau du PIB

Pour les États-providence, la relation entre la dette publique et sa source de financement se révèle véritablement sombre, tandis que le gouvernement chinois, bête noire de tous les économistes occidentaux, paraît soudain relativement bien placé. Toutefois, même ces chiffres ne disent rien de la capacité ou de la volonté du secteur privé de couvrir la dette publique en cours, ni de la capacité d'un gouvernement à percevoir les impôts plus élevés nécessaires pour la rembourser.

Si la communauté des économistes était honnête, elle redéfinirait le rapport entre le PIB et les dépenses publiques de manière à exclure ces dernières. En les incluant, on perpétue le mythe d'un gouvernement force productive ; en les excluant, on met en évidence le coût du gouvernement pour la production nationale.

Conclusion

Le PIB est un abus de la théorie économique. Très peu de gens semblent comprendre qu'il ne mesure pas la croissance économique (ou, plus justement, le progrès économique), mais qu'il constitue simplement un total monétaire. Les tentatives de le transformer en statistique corrigée de l'inflation au moyen d'un déflateur sont tout simplement erronées. Ce n'est qu'un total monétaire.

Il n'inclut même pas la majorité de l'activité productive, laquelle est mieux reflétée par les paiements effectifs, ou production brute, nécessaires pour amener un produit final sur le marché.

Enfin, les dépenses publiques devraient être exclues, car elles se font toujours au prix de la confiscation du revenu des véritables producteurs et de la destruction de la richesse accumulée par le secteur privé, pour une contrepartie faible, voire nulle.




[i] Voir Political Arithmetick de Petty, publié en 1676. Petty y dressait la liste des métiers et des marchandises échangés afin de comparer la richesse (les revenus) de la Hollande, de l'Angleterre et de la France.

[ii] Voir le calcul de Shadowstats fondé sur la méthodologie de 1980 : http://www.shadowstats.com/alternate_data/inflation-charts ainsi que le Chapwood Index à l'adresse http://www.chapwoodindex.com/

[iii] Wealth of Nations, livre II, chapitre 1.

[iv] Voir l'explication du BEA sur la production brute : https://www.bea.gov/faq/index.cfm?faq_id=1034

[v] Skousen donne des cours d'économie et de finance à l'université Chapman.

[vi] Voir l'article de Roger Garrison à l'adresse https://www.auburn.edu/~garriro/b3beyond.htm

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