Les prix vont augmenter, et rapidement !

Les marchés boursiers étant à peine perturbés, rares sont ceux qui voient au-delà du très court terme, et ils ne font le plus souvent que deviner. Hormis peut-être à très court terme, à mesure que nous sortons des confinements, la situation économique est en réalité désastreuse, et tout espoir d’une reprise en V relève de la pensée magique ou de la simple propagande des courtiers. Pour l’instant, toutefois, la politique monétaire consiste à acheter le déni de toute réalité en imprimant de la monnaie sans limite, et presque personne ne songe aux conséquences.

Faire parvenir la monnaie jusqu’à l’économie réelle s’avère difficile, les banques cherchant à réduire leur bilan et se montrant très réticentes à étendre le crédit. De surcroît, les banques sont aujourd’hui plus fragiles qu’avant la dernière crise du crédit, et les défauts de paiement survenus au terme trimestriel de juin, qui vient de s’achever, pourraient déclencher une crise systémique avant la fin de ce mois.

Tôt ou tard, des faillites bancaires sont inévitables et serviront d’électrochoc pour les marchés. L’inflation monétaire deviendra alors un enjeu évident, car les banques centrales et les trésors publics seront désespérés de prévenir un effondrement économique en faisant la seule chose qu’ils connaissent : inflater ou mourir.

Les investisseurs étrangers, qui détiennent d’énormes positions en dollars et en actifs libellés en dollars, déclencheront presque certainement une série d’événements entraînant une baisse sensible du pouvoir d’achat du dollar. Et lorsque les Américains ordinaires commenceront enfin à se défaire de leurs dollars au profit de biens, le dollar sera fini, de même que toutes les monnaies fiduciaires qui lui sont liées.


Introduction – les problèmes de transmission monétaire

Entre les différentes écoles économiques, la confusion est grande quant au lien entre les variations de la quantité de monnaie et les prix. Elle vient d’être mise en lumière par l’effondrement du PIB lié à la COVID-19 et par la réponse monétaire énergique des autorités pour en contenir les conséquences économiques.

Les néokeynésiens semblent comprendre que ce lien existe, mais pour eux l’inflation concerne toujours les prix, qui peuvent être maîtrisés en ajustant ensuite la politique monétaire.

Les monétaristes suivent une théorie quantitative mécanique, qui établit une relation relativement simple entre les variations de la quantité de monnaie et celles des prix, après un décalage d’environ un an. La principale différence avec les néokeynésiens tient au calendrier : les monétaristes voient l’inflation monétaire se produire bien avant l’effet sur les prix, tandis que les néokeynésiens, qui dirigent la politique monétaire des banques centrales, supposent que la hausse des prix peut être maîtrisée ultérieurement en faisant varier les taux d’intérêt.

L’école autrichienne, bannie de ces débats, explique que l’inflation concerne la monnaie et rien d’autre, et que son effet sur le niveau général des prix est déterminé par la combinaison des variations de la quantité de monnaie et des préférences relatives des consommateurs entre détenir de la monnaie ou des biens.

Or les banques centrales agissent exclusivement selon une logique néokeynésienne. Elles s’estiment libres d’accroître la quantité de monnaie tant que le niveau général des prix ne dépasse pas l’objectif de 2 % ; et lorsqu’il le dépasse, il existe généralement une excuse pour ne pas freiner immédiatement la croissance de la masse monétaire. L’inflationnisme keynésien pose problème à bien des égards, notamment parce qu’il revient à conduire un véhicule en se guidant avec le rétroviseur. Mais, point important pour notre analyse, les banques centrales ne semblent pas se rendre compte que les politiques monétaires actuelles garantissent la mort de leurs monnaies.

Les banquiers centraux agissent comme si la masse monétaire augmentait après les prix, ce qui est en somme ce que représente la politique monétaire. Ils nourrissent d’autres croyances absurdes, comme celle selon laquelle une taxe d’inflation, bien qu’elle spolie les consommateurs de leur richesse, les incite à acheter. Quiconque a imaginé cela comme politique durable, au-delà des distorsions de court terme, mérite un prix Ig-Nobel de l’idiotie.

Ah ! C’était Lord Keynes. Et, comble de la perversité, ses disciples sont aujourd’hui les principaux lauréats du prix Nobel d’économie. Nous voyons à présent les banques centrales, tels des prêtres aztèques des temps modernes, tenter d’apaiser leurs dieux par des sacrifices humains. Les sacrifiés, c’est nous : de simples mortels qui s’efforcent de faire de leur mieux pour leur famille et pour eux-mêmes, et qui sont massacrés par des moyens monétaires.

La figure 1 illustre l’alarmante dépréciation de notre épargne, de nos revenus et de nos retraites due jusqu’ici à l’expansion monétaire, et explique pourquoi le pouvoir d’achat du dollar a diminué plus vite que ne le laisse penser l’IPC.

XAU 80

La quantité de monnaie fiduciaire reflète non seulement la monnaie en circulation, c’est-à-dire la véritable monnaie telle que la définissent les économistes de l’école autrichienne, mais aussi les réserves de dépôts des banques détenues auprès de la Fed, les dernières données datant du 1er mai. Elle recouvre la monnaie fiduciaire à la fois en circulation et théoriquement disponible pour la circulation.

À partir de 2009, elle fait apparaître l’excès d’inflation monétaire qui a suivi la crise Lehman de 2008 : jusqu’au 1er février de cette année, il a progressé à un taux composé mensuel annualisé de 9,5 %, contre un taux moyen de long terme d’environ 5,9 % avant Lehman.

Il n’est donc pas surprenant que des analystes indépendants qui calculent le taux d’inflation des prix nous indiquent qu’il se situe entre 8 % et 10 % (Shadowstats.com et Chapwood Index), et non entre 1,5 % et 2,0 % comme l’affiche l’IPC. Et comme si cela ne suffisait pas, la forte hausse récente, à un rythme annualisé de 98 % depuis mars, vient s’y ajouter, portant la FMQ à plus du double du niveau qu’elle aurait atteint sans la crise Lehman. La FMQ dépasse désormais aussi le PIB, ce qui signifie qu’il y a plus de monnaie fiduciaire que de production américaine, alors même que des entreprises en difficulté réclament, par l’intermédiaire des banques, davantage de liquidités.

La Fed a augmenté la base monétaire à un rythme sans précédent afin de fournir des liquidités, censées être destinées au secteur non financier. Pour que celles-ci parviennent aux entreprises, les banques doivent être disposées à accroître leurs prêts aux agents non financiers, et le crédit bancaire ne doit pas se contracter. Or, comme le montre la figure 2, les bilans bancaires ont cessé de croître et se sont même contractés depuis la fin du mois d’avril.

XAU 81

Entre le 26 février et le 29 avril, les bilans bancaires ont augmenté de 2 489 milliards de dollars. Ces chiffres incluent la hausse du total des réserves détenues auprès de la Fed et non mises en circulation dans le public, qui a progressé de 1 083 milliards de dollars sur la même période. Les banques ont donc accru leurs autres actifs de 1 406 milliards de dollars entre ces deux dates. Ces autres actifs se répartissent entre les agents financiers et non financiers, et la hausse des prix des actifs financiers, face au déclin des entreprises commerciales, laisse fortement penser que Wall Street a été favorisée par rapport à Main Street.

Par la suite, jusqu’au 17 juin, les bilans bancaires se sont contractés de 169 milliards de dollars. Dans la mesure où les banques accroissent leurs activités financières, cela se traduira par une contraction du crédit bancaire aux agents non financiers encore plus marquée que ne l’indique le bilan global.

Les banques centrales, qui comptent sur l’inflation, sont désormais confrontées à un problème : les banques ne parviennent pas à transmettre la monnaie supplémentaire au secteur non financier en élargissant leurs bilans. Pourtant, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, dont la composante intérieure totalise quelque 38 000 milliards de dollars et à laquelle s’ajoute une composante offshore impossible à chiffrer, demeurent, et leurs difficultés s’aggravent de jour en jour. En somme, nous faisons face à une crise de liquidité persistante, avec des moyens limités pour y remédier.



Perspectives économiques pour les prochains mois

Avant de poursuivre notre analyse des effets de l’inflation sur les prix, nous devons évaluer les perspectives économiques, qui constituent la toile de fond des conséquences probables sur l’ampleur de l’inflation monétaire ; nous pourrons ensuite tenter d’évaluer l’effet sur les prix.

Le premier indice figure dans la Figure 2 ci-dessus, qui montre que le crédit bancaire se contracte, et il est important d’en comprendre la raison. À ce stade du cycle du crédit, qui a recommencé à s’étendre au lendemain de la crise Lehman, il y a plus de dix ans, une forte contraction du crédit bancaire aux agents non financiers est normale. C’est elle qui provoque les récessions, les crises et les dépressions périodiques, et le soutien monétaire des banques centrales vise à aider les banquiers commerciaux à retrouver leur allant et à reprendre leurs prêts.

L’histoire pertinente de l’attitude des banquiers centraux à l’égard du crédit bancaire remonte à la description par Irving Fisher de la manière dont la contraction du crédit bancaire a aggravé la dépression des années 1930 par la liquidation des dettes, qui a fait baisser la valeur des garanties et conduit à des paniques bancaires et à la faillite de milliers de banques. Depuis lors, la politique monétaire est guidée par la crainte d’une répétition. Or le soutien keynésien au début du cycle du crédit ne fait qu’accentuer le caractère déstabilisant du comportement des banquiers, fait de longues périodes de cupidité croissante pour les activités de prêt rentables, entrecoupées de retours soudains à la crainte du risque de crédit. Il en résulte un cycle d’expansion et de contraction du crédit, qui, lors des cycles récents, a été résolu temporairement par des expansions de plus en plus agressives de la base monétaire, accompagnées d’interventions publiques en faveur des industries en difficulté.

C’est une approche de pansement, qui laisse la plaie s’infecter à l’abri des regards.

Après la faillite de Lehman, un schéma semblable à celui que nous observons aujourd’hui, avec une augmentation rapide des actifs bancaires grâce au QE alors nouvellement inventé, a été suivi d’une contraction du crédit bancaire qui a duré environ quinze mois. Mais cette crise concernait des actifs financiers du marché hypothécaire, qui ont eu des répercussions sur les agents non financiers. Aussi difficile qu’elle ait été, sa résolution était relativement prévisible.

La présente crise a débuté chez les agents non financiers et est donc plus préjudiciable à l’économie ; sa gravité risque de provoquer une crise bancaire bien plus vaste que la faillite de Lehman, et peut-être plus grave que tout ce que l’on a connu depuis la dépression des années 1930.

Les banquiers commerciaux prennent désormais conscience de cette possibilité. Pour eux, le danger immédiat est lié à la fin de ce trimestre qui vient de s’achever, période où la demande de crédit pour régler les charges trimestrielles augmente sensiblement. Les entreprises accumulent déjà des arriérés comme jamais auparavant, avec de nombreux centres commerciaux, immeubles de bureaux et usines inutilisés et des loyers impayés. C’est ce problème, commun aux banques du monde entier, qui, en raison de la gravité de la situation actuelle des entreprises, risque de faire basculer le système bancaire dans une crise immédiate. L’ampleur du problème pourrait être révélée à tout moment en ce mois de juillet.

Sans compter les effets ultérieurs, la crise Lehman a coûté au gouvernement américain et à ses agences plus de 10 000 milliards de dollars en opérations de soutien et de sauvetage. Cette fois, la crise ayant pris naissance dans le secteur non financier avec des répercussions sur l’économie financière, elle est beaucoup plus profonde que celle de Lehman et exigera un chèque de renflouement bien plus important pour les industries en perdition. Une partie du problème tient aux chaînes d’approvisionnement rompues qui nécessitent des financements relais. Et rien de tout cela ne peut se faire sans que la Fed finance l’ensemble, directement ou indirectement, par l’assouplissement quantitatif. Malgré l’inflation monétaire massive déjà en cours, il ne fait aucun doute que la demande globale des consommateurs et la production de biens destinés à la satisfaire subiront un choc considérable cette année et au-delà, et il y a peu de doute que l’État devra recourir à encore davantage de financement monétaire.

Le chômage de la main-d’œuvre auparavant productive augmente déjà fortement, et, à mesure que les faillites se multiplieront, la hausse du nombre de chômeurs se poursuivra. Supposons donc que, par rapport à l’année dernière, la production de biens et de services et la demande des consommateurs pour ceux-ci diminueront d’au moins 25 %. Notons que nous évitons d’utiliser des totaux monétaires, car ils n’ont aucun sens ; ce qui compte, c’est l’échange de travail converti en produits physiques et en services.

Dans cette situation sont injectées d’énormes quantités de monnaie, dont aucune ne lève les contraintes pesant sur l’offre réelle de biens, ni sur la demande globale dans une économie à fort chômage. Dit de façon plus familière, il y aura trop de monnaie pour pas assez de biens. Il n’y a qu’une issue, toutes choses égales par ailleurs : le pouvoir d’achat du dollar en biens de consommation sera nettement réduit. Mais l’analyse des banques centrales l’exclut, car elle n’associe l’excès de monnaie pour trop peu de biens qu’à une économie en expansion et sur-stimulée.

Cela explique la stagflation, situation où une économie dont la demande globale stagne s’accompagne d’une hausse des prix. Les autres éléments ne sont d’ailleurs jamais égaux, condition posée dans le paragraphe précédent. Les premiers destinataires de la monnaie créée la dépenseront, faisant monter les prix des biens et services qu’ils acquièrent avant que les prix des autres biens et services soient touchés. Ces premiers destinataires comprennent le gouvernement fédéral, qui, en année électorale, est doublement peu susceptible de se retenir. La distribution de l’argent public prendra de plus en plus la forme d’aides aux chômeurs, orientant les dépenses vers les produits de première nécessité. Inévitablement, dans une économie à l’activité réduite, qui ne réagit pas assez vite pour produire les volumes souhaités, les prix, principalement ceux des biens essentiels, augmenteront fortement.

Il est presque certain qu’un indice général des prix ne saisira cet effet de fond que trop tard. L’indice des prix à la consommation (IPC) comprend une majorité d’articles que les particuliers n’achètent qu’occasionnellement. La faiblesse de la demande de biens non essentiels, aujourd’hui en situation de surabondance, exerce une pression à la baisse sur leurs prix, même dans un environnement inflationniste.  Il est donc possible que l’IPC n’enregistre en moyenne que peu ou pas d’inflation lorsque les prix de l’alimentation et de l’énergie augmentent fortement, en particulier si l’on tient compte en outre des méthodes statistiques conçues pour montrer peu ou pas de hausse de l’inflation des prix.

En conséquence, les banques centrales sont déjà gravement induites en erreur par la méthode statistique de l’IPC. Et lorsque les prix des biens essentiels s’envoleront, elles continueront d’accroître la quantité de monnaie en circulation, distraites par l’objectif de 2 % d’augmentation de l’IPC. Le temps que celui-ci dépasse ce taux, il sera trop tard, beaucoup d’eau monétaire ayant déjà coulé sous les ponts.

Les responsables politiques attribueront probablement la hausse des prix de l’alimentation et des carburants à des profiteurs, comme ils le font toujours, puis envisageront d’instaurer des contrôles des prix, ce qui aggravera encore le résultat.

Prenons du recul par rapport à ce qui se passe, ou se passera sous peu, et estimons le tableau de l’inflation tel que nous le connaissons :

• Après avoir progressé à un rythme annuel moyen de 9,5 % depuis la crise Lehman, la monnaie au sens large, sous la forme du FMQ, a accéléré pour atteindre un taux de croissance annualisé de 98 % à partir de février de cette année. Les bilans bancaires ont augmenté d’un peu moins de 2 500 milliards de dollars en mars et en avril, mais commencent maintenant à se contracter. De nouvelles hausses de la base monétaire par la Fed suivront à coup sûr, afin de compenser l’absence d’expansion du crédit bancaire.

• La Fed garantit l’ensemble du marché américain de la dette des entreprises afin d’assurer le flux de financement pour tous les emprunteurs, en contournant les banques et en comprimant les rendements sur les marchés. Le marché secondaire de la dette non financière aux seuls États-Unis représente 9 600 milliards de dollars, ce qui exigera probablement un premier millier de milliards de dollars environ d’achats de la Fed dans un avenir prévisible pour maintenir les écarts de rendement comprimés.

• La fin du trimestre, il y a deux jours, sera marquée par une hausse sensible des défauts de paiement. Mais les banques résisteront aux demandes de crédit supplémentaire, ce qui conduira à la dégradation de nombreux autres prêts existants. Sous le poids des prêts non performants, ce sera un miracle si une crise bancaire n’est pas déclenchée par des défauts de paiement aux États-Unis, ou ailleurs, là où les systèmes bancaires sont encore plus fragiles. Où qu’elle commence, la Fed s’est engagée à garantir l’ensemble du système bancaire américain, ainsi que tous ses emprunteurs commerciaux confrontés à la baisse des ventes et à des chaînes d’approvisionnement perturbées, afin d’empêcher le chômage de s’envoler. L’inflation monétaire nécessaire à elle seule pourrait aisément représenter au moins le double du coût de la crise Lehman.

• La Fed tente également de garantir l’ensemble du marché des actifs financiers en gonflant la quantité de dollars qui y sont injectés, afin de maintenir la confiance financière et économique nécessaire.

• Une expansion monétaire de cette ampleur ne peut manquer de fragiliser le dollar sur les marchés des changes, les étrangers liquidant leurs investissements de portefeuille, leurs bons du Trésor américain, les titres d’agences et l’excédent de bons et de dépôts bancaires non requis à des fins de liquidité de la monnaie de réserve. La Fed devra alors financer un déficit public qui s’aggrave hors de contrôle et, si elle veut maintenir de faibles coûts d’emprunt, elle devra également absorber les ventes de dette du Trésor et d’agences détenue par des étrangers, qui totalise actuellement 6 770 milliards de dollars.

Exprimée en dollars courants, même la quantité de monnaie étroite M1, après tout ce financement inflationniste, devrait atteindre un niveau très supérieur au PIB américain de 2019, lequel se contractera fortement en termes de production physique et de consommation. C’est la recette d’un effondrement monétaire, comme l’a illustré John Law en France en 1720.

Les finances publiques

Outre le maintien du fonctionnement du système bancaire, l'autre objectif primordial de la Fed est d'assurer le financement du gouvernement américain. Il ne fait aucun doute que son déficit budgétaire est déjà hors de contrôle. Avant la COVID-19, la Maison-Blanche était déjà en passe d'enregistrer un déficit supérieur à mille milliards de dollars. Celui-ci s'est creusé sous l'effet des manques à gagner fiscaux et de la hausse des dépenses. En mai, le Congressional Budget Office a estimé que le déficit des huit premiers mois de l'exercice 2019/20 avait plus que doublé, atteignant 1 905 milliards de dollars, dont 1 162 milliards pour les seuls mois d'avril et de mai. Si le déficit se poursuit à ce rythme, le résultat de l'exercice atteindra au moins 3 000 milliards de dollars.

L'administration avait proposé un plan de relance de 2 000 milliards de dollars, dont une partie se reflète dans les chiffres d'avril et de mai. Le Congrès est allé encore plus loin, en proposant un plan de relance de 3 000 milliards de dollars. Si certains éléments des dépenses supplémentaires du Congrès sont adoptés, nous pouvons réviser nos prévisions et envisager un déficit budgétaire proche de 4 000 milliards de dollars en rythme annualisé.

Croire qu'il est possible de financer sur les marchés des sommes d'une telle ampleur aux taux d'intérêt actuels est une illusion. Cela ne peut être tenté qu'au moyen d'une création monétaire illimitée, qui finit par compromettre cette solution.

Avant l'apparition du virus, la Maison-Blanche estimait le coût annuel de l'emprunt à 422 milliards de dollars. Si le déficit augmente de 3 000 milliards de dollars, ce coût s'élèvera à environ 480 milliards de dollars, selon les hypothèses de taux d'intérêt actuelles de la Maison-Blanche. Alors que la charge d'intérêts représente déjà plus de 40 % des estimations du déficit budgétaire d'avant la COVID-19, on comprend pourquoi la Fed et le Trésor américain tiennent à maintenir les rendements obligataires à un bas niveau. En résumé, s'ils venaient à monter, le seul résultat serait une crise de financement.

À la suite d'une crise bancaire quasi certaine, une fuite des dépôts et des actifs risqués vers la sécurité supposée des bons du Trésor américain est inévitable. Pendant une brève période, le gouvernement pourra financer son déficit sans hausse des taux d'intérêt. Mais à moins que l'augmentation des émissions de bons du Trésor ne soit rachetée par la Fed, l'effet économique sera de drainer les fonds des secteurs privés financier et non financier. Il est donc presque certain que la Fed en couvrira la quasi-totalité par l'assouplissement quantitatif.

En résumé, les finances publiques ont commencé cette année d'élection présidentielle avec le déficit le plus élevé jamais enregistré. Nous assistons désormais à un désastre économique, provoqué non seulement par les confinements liés à la COVID-19, mais aussi par la conjonction d'un retournement du cycle du crédit bancaire et d'un protectionnisme commercial croissant. Il n'est pas exagéré de dire que nous sommes au bord d'une catastrophe économique, d'une plongée dans un âge sombre de l'économie. Non seulement le déficit budgétaire atteint plusieurs multiples de ce qui était attendu pas plus tard qu'en mars dernier, mais rien ne laisse espérer qu'il diminue à aucun moment.

À ces perspectives s'ajoutent d'autres facteurs négatifs. La contraction du commerce transfrontalier à l'échelle mondiale témoigne d'un ralentissement de l'activité des entreprises qui se propage. La tendance au protectionnisme commercial de la part des États-Unis s'accentue. Le repli nationaliste gagne du terrain. Ces tendances sont évidentes pour ceux qui veulent bien les observer. Et pour les États-Unis, en année d'élection présidentielle, les facteurs politiques risquent d'aggraver encore la situation.


Comment l'inflation monétaire se traduit par une hausse des prix

Nous pouvons nous attendre à deux étapes dans le processus d’érosion du pouvoir d’achat du dollar. La première semble avoir déjà commencé, avec l’affaiblissement du dollar sur le marché des changes ; la seconde, qui reste à venir, sera le rejet du dollar par le public en tant que moyen d’échange.

Il y a un an, d’après les derniers chiffres publiés, les détenteurs étrangers possédaient plus de 20 500 milliards de dollars de titres américains, auxquels il faut ajouter des dépôts bancaires, des bons du Trésor, des certificats de dépôt, etc., pour un montant supplémentaire de 6 452 milliards de dollars, soit un total de près de 27 000 milliards de dollars. La contraction des échanges transfrontaliers et l’isolationnisme qui accompagne les ralentissements économiques laissent penser que les étrangers ont désormais besoin de soldes en dollars plus modestes, ce qui conduit au rapatriement des fonds en dollars vers des devises étrangères.

Les évolutions politiques contraignent elles aussi les étrangers à vendre. L’administration Trump a été déstabilisée par son incapacité à endiguer le coronavirus au moyen de confinements, et Joe Biden, aux positions socialisantes, est désormais en tête dans les sondages. Si Biden est élu, tous les gains du dollar durant l’administration Trump pourraient être perdus.

Il ne faut pas non plus oublier que, tant que le taux d’épargne des États-Unis n’augmente pas, un déficit budgétaire plus élevé entraîne, en temps normal, des déficits commerciaux plus élevés en contrepartie. Lorsque le capital monétaire issu des déficits commerciaux est recyclé, le déficit budgétaire se trouve financé, directement ou indirectement, par les étrangers. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les étrangers ont accumulé des dollars et des placements en dollars très supérieurs au PIB américain. Mais si ce cercle vertueux est perturbé, le double déficit subsiste, sans que les recettes nettes en dollars aux mains des étrangers continuent de s’accumuler. Les dollars sont alors vendus contre d’autres devises et des matières premières.

Les étrangers ont donc deux problèmes distincts à considérer concernant le dollar : le niveau de leurs avoirs actuels, désormais trop élevé, et les quantités croissantes de dollars qu’ils reçoivent du fait des échanges présents et futurs. Et avec un déficit budgétaire qui tend vers 4 000 milliards de dollars, le déficit commercial augmentera d’un montant similaire. À moins, bien sûr, que les Américains n’augmentent leur épargne. Ils pourraient le faire à très court terme, en réaction à l’incertitude économique croissante, mais pas à l’échelle requise, ni assez longtemps pour entamer de manière significative la relation entre les deux déficits.

Durant les mois qui lui restent en tant que président, M. Trump réagira probablement à l’aggravation du déficit commercial en relevant les droits de douane sur des quantités croissantes de biens importés, étendant à d’autres juridictions sa politique commerciale à l’égard de la Chine. Dans ce cas, les coûts de production des biens de consommation augmenteront, sous l’effet conjugué de la baisse du dollar sur le marché des changes et de l’escalade des droits de douane sur les biens importés. Il s’ensuit un cercle vicieux : les étrangers voient la valeur de leurs revenus en dollars s’effondrer, ce qui les incite à liquider une part plus importante de leurs avoirs existants.

L’effet de ces facteurs sur les prix finira inévitablement par être remarqué des consommateurs américains et influera sur la préférence relative des individus entre la détention d’une réserve monétaire et la possession de biens. Une faible variation du niveau agrégé des préférences des consommateurs à cet égard peut avoir un impact considérable sur les prix, et si ceux-ci souhaitent collectivement détenir moins de liquidités et davantage de biens, les prix des biens couramment recherchés augmenteront fortement. Avec la COVID-19 et l’évolution de la conjoncture économique, les préférences iront vraisemblablement de plus en plus vers les biens essentiels, notamment l’alimentation et l’énergie ; et comme les capacités de production des biens essentiels sont privées du capital nécessaire à l’augmentation de la production, la capacité des fabricants à réagir en produisant davantage sera fortement limitée.

Dans les dernières phases d’une crise provoquée par l’inflation, le grand public devient indifférent à la nature de ses achats, jusqu’à vendre ses biens immobiliers pour survivre. Une monnaie dont plus personne ne veut perd alors toute sa valeur objective pour les transactions.

C’est ce qui se produit après toute inflation monétaire. Dès que le grand public perd confiance dans la capacité d’une monnaie fiduciaire à conserver sa valeur objective dans les transactions, il commence à s’en défaire le plus rapidement possible, et il est alors trop tard pour la stabiliser. Telle a été l’expérience de toutes les monnaies fiduciaires disparues par le passé.

L’exemple classique est la grande inflation de la République de Weimar, dans l’Allemagne de l’après-guerre. À l’époque, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui, le gouvernement s’appuyait sur l’inflation monétaire comme principale source de financement. L’effondrement final, lorsque les Allemands ont cessé d’accepter le mark papier comme monnaie de transaction, s’est produit approximativement entre mai et novembre, soit environ six mois. Ce délai résultait de la combinaison de la diffusion progressive de la compréhension de ce qui se passait dans l’ensemble de l’économie et sur le marché des changes, et du temps nécessaire pour se procurer des espèces, qui étaient rares en raison de la demande dont elles faisaient l’objet, et pour trouver les biens à acheter, également rares. Ce phénomène fut décrit à l’époque comme le « crack-up boom », l’ultime ruée vers les biens et les valeurs réelles qui marque la fin d’une inflation en apparence interminable, et qui correspond à l’effondrement complet d’un système monétaire.

Aujourd’hui, le temps que prendra la chute finale du dollar dans l’oubli sera déterminé par les mêmes valeurs humaines, accéléré par les systèmes de communication et de paiement instantanés actuels, ce qui pourrait rendre l’effondrement plus rapide.

En conclusion, ne vous laissez pas induire en erreur par la croyance répandue selon laquelle un recul de l’économie américaine entraînera une baisse des prix. La réponse inflationniste de la Fed, qui sera considérable, fera en sorte qu’une quantité de monnaie beaucoup trop importante vienne alimenter la demande pour une quantité réduite de biens nécessaires.


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