Les macroéconomistes finiront-ils par apprendre ?

Alors que nous allons de crise du crédit en crise du crédit, les banquiers centraux et les économistes croient tirer à chaque fois de précieuses leçons, et pensent que l'objectif ultime, la suppression des cycles économiques par la politique monétaire, finira par être atteint.

Lors du Brexit, nous avons vu à quel point les modèles de la Banque d'Angleterre et du Trésor britannique étaient erronés, et ces erreurs étaient également manifestes dans le modèle de l'OCDE. Les partisans du Brexit y ont flairé un complot, mais en l'absence de preuves, nous devrions peut-être leur accorder le bénéfice du doute et supposer que ces erreurs étaient sincères. Dans ce cas, toute la modélisation économique informatique n'aura été qu'une perte de temps.

Il y a ensuite le vieux mantra « garbage in, garbage out » (si les données sont mauvaises, les résultats le sont aussi), qui est certainement vrai. Cependant, le problème va plus loin que les modèles et tient au rejet de la théorie économique classique. Ce rejet remonte à la Théorie générale de Keynes, publiée en 1936, qui constitue le fondement de la macroéconomie actuelle. Même si la macroéconomie avait commencé à évoluer pendant les années de la Grande Dépression, c'est le livre de Keynes qui a véritablement marqué son passage au statut de courant dominant.

Les échecs sont manifestes et multiples. Et bien que nous ne connaissions pas le scénario contrefactuel, il y a de bonnes raisons de croire que les erreurs commises en suivant la théorie macroéconomique sont bien plus graves que si nous fondions encore la politique gouvernementale sur l'économie classique. Certes, il s'agit d'une affirmation générale, qui ne tient compte ni des divergences d'opinion entre les économistes classiques d'autrefois, ni de celles entre les économistes de l'après-guerre. Mais il existe entre les deux disciplines quelques distinctions fondamentales sur lesquelles on peut s'accorder.

La plus fondamentale concerne l'approche. Les économistes classiques s'accordaient à dire que la demande est subordonnée à l'offre. Autrement dit, dans la chronologie des biens et services acquis par l'individu, sa demande doit avoir été anticipée avec succès avant que ces biens ne soient produits et fournis. Le raisonnement est incontestable. Il s'ensuit donc qu'une récession ne peut pas résulter d'un manque de demande. Elle résulte de biens produits par erreur, soit parce qu'ils ne sont pas désirés, soit parce qu'ils sont trop chers pour le marché, et du fait que cette erreur n'est pas corrigée par une réallocation efficace du capital. Ce n'est qu'une des conclusions importantes de ce que l'on a appelé la loi de Say, et la définition erronée qu'en donne Keynes, selon laquelle l'offre crée sa propre demande, ne la révèle pas.i[i]

Cette formule de cinq mots, acceptée par le courant dominant, a peut-être causé plus de dégâts économiques que n'importe quelle autre définition. Keynes a aggravé son erreur deux pages plus loin, en affirmant que :

La loi de Say, selon laquelle le prix de demande global de la production dans son ensemble est égal à son prix d'offre global pour tous les volumes de production, équivaut à la proposition selon laquelle il n'existe aucun obstacle au plein emploi.ii

L'obscurcissement est délibéré : il consiste à habiller une affirmation pour la rendre à la fois inoffensive et indéterminée. Notez comment Keynes tente de transformer son affirmation inexacte précédente en équation, puis de la relier à son hypothèse. Comme chacun sait, les équations doivent être équilibrées, et l'équilibre de celle-ci comporte un élément de doute évident. Les graines du doute peuvent alors germer dans l'esprit du lecteur. Ce n'est rien d'autre qu'un simple tour de prestidigitation.

Keynes aurait tout aussi bien pu dire que la loi de Say équivaut à affirmer qu'il n'existe aucun obstacle à l'utilisation parfaitement efficace du capital. Mais cela aurait révélé la faiblesse de son argument. Nous devrions savoir que la division du travail, qui n'est qu'une partie du capital affecté à la production, est un processus dynamique de réussites et d'échecs. Ce n'est pas la représentation statique que décrit Keynes. Cela n'a rien à voir avec la réfutation d'un processus très simple : nous produisons pour vendre afin d'acheter ce que nous voulons et dont nous avons besoin.

Puisque l'ensemble de sa Théorie générale repose sur la réfutation de la loi de Say, et que ce sont les seuls passages qui y font référence, on pourrait penser que ses lecteurs auraient flairé la supercherie. Beaucoup l'ont fait lors de sa publication. Auparavant, ce genre de propos était l'apanage des excentriques. Après, ce sont les classiques qui se sont retrouvés en décalage.

Plus exactement, c’est l’offre qui anticipe la demande. L’importance de l’erreur de Keynes, et donc sa finalité, devient évidente lorsque l’on comprend que la demande peut être stimulée temporairement par l’injection de monnaie nouvelle dans l’économie, ce à quoi l’économie néo-keynésienne nous a conduits.iii Il est beaucoup moins facile pour les gouvernements de stimuler la production et de conserver un rôle constructif dans l’économie, car cela exige des décisions entrepreneuriales réussies, pour lesquelles les gouvernements ne sont pas équipés. Un gouvernement qui se lance dans des activités commerciales pratique le communisme, et nous savons fort bien que cela échoue.

Avant Keynes, il n’y avait eu que deux tentatives notables pour prendre en considération la stimulation de la demande. En 1807, William Spence suggéra que la perte de commerce due aux guerres napoléoniennes pouvait être compensée en incitant l’aristocratie foncière à accroître ses dépenses.iv Cette idée présente des attraits superficiels. La tentative suivante en faveur de la stimulation de la demande date de 1820, avec la publication des Principes d’économie politique de Thomas Malthus. Malthus soutenait qu’un excès d’épargne réduisait la demande et conduisait à un engorgement général de biens invendus.

David Ricardo réfuta Malthus en lui faisant remarquer que le problème tenait à la fabrication de biens non désirés ou non rentables.v Si, pour quelque raison que ce soit, les entrepreneurs échouaient dans leurs projets, les biens non désirés au prix demandé resteraient invendus. Ce ne peut donc pas être le résultat d’une demande insuffisante. La réfutation de l’approche de Malthus est apparue avec le temps, lorsque l’on constata que ses prévisions étaient erronées : selon lui, la production agricole ne pourrait pas suivre la croissance démographique, ce qui entraînerait famines, guerres, et le reste. La logique malthusienne est cohérente avec la croyance erronée selon laquelle la demande stimule la production. Elle ignorait l’anticipation par les entrepreneurs de la demande de nourriture, qui a non seulement satisfait et dépassé la demande apparue, mais a même libéré de la main-d’œuvre pour d’autres productions.

Il est impossible de prouver, autrement que par des indices, si Keynes n’a tout simplement pas compris les erreurs commises par Spence et Malthus, ou s’il poursuivait seulement son propre programme. Il était, après tout, avant tout un homme de l’establishment, un croyant en l’État et en la faillibilité des marchés libres. Sa nature le portait à mépriser les riches oisifs, qu’il qualifiait de façon péjorative de rentiers, mais dont le capital accumulé est essentiel au fonctionnement des marchés libres.

Son argument, simplifié, était que si le marché libre échoue, l’État peut assurément intervenir pour rétablir la situation. Il restait seulement à élaborer la théorie expliquant comment s’y prendre. C’est alors que Keynes imagina le concept de demande agrégée, constituée de la somme de la consommation, de l’investissement, des dépenses publiques et des exportations nettes. Sur le plan mathématique, et Keynes était avant tout un mathématicien, un déficit de l’une quelconque des autres composantes peut être comblé par une hausse des dépenses publiques. Et en écartant l’économie classique, cela deviendrait possible en donnant à la monnaie un rôle plus important que celui qu’implique la loi de Say.

En effet, le keynésianisme a brouillé la frontière entre l’économie réelle et la monnaie. Aucun économiste aujourd’hui ne pense d’abord l’économie autrement qu’en totaux monétaires. Même les partisans de l’école autrichienne semblent rarement penser autrement, parlant couramment de croissance économique mesurée en produit intérieur brut, plutôt que de progrès économique, qui ne peut pas être mesuré. La raison pour laquelle cette distinction est à peine comprise tient à ce que tous les économistes sont d’abord formés à la macroéconomie keynésienne, et que, s’ils découvrent par la suite l’économie classique ou autrichienne, ils conservent une approche centrée sur la monnaie.

Le cycle du crédit

La réfutation par Ricardo de la demande comme cause des récessions a correctement identifié le problème comme une défaillance de la production. Mais dans sa lettre à Malthus (mentionnée plus haut), il n’explique pas pourquoi il y aurait une défaillance de la production suffisante pour provoquer une récession. Il note qu’avec une abondance de capital et un faible prix du travail, « il ne peut manquer d’y avoir certains emplois qui procureraient de bons profits ». Il soutient que la production doit être adaptée à la demande. Tout cela est exact, mais cela s’applique tout autant à l’évolution continue d’une économie où les producteurs échouent et réussissent de manière aléatoire, et ne suffit pas, en soi, à expliquer une augmentation plus générale des biens invendus.

Une forte récession est survenue à l’époque de la lettre de Ricardo. La Grande-Bretagne sortait d’une économie de guerre financée par l’inflation monétaire. Après la guerre, le gouvernement annula des commandes, laissant l’industrie s’adapter, et envisageait de revenir à l’étalon-or d’avant-guerre, ce qui supposait de réduire la quantité de monnaie. La combinaison de variations des quantités de monnaie et des dépenses publiques l’emporta sur le processus aléatoire d’échecs et de réussites de la production, et se traduisit par un chômage élevé.

Les découvertes ultérieures de l’école autrichienne ont établi que les perturbations économiques trouvaient leur origine dans les variations de la monnaie et du crédit, auxquelles on peut évidemment ajouter les perturbations causées par les variations quantitatives des dépenses publiques. Les deux étaient présentes pendant et après les guerres napoléoniennes. Heureusement pour la Grande-Bretagne, des esprits sages l’emportèrent d’une manière ou d’une autre, et malgré d’énormes difficultés politiques et des changements radicaux, le pays est devenu, au cours du reste du siècle, la puissance économique mondiale.

Les responsables politiques contemporains sont eux aussi confrontés à d'énormes défis économiques, mais sans bénéficier de l'apport de l'économie classique. En ce sens, leur tâche est aujourd'hui rendue encore plus difficile.

L'économie de l'offre

Les keynésiens, en tournant le dos à l'économie classique, sont devenus des gestionnaires de la demande. Les dissidents, tout en conservant l'essentiel de leur état d'esprit monétaire et mathématique, ont fini par être appelés partisans de l'offre. Ceux-ci ont pris conscience de l'inutilité de stimuler la demande et se sont, dans les faits, ralliés à la loi de Say, du moins dans la mesure où celle-ci définit l'enchaînement des événements : produire d'abord quelque chose, le vendre contre de la monnaie, puis acheter un autre produit.

Dès que l'on reconnaît la primauté de la production, les insuffisances d'une approche centrée sur la consommation apparaissent. Cette question est aujourd'hui particulièrement pertinente, puisque le président Trump tente de mener sa propre version de l'économie de l'offre en instaurant des baisses d'impôts pour stimuler l'économie américaine.

Le président Trump semble croire qu'en réduisant les taux d'imposition, l'économie sera suffisamment stimulée pour accroître globalement les recettes fiscales et ainsi combler le déficit budgétaire. Notons qu'aucune tentative n'est faite pour réduire la destruction de capital qu'entraînent la fiscalité et les dépenses publiques. Notons en outre qu'aucune tentative n'est faite pour empêcher la Fed de recourir à l'expansion de la monnaie et du crédit pour manipuler la demande. En bref, la politique économique de la Maison-Blanche est très confuse.

L'approche classique consiste à retirer autant que possible l'État de l'économie dans son ensemble et à laisser les gens ordinaires qui fabriquent des biens le faire avec un minimum d'intervention. Cela signifie permettre aux individus d'être motivés à accumuler un patrimoine personnel et à le conserver. Cela signifie abroger la réglementation publique des activités commerciales. Cela signifie laisser les défaillances se produire. Cela signifie retirer l'aide sociale, sauf dans les cas les plus nécessiteux. Cela signifie rétablir la certitude qu'apporte une monnaie saine.

Un politicien moderne ne s'intéresse qu'à la prochaine élection. Un homme d'État pense aux générations futures. Il cherche comment entraîner son électorat avec lui vers un avenir meilleur, et ne réussit que s'il parvient à le guider dans la bonne direction. Mais quelle est cette direction, et quel est cet avenir ?

Défaire les distorsions engendrées par les erreurs de la macroéconomie sera une tâche colossale. Cela suppose d'abandonner ces erreurs et de reconnaître que ce sont les individus, et non les gouvernements, qui favorisent le progrès économique. Cela suppose d'accepter la destruction de l'ordre économique d'après-guerre, y compris, très probablement, la fin des monnaies émises par les États dans leur forme actuelle, sans adossement. Cela suppose de démanteler l'essentiel de l'appareil monétaire et de réduire la taille des banques centrales. Mais ce qui rend cette tâche presque impossible, c'est que tous ceux qui ont étudié l'économie et jouissent d'une quelconque crédibilité dans cette discipline sont partis de cet état d'esprit keynésien et ne peuvent s'en détacher.


iKeynes, The General Theory, chapitre 3. 

iiIbid. [iii]

iiiToute intervention par la stimulation a naturellement un coût, que les macroéconomistes ignorent commodément. Et une fois engagée, elle doit se poursuivre jusqu'au point où la monnaie finit par être détruite. [iv]

ivLe pamphlet de Spence, que William Cobbett a salué dans son Political Register à la fin de 1807, a déclenché la controverse sur la surabondance généralisée. [v]

vRicardo à Malthus, dans une lettre personnelle, 9 octobre 1820.

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