Les intentions de la Russie se précisent

Nous avons obtenu la confirmation, de sources au plus haut niveau, que la Russie et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) envisagent d’utiliser l’or pour le règlement des échanges commerciaux à l’échelle de l’Asie, en remplaçant entièrement le dollar et l’euro.

Dans un article rédigé pour Vedomosti, quotidien russe basé à Moscou, publié le 27 décembre, Sergueï Glazyev, éminent conseiller économique de Vladimir Poutine, qui dirige le comité de l’Union économique eurasiatique chargé de concevoir une solution de remplacement du dollar dans le règlement des échanges, a envoyé un signal très clair en ce sens. Il semble qu’il abandonnera les projets antérieurs de créer une nouvelle monnaie d’échange adossée à des matières premières, car ceux-ci ont été dépassés.

En outre, un nombre croissant de pays ont rejoint l’OCS ou ont demandé à la rejoindre en tant que partenaires de dialogue, parmi lesquels l’Arabie saoudite et d’autres membres importants du Conseil de coopération du Golfe. Les avantages économiques d’une énergie à prix réduit, des capitaux d’investissement chinois et d’une monnaie saine sont les ingrédients d’une nouvelle révolution industrielle à l’échelle de l’Asie, tandis que les économies de l’alliance occidentale s’enfoncent sous l’effet de la hausse des prix, de la hausse des taux d’intérêt, de l’effondrement des marchés financiers et de l’effondrement des monnaies.

Bien que cela marque la fin du parcours pour l’alliance occidentale et ses monnaies fiduciaires, M. Poutine doit veiller à ne pas en endosser la responsabilité. Maintenant que l’alliance accumule des chars et d’autres équipements pour les Ukrainiens, elle favorise activement un nouveau affrontement, l’OTAN s’impliquant presque directement. C’est cette action qui fera monter les prix des matières premières, fragilisera les marchés financiers occidentaux, affaiblira les finances publiques et provoquera, en définitive, l’effondrement de leurs monnaies. 

M. Poutine utilisera vraisemblablement l’action impétueuse de l’OTAN en défense de l’Ukraine comme prétexte pour assurer l’avenir de la Russie en tant que superpuissance asiatique, ce qui causera la perte de l’Occident.

Introduction

Nous oublions peut-être qu’à partir du 1er mars 1950, le rouble soviétique était adossé à l’étalon-or, à raison de 4 roubles 45 kopecks pour 1 gramme d’or pur, jusqu’en 1961, date à laquelle Khrouchtchev l’a dévalué et l’a de nouveau arrimé au dollar. Staline avait signé l’accord de Bretton Woods, mais il a refusé d’y adhérer et de soumettre le rouble au dollar, qui servait d’intermédiaire pour un étalon-or.

Le rouble soviétique a finalement été contraint d’abandonner l’étalon-or en raison de politiques économiques désastreuses. Face à la nécessité de réformer le système d’économie dirigée et d’admettre les échecs économiques du communisme, la monnaie a dû céder en 1961. Il est utile de le rappeler pour souligner que les Russes ne sont pas étrangers à l’étalon-or, qu’ils n’ont pas été élevés dans des convictions keynésiennes inculquées dans leurs institutions et qu’ils considèrent probablement les monnaies fiduciaires occidentales sous cet angle. Par de douloureuses expériences, ils sont également pleinement conscients de la puissance de l’hégémonie du dollar et du fait que, en l’absence d’action militaire, il constitue l’arme de prédilection de l’Amérique.

L’adversité fait naître des opportunités. En coupant la Russie du système SWIFT occidental il y a un an, l’alliance occidentale a concentré les esprits russes. D’un seul coup, ses réserves de devises fiduciaires ont été rendues sans valeur et, échappant au contrôle de l’alliance occidentale, la valeur réelle de ses réserves d’or est devenue primordiale. Il en a résulté que, pour la Russie et ses alliés, l’or devait être valorisé avec une prime importante par rapport aux monnaies fiduciaires de l’alliance. En outre, l’insistance des États-Unis à affirmer que l’or ne constitue plus une ancre pour les monnaies apparaît désormais aux yeux des puissances hégémoniques asiatiques comme à peine plus qu’une imposture intéressée.

C’est sous cet angle que nous devons considérer les efforts de la Russie pour commercer sans recourir au dollar, à l’euro et aux autres monnaies de l’alliance occidentale pour le règlement. Le crédit en dollars créé hors des États-Unis par des systèmes bancaires chinois et d’autres systèmes amis, sans passer par le système américain de banques correspondantes, est une solution provisoire. Mais, en pratique, elle est limitée et susceptible d’être perturbée par de nouvelles sanctions américaines contre les banques participantes. De plus, elle n’apporte aucune solution pour se passer entièrement des monnaies occidentales dans le règlement des échanges à l’échelle de l’Asie.

En tant qu’exportateur net considérable, la Russie en est réduite à s’appuyer sur le renminbi chinois, solution loin d’être idéale, et à accepter des monnaies asiatiques faibles : roupies indiennes, livres turques, rials iraniens, et d’autres. Cela a sans nul doute incité un comité placé sous l’égide de l’Union économique eurasiatique (UEE), qui regroupe la Russie et les États plus modestes que sont le Bélarus, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Arménie, à concevoir une nouvelle monnaie de règlement des échanges. Dans une annonce préliminaire l’an dernier, le président de ce comité, Sergueï Glazyev, a laissé entendre qu’elle reposerait sur les monnaies des États membres et sur un panier de matières premières pertinentes pour leurs échanges. De plus, il s’agissait d’un système monétaire destiné à être ouvert à l’adhésion d’autres pays.

En juin dernier, dans un article pour Goldmoney, j’ai soutenu que la proposition initiale de Glazyev n’était pas réaliste et qu’il devrait recourir à une monnaie adossée à l’or pour atteindre ses objectifs. Ce point de vue a ensuite trouvé un certain écho, car en juillet, Glazyev a proposé la création d’une nouvelle bourse de l’or à Moscou, censée remplacer la perte d’accès au marché de Londres pour l’or extrait en Russie et pour ses raffineurs. Son implication dans ce projet n’était pas une simple coïncidence. À cette époque, dans une mise à jour de sa proposition initiale, Glazyev a souligné que l’or, associé à un panier de matières premières, pourrait servir de « garantie pour une nouvelle monnaie de règlement » (c’est-à-dire un plan modifié de l’UEEA), offrant un accès plus facile à tous les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai. 

Le terrain évoluait. Il ne faisait guère de doute que le plan initial de Glazyev était abandonné, écartant les monnaies nationales du dispositif proposé et renforçant le rôle de l’or. Pourtant, l’inclusion d’un panier de matières premières resterait moins efficace et moins simple que l’utilisation de l’or seul comme « garantie » de la monnaie d’échange. En outre, l’impératif géopolitique évoluait rapidement.

L’entrée en scène du Moyen-Orient…

Ces derniers mois, il est apparu clairement que l’Arabie saoudite considérait son avenir comme plus aligné sur l’axe Chine-Russie que sur l’Occident, et plus précisément sur les membres de l’alliance occidentale. En partie, c’était peut-être la conséquence naturelle du projet des « pays inamicaux » dirigés par les États-Unis, selon l’expression de Poutine, de renoncer entièrement aux combustibles carbonés d’ici une ou deux décennies. Et tandis que des pays asiatiques comme la Chine et l’Inde faisaient mine de se préoccuper du changement climatique, il était évident qu’ils continueraient à utiliser des combustibles fossiles. Il était temps pour les Saoudiens et les autres membres du Conseil de coopération du Golfe exportateurs de pétrole et de gaz de conclure des accords d’approvisionnement à long terme avec la Chine, l’Inde et d’autres membres de la grande famille de l’OCS. En conséquence, les Saoudiens ont annoncé leur intention de rejoindre les BRICS, le Qatar a annoncé un accord de fourniture de gaz naturel de 27 ans avec la Chine, et le président Xi a été accueilli en visite officielle en Arabie saoudite, où des accords commerciaux bilatéraux ont été signés.

L’Égypte et le Qatar sont devenus partenaires de dialogue de l’OCS en septembre, et l’Arabie saoudite y a été admise en novembre. L’OCS a également accepté d’admettre Bahreïn, les Maldives, les Émirats arabes unis, le Koweït et le Myanmar en tant que partenaires de dialogue. Compte tenu du fait que l’OCS est dominée par la Chine et la Russie, qui souhaitent toutes deux remplacer le dollar, l’inclusion de ces membres du Conseil de coopération du Golfe, qui n’acceptaient jusqu’ici que des dollars pour leurs ventes d’énergie, doit susciter la consternation à Washington. Si certains membres du CCG ont pris soin de ne pas provoquer Washington, les Saoudiens ont clairement indiqué qu’ils étaient désormais prêts à accepter d’autres monnaies pour le pétrole, signalant un basculement plus large des pétrodollars vers les pétroyuans.

Nous ne pouvons pas savoir quelles assurances, le cas échéant, les Saoudiens ont demandées et obtenues quant à la solidité relative du yuan et des autres monnaies asiatiques qu’ils recevraient pour leur pétrole, par rapport au dollar. Le recul plus rapide du pouvoir d’achat du dollar se reflète dans la hausse de l’inflation des prix, et ses perspectives à long terme en tant que monnaie fiduciaire pure ont dû entrer dans le calcul saoudien. Mais étant donné que les exportations de pétrole vers l’alliance occidentale devaient diminuer et être remplacées par la demande asiatique, un changement de monnaie était de toute façon envisageable.

Les projets de Glazyev pour une nouvelle monnaie adossée aux matières premières, pouvant être proposée à l’ensemble des membres de l’OCS que les Saoudiens ont désormais rejointe, ont dû être au cœur de ces réflexions. Ayant abandonné l’élément des monnaies nationales dans la nouvelle monnaie de règlement commercial de l’UEEA, Glazyev aurait été contraint d’admettre que la seule manière de la faire fonctionner en pratique était de la fonder sur l’or, comme substitut d’un panier de matières premières. Comme tous les chemins mènent à Rome, tout converge vers l’or. La proposition de monnaie de l’UEEA était désormais morte avant d’arriver.

Dans un article intitulé « Golden rouble 3.0: How Russia can change foreign trade infrastructure »[i], rédigé pour Vedomosti, un quotidien d’affaires russe basé à Moscou, et publié le 27 décembre, Glazyev a exposé ses dernières réflexions. De plus, l’article a été cosigné par Dmitry Mityaev, membre adjoint du Collège chargé de l’intégration et de la macroéconomie de la Commission économique eurasiatique ; il ne s’agit donc pas de simples considérations personnelles de Glazyev, et l’on peut supposer qu’il a un poids officiel.

D'après cet article, la commission monétaire de l'UEEA semble désormais avoir abandonné entièrement la proposition d'une nouvelle monnaie, et utiliser à la place l'or comme principal moyen de règlement des déséquilibres commerciaux. On peut supposer que l'obligation d'effectuer les paiements en or pourrait être contournée si une ou plusieurs monnaies nationales adoptaient un étalon-or crédible. À moins que les déséquilibres commerciaux ne soient largement compensés par des flux d'investissement, il pourrait en aller ainsi. Cela implique que le rouble adoptera de nouveau un étalon-or, en raison d'un manque d'investissements à l'étranger par rapport à l'excédent commercial, ce qui ferait renaître l'adossement à l'or (mais non la relation) que les Soviétiques ont pratiqué entre 1944 et 1961.

Pour souligner l'importance d'un retour à l'étalon-or, la Russie comme les Saoudiens, qui dirigent l'OPEP+  , sont conscients du coût réel du régime du pétrodollar fiduciaire pour leur principal produit d'exportation, le pétrole brut.

En août 1971, lorsque l'accord de Bretton Woods a été abandonné, le pétrole brut était coté 3,56 $ le baril et le cours de l'or sur le marché était de 42,85 $. Converti en onces d'or par baril, cela donne une valeur de 0,0831 once. Aujourd'hui, le prix du pétrole exprimé en or est de 0,0417 once par baril, soit environ la moitié. Autrement dit, en utilisant l'or, M. Glazyev peut démontrer que le véritable coût de la dollarisation pour l'OPEP+ a été de réduire de moitié la valeur de ses recettes d'exportation depuis la suspension de l'accord de Bretton Woods. En acceptant un nouveau moyen de règlement des échanges lié à l'or, cette érosion de la valeur du pétrole, imposée par les États-Unis, cessera. Et pour compenser la perte de valeur du pétrole depuis la fin de Bretton Woods, le prix de l'or en dollars devrait être le double de celui d'aujourd'hui, soit plus de 3 800 $. 

Les preuves s'accumulent donc : l'or constitue le cadre dans lequel M. Glazyev entend agir. Qu'il raisonne ainsi est devenu fondamental dans son approche, comme le confirment ses nombreuses références à l'or dans son article pour Vedomosti, à l'histoire du rouble lié à l'or et à la dépréciation des pétrodollars par les États-Unis. Au Royaume-Uni du moins, les médias russes semblent être censurés ; l'article de M. Glazyev dans Vedomosti (cité dans la note de fin 1) n'est donc peut-être pas accessible à de nombreux lecteurs en Occident. Par commodité, les points saillants de la traduction anglaise de son article détaillé sont donc résumés ci-dessous :

Glazyev dit presque avec certitude que la Russie mettra en œuvre le rouble-or 3.0. Et nous ne devons avoir aucun doute : la Russie s’éloigne du système monétaire fiduciaire de l’Occident et anticipe des prix de l’or bien plus élevés, exprimés dans ses monnaies. La seule question est la rapidité avec laquelle elle avance dans cette direction. 

Ce que Glazyev n’a pas évoqué dans son article de Vedomosti, hormis sa mention du fait que les banques centrales occidentales ne détiennent pas nécessairement leurs réserves d’or, ce sont les conséquences pour le dollar et les autres monnaies fiduciaires occidentales si l’or devenait le moyen de règlement des échanges dans toute l’Asie, ou si le rouble revenait à un étalon-or. Inévitablement, les détenteurs de dollars et d’actifs financiers, pour un total d’environ 30 000 milliards de dollars, procéderaient à des évaluations comparatives de valeur, non seulement pour le dollar, mais aussi pour leur exposition aux autres monnaies fiduciaires. Non seulement les acteurs du secteur privé engagés dans le commerce transfrontalier réévalueraient leur exposition aux monnaies fiduciaires, mais l’ensemble du système des réserves de change détenues par les banques centrales pourrait être menacé.

Tout indique que Poutine soutient la thèse de Glazyev. Mais son champ de responsabilités est plus large et comprend la stratégie militaire en Ukraine. L’OTAN s’est engagée à envoyer des chars à l’Ukraine pour mener une nouvelle bataille, attendue prochainement, lorsque le sol aura gelé. Ce faisant, l’OTAN s’apprête à s’impliquer plus directement dans le conflit. Nous ne devons avoir aucun doute : après une impasse apparente, ce conflit par procuration est sur le point, depuis quelques mois, de devenir une confrontation plus directe entre l’OTAN et la Russie. 

Il est presque certain que la prochaine escalade militaire déstabilisera les marchés financiers de l’alliance occidentale. Une nouvelle crise, marquée par des hausses des prix de l’énergie et des matières premières, semble inévitable ; elle fera craindre sur les marchés financiers de l’alliance occidentale une inflation des prix plus élevée et plus durable, ce qui fera monter les rendements obligataires et baisser les actions. Les investisseurs néo-keynésiens pourraient s’attendre à ce que l’incertitude née de la reprise des opérations militaires pousse les liquidités mondiales vers le dollar, qui est leur valeur refuge traditionnelle, plutôt que vers l’or. Mais les marchés centrés sur les États-Unis ne perçoivent pas qu’à 30 000 milliards de dollars, la monnaie et les actifs financiers sont déjà surreprésentés dans les portefeuilles étrangers, ce qui n’est pas le cas de l’or physique. Et ils ne perçoivent pas que Poutine peut exploiter cette faiblesse.

Ce serait en effet le bon moment pour Poutine d’ouvrir un front financier, comme coup majeur porté à l’hégémonie du dollar. Sous couvert des opérations sur le terrain, la Russie pourrait laisser les marchés faire monter les prix de presque toutes les matières premières qu’elle exporte, tout en continuant d’accorder des conditions préférentielles à ses alliés économiques de l’OCS. Cela serait alors perçu comme une réaction du marché aux impératifs politiques des alliances occidentales. Mais l’envolée des prix de l’énergie et des matières premières traduira une forte baisse du pouvoir d’achat du dollar et du cortège de monnaies fiduciaires que sont l’euro, le yen et la livre sterling.

Une fois de plus, en poursuivant des objectifs purement politiques, l’alliance serait considérée comme entièrement responsable des dommages financiers collatéraux.

Le système bancaire nage nu à marée descendante

Étant entièrement fiduciaires, les monnaies de l’alliance occidentale sont terriblement vulnérables aux projets de Sergueï Glazyev de régler les échanges en or, et à leur prolongement implicite sous la forme d’un étalon pour le rouble lui-même. Si cette analyse est exacte, et les éléments qui l’attestent se multiplient, la Chine est en mesure de suivre avec son renminbi. Elle réunit également les caractéristiques requises pour qu’un étalon-or fonctionne : excédents d’exportation, taux d’épargne élevé, faible inflation des prix et taux d’intérêt reflétant véritablement la stabilité des prix.

Ne nous y trompons pas : outre ses réserves officielles, la Chine détient plus d’or que toute autre nation. Et, comme le souligne Glazyev, avec 23 000 tonnes, ses citoyens sont également de très gros détenteurs, au même titre que l’État, et devraient être favorables à un étalon-or. À l’inverse, comme une part inconnue des réserves d’or de l’alliance occidentale a fait l’objet de swaps et de prêts, et comme celle-ci nie obstinément, dans la tradition keynésienne, le rôle monétaire de l’or, l’ensemble de son système de monnaies fiduciaires pourrait rapidement se trouver menacé de disparition.

À première vue, l’affirmation peut sembler extraordinaire, mais les derniers à percevoir le danger qui pèse sur une monnaie sont généralement ceux qui en dépendent entièrement. Les Américains croient naturellement qu’en période difficile, tout le monde se tourne vers le dollar, monnaie de réserve mondiale. Et compte tenu du zèle actuel avec lequel chacun s’en remet à l’État et à son papier, cette croyance se vérifie généralement, comme une prophétie autoréalisatrice, en tant que stratégie d’investissement. Une personne sur un million seulement dira que ce ne sont pas les prix qui augmentent, mais comprendra que la monnaie perd son pouvoir d’achat. Pourtant, il vient toujours un moment où des événements portent à une monnaie fiduciaire un défi suffisant pour que tous les mythes soient anéantis.

Ce n’est pas seulement une monnaie fiduciaire qui est menacée, mais aussi les structures institutionnelles dont elle dépend. À cet égard, un document de travail de la Banque des règlements internationaux intitulé The Bank of Amsterdam and the limits of fiat money, publié ce mois-ci seulement, tombe à point nommé[ii]. Le résumé du document expose bien le problème actuel :

« Les banques centrales peuvent fonctionner avec des fonds propres négatifs, et beaucoup l’ont fait au cours de l’histoire sans que la confiance dans la monnaie fiduciaire en soit ébranlée. Il existe toutefois des limites. Jusqu’à quel point les fonds propres d’une banque centrale peuvent-ils être négatifs avant que la monnaie fiduciaire perde sa crédibilité ? Nous abordons cette question à l’aide d’une approche de jeux globaux, inspirée de la chute de la Banque d’Amsterdam (1609-1820). Nous déterminons le point de rupture unique, où des fonds propres négatifs et l’illiquidité des actifs rendent la monnaie fiduciaire sans valeur. »

Les auteurs nous expliquent que la Banque d’Amsterdam fut créée par la municipalité d’Amsterdam pour traiter la grande quantité de pièces d’or et d’argent de multiples juridictions, dont beaucoup étaient rognées ou dépréciées, qui circulaient dans ce centre du commerce international. C’était une banque de dépôt. Les clients y déposaient des pièces et les soldes des comptes étaient inscrits au profit du déposant. Ces soldes pouvaient être transférés à d’autres titulaires de comptes ou retirés en espèces métalliques moyennant une somme modique. C’était une amélioration considérable par rapport au règlement des transactions au seul moyen de pièces.

Selon les termes du document de travail, la banque est devenue une proto-banque centrale, sans que sa crédibilité en soit d’abord affectée. En 1683, la banque a cessé de faire correspondre les dépôts aux pièces, créant ainsi du crédit au bilan. La qualification de proto-banque centrale se justifie, car la banque pratiquait de fait un assouplissement quantitatif, consistant à acheter des pièces contre de la monnaie fiduciaire et du crédit, plutôt que de la dette publique comme c’est le cas aujourd’hui. Au fil du temps, la banque a accordé de nouveaux crédits, notamment à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Pour faire court, son bilan a fini par présenter une combinaison croissante et fatale de créances douteuses et illiquides à mesure que la fortune de la Compagnie déclinait, ces créances représentant 71 % des actifs de la banque tandis que son stock de métal était plus que divisé par deux. Comme l’a souligné le document de travail de la BRI :

« L’insolvabilité de la Banque, et l’incapacité des autorités municipales à la recapitaliser, sont des éléments importants de sa chute. Les revenus de la Banque provenaient principalement des frais liés au système de reçus et des marges d’intérêt sur les prêts. Or, alors que les prêts à la VOC [Compagnie néerlandaise des Indes orientales] devenaient non performants, la banque ne reconstituait pas son capital pour couvrir ces pertes, les bénéfices étant régulièrement distribués à la ville. De plus, elle ne disposait ni des revenus de seigneuriage des banques centrales modernes, ni d’un filet de sécurité budgétaire adéquat. La Ville d’Amsterdam a bien tenté, de façon limitée, de recapitaliser la Banque, mais les fonds ont rapidement été détournés vers les caisses municipales... Du point de vue de la théorie moderne des banques centrales, la capacité budgétaire de la Ville d’Amsterdam était insuffisante pour apporter la garantie souveraine à une institution devenue une proto-banque centrale. » 

La situation actuelle présente de fortes résonances avec celle-ci, sauf qu’au lieu de prêter à un grand emprunteur privé, les banques centrales financent leurs gouvernements, qui sont sans aucun doute pris dans des pièges de la dette que referme la hausse des taux d’intérêt. L’hypothèse selon laquelle les gouvernements ont la capacité budgétaire de soutenir leurs banques centrales, ce que la Ville d’Amsterdam n’a pas pu faire, est elle aussi discutable.

Les auteurs modélisent ensuite mathématiquement les conditions qui ont conduit à l’échec de la Banque d’Amsterdam et ses conséquences pour la monnaie. Ils affirment qu’« il existe un point de rupture unique, défini comme l’état de l’économie dans lequel l’agio [le rapport entre les valeurs du crédit bancaire et des pièces] passe sous la bande cible et la valeur de la monnaie bancaire tombe à zéro ».

On dit couramment que les banques centrales modernes ne peuvent pas faire faillite parce qu’elles peuvent « imprimer » de la monnaie nouvelle. Et l’on suppose que les gouvernements respectifs, grâce à leur capacité budgétaire, peuvent toujours les renflouer en dernier ressort. Par conséquent, le rapport entre les fonds propres du bilan d’une banque centrale et ses engagements illiquides est communément jugé sans importance : elle peut fonctionner avec des fonds propres négatifs, et le fait souvent. Mais, comme le montre le document de travail de la BRI, il doit exister un point de rupture à partir duquel ces conditions ne suffisent plus à sauver une banque centrale et son crédit, sous la forme de sa monnaie et de ses engagements de dépôt.

Il est intéressant que la BRI ait décidé de ne publier ce document de travail que maintenant. On peut vraisemblablement y voir le signe que certains analystes de la BRI craignent que la génération actuelle de banques centrales ne soit menacée du sort de la Banque d’Amsterdam. Cette lecture trouve un certain appui dans la conclusion du document, qui s’achève ainsi :

« Dans l’ensemble, notre analyse démontre l’intérêt d’examiner les précédents historiques pour comprendre les systèmes monétaires actuels. Dans un contexte d’inflation élevée, de forte incertitude mondiale et de concurrence entre les monnaies souveraines et, désormais, les cryptomonnaies, il est particulièrement pertinent de comprendre la concurrence monétaire et les facteurs susceptibles de provoquer des basculements entre différents régimes monétaires. »

C’est le Bretton Woods III de Zoltan Pozsar exprimé en langage bancaire. Le passage des monnaies fiduciaires aux monnaies adossées à des matières premières étant désormais à nos portes, ce moment est probablement venu. Si la Banque d’Amsterdam a mis un temps considérable à décliner puis à faire faillite, la défaillance du cartel bancaire central occidental pourrait être soudaine. La hausse des taux d’intérêt entraîne des pertes sur les actifs que les banques centrales ont acquis par l’assouplissement quantitatif, et les intérêts versés sur les réserves des banques commerciales augmentent également. La Fed, la Banque centrale européenne, la Banque du Japon et d’autres, qui ont gonflé leur bilan par l’assouplissement quantitatif, ont non seulement des fonds propres négatifs, mais s’enfoncent toujours plus profondément dans la faillite. La Banque d’Angleterre n’a évité ce sort jusqu’ici que grâce à la clairvoyance d’un ancien gouverneur, qui a convaincu le Trésor britannique d’assumer les pertes sur les obligations ; elle reste toutefois tenue de verser des intérêts aux banques commerciales sur leurs réserves.

Fait paradoxal, il ne faut pas exclure que les banques centrales fassent défaut les premières et entraînent ainsi la chute des banques commerciales. Les banques commerciales présentent probablement un levier opérationnel plus élevé que jamais, et, avec un ralentissement économique de plus en plus certain, les pertes sur prêts menacent d’anéantir les fonds propres de leurs actionnaires. Leur exposition aux marchés financiers, qui reposait sur des taux d’intérêt bas aujourd’hui en hausse, fait surgir des risques systémiques, même sans nouvelle phase de la guerre en Ukraine. Mais le renforcement militaire en cours laisse voir que les prix de l’énergie et des matières premières vont de nouveau augmenter, de même que les prix de gros et à la consommation. Les taux d’intérêt suivront, les fonds propres négatifs des banques centrales s’aggraveront, et les banques excessivement endettées devront presque certainement être secourues. 

Tous les déboires de la Banque d’Amsterdam resurgissent soudain chez les banques centrales de l’alliance occidentale. Bientôt, nous n’aurons plus besoin de « déterminer le point de rupture unique où les fonds propres négatifs et l’illiquidité des actifs rendent la monnaie fiduciaire sans valeur », selon les termes des auteurs du document de travail de la BRI.

Plutôt qu’un modèle mathématique pour démontrer ce qui relève surtout des perceptions humaines, nous pouvons exprimer très simplement le point de rupture. Les banques centrales avaient un choix, qu’elles n’ont plus. Elles auraient pu protéger leurs monnaies en laissant les marchés fixer les taux d’intérêt et en refusant de financer des déficits budgétaires plus élevés. Elles préfèrent annoncer de simples hausses de taux modestes, espérant sans doute que le problème de l’inflation des prix disparaîtra de lui-même, tandis que les gouvernements ne font guère, voire aucun, effort pour maîtriser leurs dépenses.

Mais elles sont désormais trop engagées pour faire ce choix. À l’exception de la BCE, qui n’a pas de gouvernement précis vers lequel se tourner, elles auraient pu se recapitaliser et se trouver en mesure de garantir l’intégrité de l’ensemble du système bancaire commercial. Ce devoir primordial leur incombe toujours, mais sans qu’elles en aient la capacité. Le point de rupture de la BRI pour leurs monnaies est déjà dépassé.

Résumé

Nous comptons sur les banques centrales pour garantir l’intégrité du réseau bancaire commercial. À tout le moins, l’accélération de l’inflation monétaire et du crédit, destinée à soutenir un système financier chancelant dont dépend l’alliance occidentale, peut être la seule solution, au détriment de leurs monnaies.

Que l’alliance occidentale s’enfonce dans une crise de la dette dont elle est elle-même responsable est incontestable. Sa stratégie géopolitique, menée par l’hégémon d’hier, s’est déjà retournée contre elle en faisant monter les prix de l’énergie au profit de ses ennemis. L’heure est venue pour la Russie de superviser le coup de grâce financier. Le superviser, car la Russie se servira de l’agression de l’alliance occidentale et de ses conséquences pour ses marchés et son système financier comme couverture pour porter le coup. La Russie réfléchit à long terme, tandis que l’alliance fonce tête baissée. 

Tout comme les conséquences de l’exclusion de la Russie du système SWIFT ne semblent pas avoir été mesurées à l’avance, les conséquences d’une nouvelle phase de la guerre en Ukraine sont écartées. Du moins dans un premier temps, en Occident, un recours à l’or par la Russie sera perçu comme une réponse défensive destinée à protéger le rouble et la valeur des exportations pan-asiatiques de la Russie, et une attaque délibérée contre les monnaies fiduciaires occidentales ne sera pas soupçonnée. La preuve en sera un cours de l’or qui progressera au-delà des attentes.

La Russie ne fera aucune annonce officielle concernant un étalon-or, car elle n’en a pas besoin. La Chine non plus : elle pourrait en revanche révéler une augmentation de ses réserves d’or. Et, après avoir abandonné la monnaie de règlement commercial de l’UEEA comme substitut envisagé au dollar, l’OCS adoptera dans les faits l’or à sa place.

Dans un premier temps, un cours de l’or en forte hausse, exprimé en dollars, ne suscitera pas d’inquiétude excessive dans les milieux dirigeants occidentaux : après tout, l’or a été démonétisé. Viendront ensuite des démentis quant à son importance. Mais, comme l’a écrit Sergueï Glaziev dans son article publié dans Vedomosti, l’or servira à fixer le prix de tous les grands biens échangés à l’international (pétrole, gaz, produits alimentaires, engrais, métaux et minéraux solides). Dans ces conditions, ces prix seront stables, avec des taux d’intérêt bas, tandis que les prix et les taux d’intérêt s’envoleront en dollars. Il apparaîtra alors clairement à un public plus large que ce ne sont pas les prix qui s’envolent, mais le dollar qui s’effondre.

Mais à mesure que le dollar, l’euro, le yen et la livre, monnaies fiduciaires, perdent du pouvoir d’achat non seulement face à l’or, mais face à toutes les matières premières, des comparaisons seront inévitablement faites avec la réussite relative de l’axe Russie-Chine, incarné par l’OCS, l’UEEA et les BRICS. Porté par l’épargne chinoise, l’investissement en capital, une énergie à prix réduit et une monnaie saine, l’Asie connaîtra un essor.

Et les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ne pourront pas faire grand-chose pour l’empêcher. 

  


 


[i] Voir https://www.vedomosti.ru/opinion/columns/2022/12/27/957178-zolotoi-rubl?utm_campaign=vedomosti_public&utm_content=957178-zolotoi-rubl&utm_medium=social&utm_source=telegram_ved (si la censure occidentale le permet)

[ii] BIS Working Papers n° 1065, janvier 2023

 

 

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