Les étapes du chemin vers la destruction monétaire — et comment l'éviter

Les rares économistes qui reconnaissent la subjectivité humaine selon la pensée classique perçoivent les dangers d'un effondrement monétaire imminent. Il pourrait aisément être évité en cessant l'expansion monétaire et en réduisant les dépenses publiques afin d'équilibrer les budgets. Aucun gouvernement démocratique, ni aucune de ses agences, ne dispose du mandat ni de la conviction nécessaires pour agir ; les monnaies fiduciaires sont donc condamnées à la ruine.

Voici quelques étapes à surveiller sur le chemin de leur destruction :

Mais avant d'examiner ces événements, nous devons aborder la question plus large de la nature du refuge alternatif face à un effondrement des monnaies fiduciaires : les cryptomonnaies, menées par le bitcoin, ou la monnaie métallique, vers laquelle les populations sont toujours revenues lorsque la monnaie fiduciaire d'État a fait défaut par le passé.

Introduction

Lorsque des événements attendus commencent à se dérouler, ils peuvent être jalonnés de repères. Parmi eux figurent les réactions prévisibles des gouvernements et les déclarations confuses d’analystes qui ne connaissent pas les circonstances. C’est ce que nous observons aujourd’hui, aux premiers stades d’une inflation qui menace de devenir un cancer en phase terminale pour les monnaies fiduciaires.

L’élément humain est plus difficile à évaluer : le rythme auquel la prise de conscience s’opère, et la réaction du public lorsqu’il découvre que sa monnaie est avilie et que sa richesse est discrètement transférée à l’État. Mais l’histoire peut nous fournir quelques indications.

Si nous examinons ce qu’il en était en Autriche avant la Première Guerre mondiale, nous constatons que les prophètes de l’économie qui comprenaient véritablement la science économique étaient devenus profondément abattus bien avant la guerre et l’effondrement monétaire du début des années 1920. Carl Menger, père de la subjectivité dans la théorie marginale des prix, avait sombré dans la dépression à cause de ce qu’il prévoyait. Dans ses Mémoires, von Mises évoque le découragement de Menger et son silence prématuré : « Son intelligence pénétrante avait reconnu la direction dans laquelle l’Autriche, l’Europe et le monde étaient engagés ; il voyait cette plus grande et plus haute de toutes les civilisations se précipiter vers l’abîme. » Mises rapporte ensuite une conversation que son grand-oncle avait eue avec le frère de Menger, qui faisait référence à des propos tenus par Menger vers le tournant du siècle, lorsqu’il aurait dit :

« Les politiques que mènent les puissances européennes conduiront à une guerre terrible, qui s’achèvera par d’horribles révolutions, l’extinction de la culture européenne et la destruction de la prospérité des peuples de toutes les nations. En prévision de ces événements inévitables, tout ce que l’on peut recommander, ce sont des placements en réserves d’or et en titres des deux pays scandinaves » [vraisemblablement parce qu’ils se trouvaient à la périphérie des événements européens].

Les rares économistes qui ont étudié avec détachement les politiques monétaires et économiques américaines et européennes, ainsi que leur évolution depuis le choc Nixon, comprendront les inquiétudes de Menger. Mises relevait aussi que ce « pessimisme gagnait tous les Autrichiens clairvoyants ». Élève et ami de Menger, le prince héritier Rodolphe, successeur au trône d’Autriche-Hongrie, s’est donné la mort, ainsi qu’à sa maîtresse, en 1889, par désespoir devant l’avenir de son empire et celui de la civilisation européenne, et non à cause de sa liaison.[i]

Comme pour toute comparaison historique, le déclin actuel de l’hégémonie américaine n’est qu’une répétition très générale du processus par lequel meurt un empire. Mais, à plus d’un siècle des événements de Vienne, il est facile d’oublier l’importance des Habsbourg et le fait qu’avant Napoléon, l’empire austro-hongrois avait été le plus vaste et le plus important des empires européens. Cela dit, abstraction faite des différences évidentes entre cette époque et la nôtre, nous ne voyons aujourd’hui guère de signes que les économistes de pointe partagent le désespoir des premiers Autrichiens.

Il y a une bonne raison à l’absence de ce désespoir aujourd’hui. Au lieu d’économistes indépendants de l’État, des universités et du parrainage professoral, c’est toute la profession économique qui est rémunérée par les gouvernements et leurs administrations pour promouvoir l’intervention étatique dans les affaires économiques de l’humanité. Se nourrissant de statistiques, les mathématiques sont la religion de tous les décideurs politiques et de tous les investisseurs. Or l’économie n’est pas une science naturelle régie par les mathématiques, comme la physique ou la chimie, mais une science sociale régie par les marchés ; les marchés étant des lieux où les êtres humains interagissent pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs, échanger leur production contre de la consommation, et gérer leur épargne et leur capital.

Comme Hayek le disait de son ami Keynes, Keynes était un mathématicien et non un économiste. Nous pouvons aujourd’hui affirmer avec assurance que l’on enseigne aux étudiants les mathématiques et non l’économie. Les économistes ne sont plus des économistes, mais des statisticiens et des mathématiciens dépourvus du raisonnement a priori qui était au cœur de cette science avant Keynes.

Dès lors que toute la profession est formée à croire à l’intervention étatique, il n’est peut-être pas surprenant que les économistes ne tirent pas la sonnette d’alarme sur les conséquences de décennies de manipulation des marchés par l’État, ni sur la catastrophe qui découle du refus de reconnaître toute différence entre la monnaie, c’est-à-dire l’or ou l’argent, et les billets à ordre et le crédit, extensibles à l’infini. Même de nombreux « Autrichiens » modernes semblent ignorer le danger d’un effondrement de la monnaie fiduciaire, sans parler de ses terribles conséquences économiques. Certains d’entre eux éprouvent même une antipathie envers la monnaie métallique, ce qui laisse penser qu’ils n’ont pas pleinement assimilé les théories de la monnaie et du crédit si lucidement exposées par leurs aînés.

Espérons que le déclin de l’Amérique et de son hégémonie du dollar n’entraînera pas de conflit militaire, et encore moins un conflit à l’échelle de la catastrophe européenne de 1914-1918. Mais cet espoir pourrait être vain. Dans l’Amérique d’aujourd’hui, nous voyons une puissance hégémonique qui peine à accepter son déclin et la réalité de l’essor de l’Asie, qu’on ne peut arrêter. Mais ce qui nous préoccupe ici, c’est le problème plus manifeste et plus immédiat de sa monnaie, des dollars adossés à rien d’autre que la confiance et le crédit d’un gouvernement américain en déclin.

Il n’est pas trop tard pour éviter un effondrement complet du régime monétaire mondial dominé par le dollar, mais rien n’indique que les mesures nécessaires seront prises. Et avec la domination exclusive des économistes mathématiciens, qu’ils soient néo-keynésiens, monétaristes ou théoriciens de la monnaie moderne, il n’y a guère de personnes comme Menger, Mises et les autres économistes autrichiens qui, avant la Première Guerre mondiale, avaient prévu les conséquences économiques et monétaires d’un étatisme sans entraves et du financement par l’inflation.

Bitcoin — le canari dans la mine des monnaies

Ce ne sont pas les pseudo-économistes formés par l’État qui nous mettent en garde contre les dangers inflationnistes potentiels, mais une foule hétéroclite de geeks et de spéculateurs, qui ont saisi l’effet sur les prix relatifs des différents rythmes d’émission monétaire. La quantité de bitcoins est plafonnée, alors que celle des monnaies fiduciaires ne l’est pas. Pour exploiter ce fait simple, il suffit de croire, et de se convaincre et de convaincre les autres, que le bitcoin est la monnaie de remplacement de demain, afin que la comparaison entre le bitcoin et la monnaie fiduciaire étatique paraisse valable.

C’était assurément le récit promu par les adeptes des cryptomonnaies peu après la première transaction en bitcoin et jusqu’à la fin de l’an dernier. Mais ils se sont de plus en plus persuadés que l’avenir du bitcoin ne réside pas tant dans son rôle de monnaie (après tout, tant que son prix en dollars augmente, personne n’a intérêt à l’utiliser comme moyen d’échange de biens), mais simplement dans celui de couverture contre l’inflation par excellence, comme un indice boursier sous stéroïdes. Et par crainte de manquer le coche, même les investisseurs institutionnels, gérés par des dépositaires de l’argent d’autrui, s’y précipitent désormais.

Or un indice fondé sur des actions repose sur un socle fondamental : il se compose de titres dont l’objectif est de faire gagner de l’argent aux actionnaires en vendant des biens et des services avec profit. Le bitcoin, lui, n’a aucun bénéfice sous-jacent et rien qui soit indexé sur l’inflation. En ce sens, c’est une chimère.

Un argument s’est donc développé : des investisseurs et des spéculateurs n’achètent du bitcoin que parce que son rythme d’émission, comparé à celui des monnaies fiduciaires, est plafonné, ce qui devrait pousser le prix encore plus haut tandis que les gouvernements continuent de créer leurs monnaies. Le raisonnement sous-jacent, selon lequel le bitcoin serait une monnaie de remplacement des monnaies fiduciaires étatiques, a été réfuté et je n’ai guère à ajouter sur ce point.[ii] Il ne peut servir au calcul économique, car l’emprunteur est dans l’incertitude quant à la valeur du remboursement.

Le bitcoin comme rival des monnaies étatiques ne tient pas non plus, car aucune banque centrale ne lui permettra de jouer ce rôle. C’est l’une des raisons pour lesquelles elles prennent de vitesse les cryptomonnaies privées en développant leurs propres monnaies numériques, émises et contrôlées par l’État, qui peuvent servir au calcul économique. Non seulement l’argument de la hausse perpétuelle du prix du bitcoin est devenu son seul soutien, mais le raisonnement sous-jacent, selon lequel des cryptomonnaies telles que le bitcoin seraient un moyen de transaction et seraient autorisées à remplacer les monnaies fiduciaires émises par l’État, ne peut s’appliquer.

En identifiant les rythmes relatifs d’émission monétaire comme un facteur de valorisation, la génération des millennials, férue de technologie, a compris une vérité partielle. L’autre partie, dont elle ne semble pas pleinement consciente, est que l’inflation monétaire a pour effet de saper le pouvoir d’achat d’une monnaie. C’est un argument distinct de celui qui repose uniquement sur les rythmes relatifs d’émission. Néanmoins, comprendre la moitié de l’histoire vaut mieux que n’en rien comprendre, et lorsque de nouvelles hausses des prix des biens seront largement anticipées, comme elles semblent commencer à l’être aujourd’hui, les amateurs de cryptomonnaies risquent d’en apprendre les conséquences plus tôt que leurs prédécesseurs étrangers à la technologie, et peut-être même avant les économistes formés par l’État.

Pour l’instant, les investisseurs sont attirés par rien d’autre que la promesse d’un enrichissement pour acheter du bitcoin comme couverture contre l’inflation, déçus par la contre-performance de l’or. Dans une citation récente du Daily Telegraph britannique, un analyste de Morgan Stanley l’a dit en ces termes : « Nous pensons que la perception du bitcoin comme une meilleure couverture contre l’inflation que l’or est la principale raison de la hausse actuelle… déclenchant depuis septembre un transfert des fonds [en or] vers les fonds en bitcoin ». Mais sans le soutien d’une véritable monnaie de remplacement crédible, la seule raison d’acheter du bitcoin est cet argument circulaire : il faut en acheter parce qu’on en achète.

De plus, l’achat de fonds en bitcoin dissipe la demande potentielle de bitcoin, car pour qu’un fonds en bitcoin soit considéré comme un placement réglementé, l’autorisation des régulateurs s’obtient plus facilement lorsque le fonds traite surtout ou exclusivement des contrats sur une bourse de contrats à terme réglementée plutôt que le bitcoin sous-jacent, non réglementé. Autrement dit, une grande partie de la demande de bitcoin est reléguée vers des versions papier plutôt que vers le bitcoin lui-même.

Les bulles fondées sur la pure spéculation finissent toujours par éclater. Cela ne veut pas dire que les flux spéculatifs ne feront pas monter encore le prix du bitcoin ; c’est une possibilité qui paraît très probable. Mais cela concerne les spéculateurs, non ceux qui cherchent à se protéger de l’évolution des événements économiques et monétaires. Il convient de prêter attention aux propos de Menger, rapportés il y a 120 ans et cités plus haut : « En prévision de ces événements inévitables, tout ce qu’on peut recommander, ce sont des placements en réserves d’or et en titres des deux pays scandinaves » — sauf que les titres des deux pays scandinaves n’offrent aujourd’hui aucune échappatoire.

Dans ces conditions, le prix de l’or mesuré en bitcoins semblerait offrir une opportunité remarquable aux heureux détenteurs de bitcoins et de cryptomonnaies similaires du secteur privé. C’est ce que montre la figure 1 ci-dessous.


 Illustration accompanying Les étapes du chemin vers la destruction monétaire — et comment l'éviter

Depuis avril 2015, le ratio entre le prix de l’or et celui du bitcoin est passé de plus de 5 à 0,03, soit une baisse de plus de 99 %. Nous avons établi pourquoi le bitcoin a progressé : cette hausse tient désormais uniquement à la folie d’une foule d’investisseurs, alors qu’il est évident qu’il n’aura aucun rôle monétaire à l’avenir. Les acteurs du marché ont oublié, ou tourné le dos à, ces monnaies métalliques millénaires qui ont toujours fait leur retour comme moyens de circulation lorsque les monnaies fiduciaires émises par les États font défaut.

Pourquoi l’or est sous-détenu et sous-estimé

Le bitcoin n’est qu’une partie de l’histoire : l’autre est la résistance des banques centrales à la concurrence que la monnaie saine fait à leurs monnaies fiduciaires. Lorsque les citoyens américains se sont vu interdire, par décret présidentiel en 1933, de détenir des pièces d’or, des lingots d’or et des certificats d’or, la volonté du gouvernement américain d’échapper à la discipline de l’or en tant que monnaie est devenue publique. La refonte des accords monétaires internationaux à Bretton Woods a remplacé l’or par le dollar comme monnaie de réserve, la convertibilité en or étant limitée aux banques centrales et à certaines organisations supranationales de l’après-guerre. Même ce dispositif a échoué, et le président Nixon a suspendu l’accord de Bretton Woods en 1971.

Sous la conduite de la Fed américaine, les banques centrales mènent depuis le choc Nixon une campagne de propagande visant à convaincre leurs secteurs privés que le rôle historique de l’or comme monnaie « de dernier recours » avait été rendu superflu par la magie du progrès monétaire. Cette campagne de propagande dure désormais depuis cinquante ans et couvre l’intégralité de la vie professionnelle des salariés de tous les secteurs financiers. Le mythe du dollar comme forme ultime de la monnaie est désormais pleinement institutionnalisé.

Parallèlement à la propagande étatiste, le système financier a connu une réforme fondamentale permettant le développement de diverses formes de produits dérivés. Si des dérivés existaient auparavant en quantités limitées, leur expansion massive depuis le « big bang » du milieu des années 1980 et l’abrogation du Glass-Steagall Act a créé les moyens d’absorber la demande spéculative sur toutes les matières premières, y compris la monnaie métallique. Selon la Banque des règlements internationaux, les montants notionnels en cours des dérivés de gré à gré sur l’or s’élevaient à 834 Md$ à la fin de l’an dernier, auxquels il faut ajouter 100 Md$ supplémentaires de dérivés sur les marchés réglementés. Ensemble, ils équivalent à plus de 15 000 tonnes d’or.

Il ne fait guère de doute que, comme le crédit bancaire, la capacité du système financier à créer de l’or papier à partir de rien a eu un effet profond sur le prix. Cette inflation de papier dérivé a été soutenue par l’expansion du crédit bancaire et du crédit du système bancaire parallèle. Celle-ci touche désormais à sa fin, avec la mise en œuvre de la dernière phase de la réglementation bancaire Bâle 3.

Bâle 3 et le ratio de financement net stable

Si l’on effectue une recherche sur Google, on découvre que Bâle 3 est un ensemble de mesures convenues à l’échelle internationale, élaborées par le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire en réponse à la crise financière de 2007-2009.

Il s’agissait d’une crise centrée sur les produits dérivés, qui a mis en évidence les insuffisances des exigences minimales de fonds propres, de la supervision bancaire et de la discipline de marché, les trois piliers de la réglementation bancaire. Bâle 3 est introduit progressivement, mais ce sont les règles relatives aux dérivés sur l’or et l’argent qui nous concernent plus particulièrement. La limitation du risque de bilan lié au financement inapproprié de positions sur dérivés de métaux précieux a déjà été mise en place en Europe, en Suisse et aux États-Unis avec l’introduction du ratio de financement stable net. La dernière grande juridiction financière à être touchée est le Royaume-Uni, qui introduit les règles correspondantes dès le premier jour de négociation de 2022, soit dans neuf semaines seulement.

En bref, une banque ne pourra plus détenir sans restriction des actifs et des passifs dérivés qui ne soient pas liés entre eux. Autrement dit, si une banque détient un dérivé à l’actif de son bilan, celui-ci doit se rapporter spécifiquement à un passif et lui correspondre à des fins de compensation, et être par ailleurs libre de toute charge, afin d’éviter une pénalité de financement au niveau du bilan. Si une banque détient de l’or physique non grevé à l’actif, elle peut le mettre en regard du compte non alloué d’un client sans pénalité de financement, à condition d’avoir demandé et obtenu l’autorisation réglementaire à cet effet.

Il en découle deux conséquences. La première est qu’une banque de métaux précieux ne peut tenir un livre déséquilibré que si elle est prête à accepter une pénalité de financement résultant de l’application du ratio de financement stable net.[iii] La liquidité sera donc presque certainement retirée des marchés des contrats à terme standardisés et des contrats à terme de gré à gré, ne serait-ce que parce que les banques veulent apparaître pleinement conformes à la réglementation. La seconde est que l’essentiel du montant de 834 milliards de dollars de dérivés sur l’or recensé par la BRI, mentionné plus haut, correspond aux engagements des banques de métaux précieux envers leurs comptes de dépôt d’or. D’ici la fin de l’année, ces banques voudront les supprimer, et la seule façon d’y parvenir est de rembourser les comptes d’or des clients en monnaie fiduciaire.

Il pourrait y avoir ainsi des milliers de tonnes d’or papier à régler de cette manière, ce qui laisserait aux déposants de comptes d’or le choix entre renoncer entièrement à leur exposition à l’or ou acheter des équivalents physiques sur le marché. Et tandis que la situation se dévoile sur les contrats à terme standardisés et de gré à gré sur l’or, le règlement des swaps et des prêts de banques centrales pourrait lui aussi devenir un problème.

En somme, les facteurs qui ont fait pression sur le cours de l’or depuis le début des années 1970 non seulement touchent à leur fin, mais sont en train de s’inverser. La liquidation de l’or papier fait peser la menace d’une crise de liquidité de l’or qui, par le passé, aurait été résolue en mettant du métal précieux à disposition au moyen de swaps d’or des banques centrales. Mais comme les banques centrales se voient déjà devoir du métal précieux par les banques commerciales et s’inquiètent de plus en plus de l’inflation monétaire, ce dispositif pourrait être restreint.

Pour les principales banques centrales, l’introduction du ratio de financement stable net de Bâle 3 arrive donc à un moment délicat. Elles s’efforcent déjà de convaincre leurs marchés que l’inflation n’est qu’un effet de prix transitoire, et commencent à admettre à contrecœur qu’elle est plus tenace qu’elles ne le pensaient. La dernière chose dont elles ont besoin est que le cours de l’or soit poussé à la hausse par leur propre réglementation, ce qui renforcerait les craintes d’une inflation encore plus forte à venir.

Mais pour les particuliers qui cherchent à se prémunir contre une catastrophe monétaire fiduciaire, il apparaît que le rapport entre l’or et le bitcoin atteint un extrême de surévaluation pour le bitcoin et un extrême de sous-évaluation pour l’or.

Les prochaines étapes pour comprendre l’inflation

Parce que le bitcoin a introduit la notion de rythmes d’émission relatifs pour les monnaies, les masses des générations du millénaire seront alertées de la dépréciation des monnaies fiduciaires plus tôt qu’elles ne l’auraient été autrement. Nous nous intéressons moins à la manière dont cela se reflète dans les cours des cryptomonnaies qu’à l’effet de cette prise de conscience sur les relations entre les consommateurs et les monnaies d’État.

Les économistes étatistes et les responsables de la politique monétaire des grandes banques centrales affirment que la hausse des prix des biens de consommation résulte d’une combinaison de deux facteurs : l’augmentation des dépenses, accumulées pendant les confinements liés au covid, et les perturbations logistiques. À cela s’ajoutent des problèmes de main-d’œuvre, avec de graves pénuries dans certains secteurs d’activité et un absentéisme dû à la persistance des contaminations par le covid. En outre, l’énergie et les autres coûts de production des entreprises augmentent rapidement.

Les responsables de la politique monétaire savent qu’il faut éviter une panique plus générale des consommateurs face à la hausse des prix. Ils comprennent que la poursuite des signalements de pénuries de produits risque d’encourager le stockage par les consommateurs, ce qui ferait monter les prix à la consommation encore davantage. Ils craindront de devoir relever sensiblement les taux d’intérêt pour ramener l’inflation des prix sous contrôle. Mais la croissance des grandes économies semble s’essouffler, ce qui, selon le manuel keynésien, appelle au contraire une baisse des taux d’intérêt et une stimulation monétaire. Cela nous conduit au

premier point de repère. Les commentaires dans les grands médias n’ont pas encore abordé ce dilemme. Il faut s’y attendre à tout moment.

Après ce premier point de repère, nous pouvons supposer que les taux d’intérêt seront contraints de monter, les marchés commençant à anticiper de nouvelles pertes de pouvoir d’achat de la monnaie, pour lesquelles une compensation sous forme d’intérêts est exigée. Cela mettra inévitablement fin au marché haussier des actions, car cette évolution fragilise les cours des obligations, fait monter les rendements et perturbe les valorisations relatives. La figure 2 montre que ce processus a probablement commencé, même si les marchés n’anticipent pas encore, au-delà d’un niveau mineur, une hausse des rendements obligataires.

Illustration accompanying Les étapes du chemin vers la destruction monétaire — et comment l'éviterLe message technique de ce graphique confirme que le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans est appelé à monter nettement, ce qui pèsera sur les finances publiques par l’alourdissement des charges d’intérêts. Et lorsque le marché baissier de ces obligations deviendra plus évident pour les investisseurs comme pour les détenteurs étrangers, le financement du déficit public deviendra beaucoup plus difficile. L’ampleur de la hausse des rendements obligataires est susceptible de surprendre autant les acteurs du marché que les responsables de la planification politique.

Le seul moyen dont disposent les responsables de la politique monétaire pour tenter de maîtriser la hausse des rendements obligataires et d’empêcher les actions de glisser vers un marché baissier est d’accélérer la création monétaire, notamment par un assouplissement quantitatif renforcé. Mais, pour l’instant, l’intention affichée de la Fed est de réduire progressivement ses achats, et non de les augmenter. Cela nous conduit au

deuxième point de repère. Aucune anticipation de ce dilemme n’a encore été relevée dans les médias ou dans les commentaires indépendants. Il convient de rester attentif.

À l’approche de l’hiver dans l’hémisphère nord et de la saison des achats de Noël, les prix de l’énergie et des carburants devraient encore augmenter. Rien n’indique que les pénuries de produits soient en voie de résolution. Le danger est que, face à la persistance de ces pénuries, les consommateurs repoussent encore davantage leurs achats de biens qui ne sont pas immédiatement nécessaires, de crainte qu’ils ne soient plus disponibles. Cela fera monter les prix à la consommation encore plus haut et fera naître sur les marchés financiers des anticipations de taux d’intérêt toujours plus élevés.

La Fed aura un choix simple : résister aux pressions des marchés en faveur de taux plus élevés afin de sauver les marchés financiers, d’éviter les faillites d’emprunteurs trop endettés et de limiter au minimum le coût du financement de l’État ; ou protéger le dollar en relevant suffisamment le taux des fonds fédéraux pour éliminer du marché toute anticipation de hausse des taux, au mépris du carnage financier. Ce sera le prochain

point de repère (le troisième). Aucune anticipation de ce dilemme n’a encore été relevée dans les médias ou dans les commentaires indépendants.

Un danger précis se dessine : la demande des consommateurs peut conduire à un stockage généralisé de biens. Lorsque ce processus dépasse un certain seuil, les conséquences de la volonté des consommateurs de se défaire de leur monnaie et de leur crédit au profit de biens deviennent manifestes. La monnaie ne fonctionne plus comme valeur objective dans une transaction, ce rôle étant transféré aux biens, car les gens se mettent à acheter des biens uniquement pour se débarrasser de la monnaie.

Lorsque ce processus s’enclenche réellement, le sort de la monnaie est scellé. Il y a cent ans, on parlait de « crack-up boom », l’abandon définitif de la monnaie.

Quatrième point de repère. Les derniers clous du cercueil de la monnaie fiduciaire ne sont aujourd’hui pas anticipés. Lorsqu’ils le seront, le sort de la monnaie sera déjà scellé.

Résumé et conclusions

Ceux d'entre nous qui ne relèvent pas directement de la gestion des politiques monétaires américaines n'échapperont pas aux conséquences. Toutes les banques centrales occidentales acceptent le dollar comme monnaie de réserve, et non la monnaie métallique ; les événements qui touchent le dollar affectent donc toutes les autres monnaies fiduciaires. En outre, les autres grandes banques centrales, menées par la Banque du Japon, la Banque centrale européenne et la Banque d'Angleterre, poursuivent des politiques monétaires tout aussi inflationnistes. La pensée unique des banques centrales est coulée dans le béton des politiques monétaires mondiales. Sans modification de leur mandat, la fin des monnaies modernes n'est qu'une question de temps, et ce délai se raccourcit.

Les derniers jours de la monnaie fiduciaire sont annoncés par la ferveur spéculative qui entoure le bitcoin et les autres grandes cryptomonnaies. Une nouvelle classe d'investisseurs de la génération des millennials, à l'aise avec la technologie, a compris au moins la moitié du message : les quantités de monnaie fiduciaire sont gonflées. Le fait qu'une part importante de la population ait saisi si tôt cet aspect des monnaies remet en cause l'idée longtemps admise selon laquelle pas une personne sur un million ne comprend la monnaie, ce qui permet aux gouvernements de superviser une expansion illimitée de la monnaie et du crédit pendant des périodes prolongées. Le danger pour l'inflationnisme d'État est donc qu'un grand nombre de personnes agissent plus tôt pour éviter la dépréciation de la monnaie en s'en défaisant au profit de biens. Une fois ce processus enclenché, il est impossible de l'arrêter.

Si l'establishment semble vaguement conscient de ce danger, il n'a pas les connaissances théoriques pour y faire face. Quatre-vingt-dix ans de rejet de l'économie classique au profit du keynésianisme et d'autres théories monétaires étatistes sont trop ancrés dans l'esprit des responsables officiels. Et faute de comprendre les forces destructrices de l'inflationnisme, les personnes prévoyantes qui cherchent à protéger leur famille, leurs proches et elles-mêmes n'ont d'autre choix que de réduire leur dépendance à l'égard des monnaies fiduciaires et de tous les actifs financiers éphémères qui leur sont liés. Cela comprend les dépôts d'épargne et les « réserves de valeur », en particulier les obligations à taux fixe et les actions.

L'alternative à la mode est constituée par les cryptomonnaies à registre distribué, hors de portée de l'ingérence de l'État, dont l'essor continu du bitcoin est l'illustration. Mais cet article souligne que ce domaine est désormais dominé par la spéculation, au point que, par ignorance de la catallactique, les investisseurs délaissent la monnaie métallique au profit du bitcoin.

C'est une erreur. Il existe de bonnes raisons pour lesquelles la monnaie métallique, l'or et l'argent, a toujours été la monnaie utilisée comme moyen d'échange. Et comme l'illustre la figure 1 de cet article, par rapport au bitcoin, l'or représente aujourd'hui moins de 1 % de sa valeur de 2016. Le bitcoin est la bulle ; l'or est devenu l'anti-bulle.

La suppression systématique de l'or au profit du dollar comme monnaie de réserve mondiale touche aujourd'hui à sa fin. Le fait que les Occidentaux ne détiennent presque pas de métal précieux dans leur épargne est une erreur qu'ils regretteront si, comme cela paraît inévitable, les politiques monétaires et économiques actuelles se poursuivent.
 


[i] La raison du pacte suicidaire n'est en réalité pas claire, mais Mises affirme que le prince Rodolphe était déprimé par les perspectives de son trône et de son empire. Mises connaissait Menger et d'autres personnes de son cercle ; bien qu'il y ait eu officiellement une dissimulation (un suicide aurait privé le défunt d'obsèques religieuses), Mises connaissait sans doute la véritable histoire.

[ii] Voir https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/why-the-future-money-is-gold-and-silver

[iii] Voir https://www.bis.org/bcbs/publ/d295.pdf, sur lequel reposent toutes les réglementations bancaires nationales. La réglementation britannique quasi définitive, qui doit entrer en vigueur à partir de janvier, est consultable ici : https://www.bankofengland.co.uk/-/media/boe/files/prudential-regulation/policy-statement/2021/july/ps1721app1.pdf?la=en&hash=4F9123529EADC488AAF6151AF453DE7D5FF3430C . Moyennant quelques modifications mineures, ces règles sont désormais arrêtées.



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