Le Royaume-Uni et ses occasions manquées

Deux ans après sa sortie de l’UE, la Grande-Bretagne n’a réalisé presque aucun des progrès promis en matière de libéralisation économique. Si Bruxelles ne s’est pas montrée coopérative, les ministres libertariens du gouvernement conservateur ont été à la fois vaincus par la bureaucratie de la fonction publique et même transformés en étatistes dépensiers. Aucune tentative n’a été faite pour réduire l’emprise étouffante de l’État sur l’économie.

Au vu des politiques actuelles, le secteur privé devrait poursuivre son déclin à long terme, sous l’effet d’impôts plus élevés et d’une réglementation toujours plus abondante. Il n’en va pourtant pas nécessairement ainsi. Cet article examine les dangers et les opportunités auxquels la Grande-Bretagne est confrontée : principalement l’inflation, le défi des dépenses publiques et du maintien d’un budget équilibré, la politique commerciale et les raisons pour lesquelles la Grande-Bretagne devrait simplement déclarer un libre-échange unilatéral, la politique étrangère dans un monde où l’avenir est au déclin américain et à un partenariat croissant entre la Russie et la Chine, ainsi que la folie économique du programme écologique.

Rien n’indique que ces questions importantes soient traitées de manière constructive et digne d’un homme d’État. Heureusement ou malheureusement, la hausse des taux d’intérêt menace de provoquer plus tôt que prévu une crise du crédit bancaire d’une telle ampleur que les monnaies fiduciaires risquent d’en être fragilisées. La plupart des politiques recommandées ici devraient être mises en œuvre une fois la crise bancaire et monétaire passée, dans le cadre d’une remise à zéro visant à ne pas répéter les erreurs de l’État tentaculaire, du keynésianisme et de la socialisation des ressources économiques.

Déclin et chute

« C’est la semaine où un gouvernement, qui avait débuté avec tant de promesses, a définitivement perdu son âme. Son grand relancement politique est une bouillie tragique, la preuve qu’il ne croit plus en rien, pas même en sa propre survie. »

Allister Heath, rédacteur en chef du Sunday Telegraph, dans le Daily Telegraph d’aujourd’hui, 3 février

 
Il y a deux ans cette semaine, la Grande-Bretagne quittait formellement l’UE. Pourtant, on estime que 20 000 textes de législation primaire de l’UE figurent toujours dans le corpus législatif. Et ce n’est que maintenant qu’un effort sera engagé pour les supprimer ou les remplacer par une législation britannique. Évidemment, les examiner un par un mobiliserait le calendrier législatif pendant des années ; il est donc proposé de les traiter au moyen d’une loi omnibus, la Brexit Freedoms Bill.

Pardonnez mon cynisme, mais on peut se demander si, sans la pression du Partygate, le Premier ministre aurait donné suite à cette diversion. Après deux ans d’inaction, pourquoi maintenant ? Et il apparaît qu’au lieu de supprimer les réglementations inutiles comme le laisse entendre la Brexit Freedoms Bill, la priorité législative sera donnée au programme écologique, économiquement destructeur. Cela confirme le commentaire d’Allister Heath cité plus haut.

Il existe aussi des preuves irréfutables qu’une fonction publique favorable au maintien dans l’UE a constamment entravé l’exécutif sur le Brexit et découragé toute réforme économique significative. Le scénario probable de la Brexit Freedoms Bill est que, pour chaque texte européen abandonné, de nouvelles réglementations britanniques aux restrictions similaires, voire plus strictes, sur la liberté de production seront introduites, rédigées par la bureaucratie de la fonction publique et ses sympathies pro-européennes. Lisez « détérioration » là où l’on dit « amélioration ». Il faudrait que les ministres de tous les départements résistent fermement à cette tendance, et il y a peu d’espoir à cet égard.

Le bilan du gouvernement britannique n’est pas bon. Depuis l’élection de Margaret Thatcher, les gouvernements conservateurs successifs se sont engagés à réduire l’intervention inutile de l’État et ont fini par favoriser l’inverse. Ils augmentent les impôts à chaque élection, alors même qu’ils se présentent comme le parti de la faible fiscalité. Si le nombre de quangos (organismes publics quasi autonomes) a diminué, c’est en pratique parce qu’ils ont été fusionnés plutôt qu’abandonnés, et leurs attributions sont restées intactes. Autre mesure de l’intervention de l’État, la part des dépenses publiques dans le PIB total est passée d’environ 40 % à plus de 50 % en 2020. Une comparaison injuste compte tenu de l’impact du covid, diront certains. Mais rien n’indique vraiment que l’explosion des dépenses publiques reviendra à ses niveaux antérieurs.

Comme la bureaucratie non élue de Bruxelles à laquelle la nation a cherché à échapper, la fonction publique britannique n’a aucune notion des bénéfices économiques des marchés libres. N’ayant rien à risquer personnellement, elle estime que les administrations publiques sont les mieux placées pour déterminer les résultats économiques dans l’intérêt général. Des décennies de raisonnement keynésien, de foi dans les procédures bureaucratiques et d’absence de toute expérience en milieu concurrentiel ont nourri une arrogance de principe en faveur d’une gestion économique étatiste toujours plus poussée. C’est une illusion qui se terminera en crise, comme en 1975 lorsque, sous un gouvernement travailliste, la Grande-Bretagne a été contrainte d’emprunter au FMI des fonds réservés aux pays du tiers-monde.

Dans ce contexte de freins au progrès économique, le pays n’est pas préparé à faire face à certains grands enjeux qui se profilent à l’horizon. Cet article en examine quelques-uns : l’inflation, les dépenses publiques, les politiques commerciales, les politiques étrangères et le préjudice économique du programme écologique. Ce ne sont là que quelques domaines où les politiques peuvent être améliorées pour le bien de la nation et créer des occasions de grandeur grâce à la force économique.

Inflation

À l'instar des autres banques centrales, la Banque d'Angleterre voudrait nous faire croire que l'inflation ne concerne que les prix, sans mentionner les variations de la quantité de monnaie et de crédit en circulation. Pourtant, même les élèves de l'école primaire vous diront que si l'on coupe un gâteau en un plus grand nombre de parts, on n'obtient pas davantage de gâteau, mais des parts plus petites. Il en va de même pour la masse monétaire, ou plus exactement pour la quantité de monnaie et de crédit. Les banques centrales, elles, semblent plutôt croire à la parabole de la multiplication des pains : cinq pains et deux poissons peuvent être partagés pour rassasier la foule, avec même des restes.

L'origine d'une hausse du niveau général des prix est l'augmentation des quantités de monnaie et de crédit, qui fait que chaque unité achète moins, exactement comme les parts de gâteau plus petites. Et selon l'agrégat M4 de la Banque d'Angleterre (la mesure la plus large de la monnaie et du crédit), le gâteau monétaire a été récemment découpé en bien plus de parts, et de plus petites.

Illustration accompanying Le Royaume-Uni et ses occasions manquéesLa figure 1 montre que M4 est passé de 1,82 billion de livres sterling au moment de la faillite de Lehman à 2,96 billions en septembre dernier, soit une hausse de 63 %. Mais le rythme de progression s'est nettement accéléré au cours des six premiers mois de 2020, atteignant un taux annualisé de 19,3 %. C'est le moteur qui pousse à la hausse les prix des biens et, dans une moindre mesure, des services.

À cette période, l'inflation monétaire était générale, ce qui a entraîné une hausse sensible des prix des matières premières. Les matières premières utilisées par l'industrie se traduisent par une forte augmentation des coûts de production, à laquelle s'ajoutent des pénuries de main-d'œuvre qualifiée et des perturbations des chaînes d'approvisionnement. Mais ce ne sont que les symptômes d'un gâteau monétaire découpé en parts plus fines. Acheter et installer une nouvelle cuisine chez soi exige davantage de ces parts plus petites du gâteau monétaire que l'an dernier.

Toutes choses égales par ailleurs, des effets importants sur les prix restent à venir, les dépréciations monétaires passées n'ayant pas encore achevé de se répercuter sur les prix. Et puisque la politique monétaire consiste à répondre à la hausse des prix en relevant les taux d'intérêt tout en continuant d'inflater, des taux d'intérêt plus élevés suivront également. L'effet sur les rendements obligataires et les cours des actions ne fera aucun doute. Mais toutes choses ne sont jamais égales par ailleurs, et la hausse des coûts de production conduira à la fermeture des unités de production non rentables et à la faillite des fabricants surendettés. Cette évolution devient déjà manifeste à l'échelle mondiale, le rebond consécutif à la pandémie s'essoufflant déjà.

Cette dégradation des valeurs de garantie financières incitera probablement les banques à plus de prudence, réduira les prêts bancaires et, à la marge, accroîtra le rythme des saisies. Le problème est que la plus grande partie de la monnaie en circulation est la contrepartie du crédit bancaire. Un marché baissier des obligations et des actions entraînera une contraction du crédit bancaire, déclenchant des politiques destinées à contrer la déflation.

Que fera la Banque d'Angleterre ? Elle voudra sans doute accroître son soutien monétaire au moment même où les taux d'intérêt montent et où les valeurs financières baissent. Elle devra aussi remplacer le crédit bancaire en contraction afin d'entretenir l'illusion de la prospérité. L'émission de monnaie de base ne sera pas une affaire anodine.

Mais selon les keynésiens, qui ne savent relier le niveau des prix qu'à la demande des consommateurs, l'inflation ne devrait jamais survenir lors d'un ralentissement économique. Pire, elle surviendra alors que les banques britanniques affichent des niveaux record d'endettement : Barclays, par exemple, présente un ratio actifs/fonds propres d'environ vingt. Et, en tant que place financière européenne, Londres est fortement exposée au risque de contrepartie de la zone euro qui, dans un état de fragilité extrême, constitue une menace systémique majeure.

Face à ces dangers accrus si manifestes, il appartiendrait à la Banque et au Trésor de reconstituer les réserves d'or nationales, si imprudemment bradées par Gordon Brown lorsqu'il était chancelier de l'Échiquier. C'est la seule assurance contre un effondrement systémique et monétaire, de plus en plus probable à mesure que se poursuivent les politiques inflationnistes.

Dépenses publiques

Comme indiqué plus haut, la part de l’État dans le PIB a dépassé 50 % en 2020, et rien n’indique une quelconque tentative de la réduire. Malgré tous les discours selon lesquels la Grande-Bretagne post-Brexit serait un lieu attractif pour les affaires, un gouvernement qui prélève la moitié des revenus et des bénéfices de chacun sous forme d’impôts ne parviendra pas à attirer autant d’entreprises internationales qu’il serait autrement possible.

La dépense publique est par nature source de gaspillage. Pour améliorer la performance économique, la solution consiste à réduire les dépenses publiques au minimum et dans les délais les plus brefs, et à diminuer les impôts en conséquence. Or le Trésor cherche au contraire à couvrir le déficit budgétaire, qui s’élevait à 250 milliards de livres sterling au cours du dernier exercice (11,7 % du PIB), en augmentant les impôts sans réformer les dépenses publiques inefficaces. La fonction publique a protégé ses pratiques en faisant échouer les tentatives de personnalités nommées par le gouvernement, telles que Dominic Cummings, de la remodeler selon des principes plus efficaces.

Les détracteurs de la politique du Trésor estiment qu’il vaut mieux baisser les impôts pour encourager la croissance, laquelle générera à l’avenir les recettes fiscales nécessaires pour couvrir le déficit. Mais alors que l’État prélève déjà en moyenne la moitié des revenus de chacun, l’augmentation du déficit conjuguée au maintien des dépenses publiques ne fera qu’alimenter les pressions inflationnistes. Le transfert de richesse du secteur privé vers le secteur public par l’expansion monétaire annulera largement tout avantage que le secteur privé pourrait tirer de la baisse des impôts. Et la hausse des taux d’intérêt induite par une inflation des prix encore plus forte conduira à la faillite les emprunteurs surendettés, dans une économie fortement endettée.

Ceux qui jugent que la Banque d’Angleterre ne comprend rien à la finance et à l’économie ne devraient pas épargner le Trésor dans leurs critiques. La seule chose que le Trésor perçoit à peu près correctement est la nécessité d’éliminer le déficit budgétaire, même si son approche est erronée, puisqu’elle consiste simplement à alourdir la charge fiscale du secteur privé. Mais il a constamment échoué à atteindre cet objectif, comme le montre la figure 2.

Illustration accompanying Le Royaume-Uni et ses occasions manquées
Depuis les années 1970, les déficits budgétaires n’ont été brièvement éliminés que pendant les périodes de forte croissance des exercices 1989/90 et 2000/01. La prévision de l’OBR d’un retour à un quasi-équilibre en 2023/24 relève de la pensée magique. À l’aube d’un nouveau repli de la production provoqué par des pressions insoutenables sur les coûts, le déficit ne devrait diminuer que marginalement, voire pas du tout.

Les déficits budgétaires posent un problème supplémentaire : en l’absence d’une hausse de l’épargne des consommateurs (découragée par les keynésiens), la comptabilité nationale montre qu’un déficit commercial jumeau en découle. Et sans réduction du déficit commercial, les partisans du maintien dans l’UE au sein de l’establishment ne manqueront pas d’affirmer que le Brexit n’a pas apporté les bénéfices commerciaux promis par ses partisans.

Politique commerciale

Outre l’indépendance politique, le Brexit était censé ouvrir la voie à de meilleures conditions commerciales que celles dont on bénéficiait en tant que membre de l’UE. L’histoire et le patrimoine industriels de la Grande-Bretagne sont ceux d’un entrepôt : les marchandises y étaient importées, transformées, puis réexportées vers les marchés internationaux. Le concept de ports francs a été promu dans cette optique.

Le gouvernement britannique n’a, jusqu’à présent, progressé que laborieusement dans la signature d’accords commerciaux, dans un monde protectionniste. Il serait bien préférable d’abandonner purement et simplement les accords commerciaux et les droits de douane, à la seule exception de la protection de certains produits agricoles, pour lesquels un traitement spécial peut se justifier. Aujourd’hui, l’agriculture ne représente qu’une petite partie de l’économie, et les avantages que le consommateur retirerait de la suppression des droits de douane sont relativement modestes, alors qu’elle risquerait de ruiner fondamentalement des pans importants de l’économie rurale.

Pour comprendre pourquoi la Grande-Bretagne devrait renoncer aux accords commerciaux au profit d’un commerce sans droits de douane, il convient de se référer à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo. Selon Ricardo, si un producteur éloigné est plus performant qu’un producteur local dans la production d’un bien ou d’un service, et que ce dernier ne peut donc pas rivaliser, il vaut mieux profiter des bénéfices de la production lointaine, et le producteur local doit soit trouver une meilleure façon de fabriquer le produit, soit employer ailleurs le capital de production.

Cette théorie a été mise à l’épreuve par Robert Peel qui, en tant que Premier ministre, a suspendu puis définitivement abrogé les Corn Laws entre 1846 et 1849. Pour l’économie britannique, la baisse des prix alimentaires, dans ce qui était pour la plupart de la population une économie de subsistance, a permis aux masses laborieuses d’acheter d’autres biens et d’améliorer leur niveau de vie.

Non seulement le niveau de vie s’est amélioré, mais des emplois ont été créés dans les industries de la laine, du coton et du tabac, entre autres. En outre, d’autres pays ont commencé à adopter des politiques de libre-échange qui, associées à une monnaie saine, ont conduit à une amélioration économique généralisée. À la veille de la Première Guerre mondiale, plus de 80 % de la flotte mondiale alors en mer, élément central du commerce international, avait été construite en Grande-Bretagne.

La situation actuelle est différente : supprimer les droits de douane sur les produits alimentaires, dans un secteur devenu relativement petit, suscite des réactions bien trop vives au regard du gain potentiel. Cela est moins vrai de l’industrie, malgré les protestations que ne manqueraient pas de faire entendre les protectionnistes. Or un habitant de Glasgow est parfaitement libre d’acheter un produit fabriqué à Birmingham, ou de recourir à un service fourni depuis Londres, même s’il existe un équivalent à Glasgow. Mais quelle différence y a-t-il entre notre Glaswégien qui achète un produit à Birmingham et celui qui l’achète à Stuttgart, à Lyon ou en Chine ?

Aucune, si ce n’est qu’il dispose d’un plus grand choix et que le signal adressé aux fabricants nationaux est qu’ils ne sont pas compétitifs. Il est vain de prétendre que les étrangers pratiquent une concurrence déloyale. Si un fabricant étranger bénéficie de subventions pour sa production, cela profite entièrement aux consommateurs britanniques. Les droits de douane constituent une taxe pesant sur les consommateurs et conduisent à une production nationale moins efficace.

L’avantage pour la Grande-Bretagne est que, si elle devient un véritable centre de libre-échange, les activités internationales de fabrication et de services s’orienteraient vers le Royaume-Uni, ce qui créerait des emplois supplémentaires : toutes les données empiriques confirment que c’est ce qui se produit. Ce serait un défi direct aux politiques commerciales de « forteresse Europe » de l’UE, conçues pour tenir les étrangers à l’écart. Et dans la mesure où la réforme tarifaire serait encouragée, la Grande-Bretagne rendrait service au monde, car, comme à l’époque de Robert Peel, les autres nations suivraient probablement son exemple.

La triste vérité sur les droits de douane est qu’ils constituent un impôt prélevé sur sa propre population, ainsi qu’une restriction inutile du commerce. Plutôt que de reconnaître cette vérité et l’enseignement de sa propre expérience, la Grande-Bretagne poursuit une demi-mesure faite de laborieux accords commerciaux. Par un allègement limité de la fiscalité, le projet timide de créer des ports francs revient à admettre le fardeau que le gouvernement fait peser sur les entreprises en temps normal : sinon, pourquoi les ports francs constitueraient-ils une incitation ? Il vaudrait bien mieux réduire les impôts sur l’ensemble de la production et supprimer les droits de douane pour tous.

Cette administration conservatrice avait débuté avec des politiques commerciales constructives, mais l’appareil permanent de l’État les a érodées au point qu’elles risquent d’être réduites à peu de chose et inefficaces, confirmant ainsi, dans ses aspirations pro-européennes, que le Brexit fut une erreur politique et économique.

Politique étrangère

Le Brexit offrait notamment au gouvernement britannique l’occasion de repenser son programme de politique étrangère, ainsi que la meilleure manière pour la Grande-Bretagne de servir ses propres intérêts et ceux du reste du monde. L’histoire de sa politique étrangère aurait pu lui servir de guide, mais elle semble avoir été ignorée. Au lieu de cela, la Grande-Bretagne s’en tient au statu quo du Foreign Office et des services de renseignement, qui consiste essentiellement à rester alliée sans réserve à l’Amérique au sein du partenariat des Five Eyes. Il est vrai qu’il aurait été difficile de faire autrement après l’éviction réussie de Huawei par le président Trump, qui a répandu la crainte de l’espionnage chinois dans une version moderne de la peur des « rouges sous le lit ».

Or la réalité de la géopolitique moderne est que la théorie du Heartland de Halford Mackinder, présentée pour la première fois à la Royal Geographical Society de Londres en 1904, est en train de se vérifier :

« Qui tient l’Europe de l’Est commande le Heartland ;
qui tient le Heartland commande l’Île-Monde ;
qui tient l’Île-Monde commande le monde. »

— Mackinder, Democratic Ideals and Reality, p. 150

Il ne fait aucun doute que l’alliance entre la Russie de Poutine et la Chine de Xi, ainsi que les autres membres de l’Organisation de coopération de Shanghai, confirme la prophétie de Mackinder et qu’elle est appelée à devenir la force géopolitique dominante dans le monde. La Grande-Bretagne reste donc, à long terme, liée à celui qui finira par perdre, alors qu’elle devrait reconsidérer sa relation avec les nations d’Europe de l’Est, c’est-à-dire avec la Russie.

Une refonte en profondeur de la politique étrangère s’impose, et plutôt que le statu quo, il y a avantage à étudier le statu quo ante : la politique étrangère de la Grande-Bretagne à l’époque des guerres napoléoniennes et par la suite. Lord Liverpool était Premier ministre, Castlereagh ministre des Affaires étrangères et Wellington commandant en chef de l’armée. Ils s’imposaient une règle de fer : ne jamais s’immiscer dans la politique intérieure d’un État étranger, et n’agir que pour protéger les intérêts britanniques. Ces intérêts concernaient principalement le commerce ; ils ont guidé la politique étrangère et protégé les biens britanniques dans les colonies jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Comparé aux principes de politique étrangère du XIXe siècle, le soutien apporté à l’hégémonie américaine dans les attaques contre des nations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord pour des motifs purement politiques a été un désastre, entraînant des morts inutiles et le déplacement de millions de réfugiés. Certaines de ces entreprises auraient pu être évitées si la Grande-Bretagne n’y avait pas pris part. Le refus de la Grande-Bretagne de soutenir une intervention en Syrie, après le rejet du projet par un vote du Parlement, fut un rare exemple où elle a défendu ses propres intérêts, et ce sans aucun mérite de la part d’un gouvernement qui aurait autrement envoyé les troupes.

Les États-Unis traînent des pieds au sujet d’un accord commercial avec le Royaume-Uni, ce qu’il convient également de prendre en compte. Un Castlereagh moderne tiendrait compte de ces facteurs pour proposer un nouveau traité garantissant les intérêts commerciaux et de défense tant des nations européennes que de la Russie, respectant ainsi leur souveraineté. Les éléments en jeu sont suffisamment nombreux pour aboutir à une issue raisonnable, en particulier si l’on fait admettre à l’Amérique que son rôle en Europe est source de division et qu’elle n’a d’autre choix que d’accepter un compromis. Le gouvernement britannique est en position unique pour négocier un accord, s’il peut faire la preuve de son indépendance politique à l’égard de toutes les parties, y compris l’Amérique.

Le programme écologique

Le programme écologique du gouvernement, qui impose au pays de réduire ses émissions de carbone de 78 % par rapport aux niveaux de 1990 d'ici 2035, avec un objectif de neutralité carbone en 2050, relève d'une politique délibérée de destruction économique. Après le coup de pouce donné aux investissements dans les énergies non fossiles, financé dans un premier temps par de nouvelles dépenses publiques, les coûts imposés à la population pour remplacer le chauffage domestique au gaz et au mazout par des pompes à chaleur sont prohibitifs et irréalistes. Cet objectif ne peut être atteint qu'en démolissant puis en reconstruisant de vastes pans du parc immobilier résidentiel et commercial existant. L'énergie disponible dépendra trop de sources peu fiables, éoliennes et solaires, et l'offre disponible devra faire face à des demandes sur le réseau bien plus importantes qu'aujourd'hui.

Les keynésiens qui conseillent le gouvernement semblent croire que l'ensemble des investissements et de la reconstruction selon de nouvelles normes écologiques stimule l'activité économique ; ils ont déjà avancé cet argument à propos de la reconstruction d'après-guerre. Mais le sophisme de la vitre cassée de Bastiat, selon lequel on ne tient pas compte de l'usage alternatif des ressources économiques, semble leur avoir échappé. Le remplacement écologique de la logistique des transports, qui fonctionne à plus de 95 % au diesel, détruit une capacité efficace et actuelle pour la remplacer par des transports électriques dont la source d'énergie devra être partagée avec toutes les autres demandes énergétiques.

La seule solution envisageable au problème créé par l'activisme climatique passe par le développement rapide de l'énergie nucléaire. Mais outre qu'il faut des décennies entre la planche à dessin et la mise en service, le nucléaire est freiné par son coût, l'éolien et le solaire étant bien moins chers par therm. De plus, seuls 16 % de l'électricité britannique sont d'origine nucléaire, et près de la moitié de cette capacité doit être déclassée d'ici 2025, alors qu'une seule nouvelle centrale est en construction.

Les politiques écologiques du gouvernement britannique précipitent le pays vers un désastre énergétique, alors qu'il dispose de réserves substantielles d'énergies fossiles sous forme de charbon et de gaz naturel. La part du charbon dans la production d'électricité a été ramenée à moins de 3 %. Au lieu d'être progressivement abandonné, il devrait être réintroduit dans la production, car les épurateurs éliminent la quasi-totalité des particules et des sulfates, et pourront sans doute être perfectionnés pour traiter aussi les émissions de CO2.

Il existe de bonnes raisons de rétablir le charbon et, d'ailleurs, la fracturation hydraulique pour le gaz. La Chine et l'Inde conservent et développent leur production d'électricité à partir du charbon, ce qui donne à leurs économies un net avantage sur l'Occident en matière de prix de l'énergie. Et si elles se sont engagées à réduire à terme leur dépendance au charbon, cette promesse porte sur une échéance infiniment lointaine. Rien que pour des raisons énergétiques, la Grande-Bretagne, comme d'autres pays européens, s'engage à échanger son statut économique avec celui des pays émergents, de sorte que, lorsque ces derniers auront pleinement émergé, la Grande-Bretagne et l'Europe auront alors le statut de tiers-monde.

Quels que soient les mérites du débat sur le changement climatique, il ne faut pas le confondre avec l'économie. Force est d'admettre que, dans l'enthousiasme à vouloir se passer des énergies fossiles et des sources d'énergie primaires et fiables, les perspectives de l'économie britannique sous le gouvernement actuel sont celles d'un déclin accéléré.

L'issue probable des politiques gouvernementales

Ce qui avait débuté comme un gouvernement de ministres à forte inclination libertarienne laisse apparaître, deux ans plus tard, une occasion d’améliorer les conséquences économiques pour la Grande-Bretagne, hélas gaspillée. Sur le plan politique, la situation est fragile : le Premier ministre peine à se maintenir au pouvoir à la suite du rapport sur le Partygate et de l’enquête de police toujours en cours. Il semble en outre avoir trouvé bien plus facile et plus agréable d’augmenter les dépenses que de s’attaquer au gaspillage des dépenses publiques.

Il est difficile d’être optimiste, tout indique que l’administration permanente de la fonction publique demeure fermement aux commandes et qu’elle accroît son influence économique et bureaucratique sur des ministères faibles.

La plus importante des difficultés évoquées ci-dessus est peut-être l’inflation monétaire, qui devrait entraîner une hausse des taux d’intérêt dans les mois à venir. Cette tendance ne se limite pas à la livre sterling. Même dans le meilleur des cas, où un gouvernement conservateur traiterait les questions soulevées dans cet article, il est très probable que les tentatives de réformes économiques, monétaires, commerciales, de politique étrangère et administratives seront rattrapées par le cycle répétitif de contraction du crédit bancaire. Les banques de la zone euro, dont Londres est la principale place financière, sont devenues si fortement endettées que la hausse des taux d’intérêt semble devoir déclencher une crise bancaire mondiale dont Londres serait l’épicentre, à une échelle supérieure à celle d’il y a treize ans, lors de la faillite de Lehman.

Un tel événement risque de détruire non seulement le système bancaire et les banques centrales tels que nous les connaissons aujourd’hui, mais aussi les monnaies, dont la dépréciation est de plus en plus le recours des gouvernements socialisants. Néanmoins, les questions soulevées dans cet article demeureront et devront être traitées une fois la crise monétaire et du crédit passée et le retour de la stabilité économique amorcé. Le rôle d’un gouvernement britannique en matière de politique étrangère gagnera en importance, en particulier pour la stabilité politique européenne d’après-crise, lorsque l’euro et peut-être l’ensemble de l’édifice bruxellois auront été détruits. Dans ce cas, la menace d’une nouvelle guerre en Europe ne saurait être écartée, et nous aurons besoin de la sagesse d’un Lord Liverpool et d’un vicomte Castlereagh modernes.

La destruction du système des monnaies fiduciaires offrira des occasions de repartir sur de nouvelles bases, fondées sur les leçons du passé. Le gouvernement d’après-crise devra tirer les enseignements des erreurs passées et être le serviteur du peuple, non son maître. Il ne devra pas interférer dans l’économie et devra maintenir sa taille au minimum, en prélevant au plus 10 à 15 % des revenus et des bénéfices de chacun. Il devra limiter son rôle à fournir un cadre au droit des contrats et au droit pénal, ainsi qu’à la police de ce dernier, de même qu’à la défense du royaume. Il ne devra céder à aucune demande de traitement de faveur, qu’elle émane d’entreprises ou de particuliers. Les individus devront assumer l’entière responsabilité de leurs actes, et toute aide sociale devra être strictement limitée. Enfin, et surtout, l’État devra veiller à ce que la monnaie soit saine, adossée à des pièces d’or et échangeable contre celles-ci.









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