Ceux qui ont protégé leur patrimoine en investissant dans des actifs financiers ne bénéficient plus du vent favorable que constituait la baisse des taux d’intérêt. Les bulles financières éclatent désormais. Comprendre les causes, et donc être en mesure d’évaluer les pertes probables, devient urgent pour quiconque est engagé sur les marchés financiers.
Cet article replace l’inflation dans son véritable contexte, à savoir la perte de pouvoir d’achat des monnaies émises par les États, afin de mieux comprendre la situation actuelle. Il démonte les illusions qui sous-tendent les politiques monétaires, tant en ce qui concerne les causes de la hausse des prix à la consommation que la gestion des taux d’intérêt.
Il conclut que nous commençons à subir le pire des deux mondes simultanément : tandis que la bulle financière s’effondre, en anticipation d’une dépréciation accélérée des monnaies fiduciaires et en réaction à celle-ci, les prix de tous les biens, des matières premières aux produits finis, vont s’envoler à mesure que se matérialise un « crack-up boom ».
Le rôle de la monnaie
Pour la première fois depuis des décennies, l’inflation fait la une des journaux. La presse populaire regorge de récits sur les difficultés des plus défavorisés. La hausse des coûts de l’énergie, celle des prix alimentaires, l’alourdissement des impôts : tout concourt à aggraver leur situation. Dans les sondages d’opinion, les responsables politiques font face à la colère de ceux qui en souffrent. Les commentateurs financiers saisissent mal la situation : ils réagissent religieusement aux statistiques gouvernementales, et nombre d’entre eux concluent à la stagflation, c’est-à-dire une situation dans laquelle l’économie stagne alors que les prix augmentent.Selon les macroéconomistes, cette combinaison ne peut être expliquée de manière satisfaisante, car elle va à l’encontre de la relation entre l’offre et la demande : une économie qui stagne ou une récession traduit une demande insuffisante, et une demande insuffisante entraîne une baisse des prix, affirment-ils. Comment, dès lors, les prix peuvent-ils augmenter dans une économie qui stagne ? C’est ce qu’on enseigne aujourd’hui aux étudiants en économie, et le fil de cet illettrisme économique traverse tout, de la politique monétaire aux conversations autour de la table du dîner.
Avant que Keynes n’en fasse une arme, les économistes pouvaient peut-être s’accorder sur un point : la fonction de la monnaie est celle d’un moyen d’échange, que nous gagnons en contrepartie de notre travail et que nous dépensons pour acquérir ce dont nous avons besoin ou envie et que nous ne produisons pas nous-mêmes. Cette division du travail demeure valable lorsque nous épargnons. La monnaie représente alors un crédit sur notre production, qui reste à dépenser. L’intention est toujours de la dépenser, ou de la donner à quelqu’un d’autre afin qu’il la dépense plus tard, par exemple en la prêtant, par voie d’héritage, ou même en la versant à l’État pour qu’il la redistribue sous forme de prestations sociales.
Le concept de pouvoir d’achat de la monnaie est assez simple : il désigne ce que l’on peut obtenir en échange de celle-ci. Mais ce qui revient au même, la valeur d’échange objective, appelle peut-être quelques précisions. Pour simplifier, lorsque nous échangeons de la monnaie contre des biens, l’échange s’inscrit dans le prix des biens mesuré en monnaie, et non dans le prix de la monnaie mesuré en biens. Nous disons qu’une miche de pain a un prix, et non que c’est la monnaie utilisée pour l’acheter qui en a un. Et la valeur d’une miche de pain est purement subjective, c’est-à-dire que la personne qui envisage de l’acheter lui attribue sa propre valeur au moment de décider. Si sa décision consiste à déterminer si elle accorde plus ou moins de valeur au pain qu’à la monnaie, elle ne peut la prendre qu’en supposant que la valeur d’échange de la monnaie est constante, ce qui lui permet de l’échanger contre d’autres biens, voire contre un autre type de pain.
Mais il nous faut aller plus loin et expliquer que, malgré l’usage que fait l’économie keynésienne de la monnaie comme instrument de gestion macroéconomique, la monnaie n’a d’autre utilité que celle de moyen d’échange. La valeur que nous attribuons à un moyen d’échange est la valeur d’usage anticipée des choses que l’on peut obtenir avec lui. De toute évidence, il s’agit d’un facteur subjectif, présent dans l’esprit de ceux qui utilisent la monnaie, et cette valeur d’usage dépend donc de facteurs psychologiques.
De même, et indépendamment de sa valeur d’usage, sa valeur d’échange est elle aussi subjective. Autrement dit, il doit exister une confiance dans le fait que la monnaie que l’on détient sera acceptée par les autres en échange de biens. En combinant valeur d’usage et valeur d’échange, le détenteur de monnaie peut alors la considérer de manière objective lorsqu’il s’agit de l’échanger contre des biens. Cela permet de comparer les valeurs des biens les unes aux autres, le moyen d’échange étant considéré comme le facteur commun, ou objectif, de la comparaison.
Tout en présumant automatiquement la valeur objective de la monnaie dans les transactions, les individus peuvent comprendre que le pouvoir d’achat de la monnaie est susceptible de varier, aussi longtemps qu’ils continuent d’en accepter à la fois la valeur d’usage et la valeur d’échange. Comme l’a formulé Ludwig von Mises dans The Theory of Money and Credit :
« L’élément central du problème économique de la monnaie est la valeur d’échange objective de la monnaie, communément appelée son pouvoir d’achat. C’est le point de départ nécessaire de toute discussion ; car c’est seulement en lien avec sa valeur d’échange objective que les propriétés particulières de la monnaie, qui l’ont distinguée des marchandises, deviennent manifestes. »[i]
Comme l’a indiqué Mises, il ne s’agit que d’un point de départ. Mais c’est à partir de là que commence la désinformation. Lorsque le niveau général des prix augmente, on parle couramment d’inflation. Le mot est ici incorrect. L’inflation est ce qui arrive aux ballons. Dans ce contexte, il s’agit d’une augmentation de la quantité globale de monnaie, de devises et de crédit, qui tend à faire monter les prix toutes choses égales par ailleurs.
Une hausse du niveau général des prix traduit une baisse du pouvoir d’achat de la monnaie. Le pouvoir d’achat de la monnaie peut baisser pour deux raisons, dont l’une est la dilution de la monnaie par l’augmentation de sa quantité ou de celle de ses substituts sous forme de devises et de crédit. Mais la raison la plus importante de sa baisse tient aux variations de la valeur d’usage anticipée des choses que l’on peut obtenir avec elle. Autrement dit, si une population croit que le pouvoir d’achat de la monnaie va baisser, en modifiant en faveur des biens la relation de préférence entre la liquidité monétaire et la détention de biens, le pouvoir d’achat de la monnaie baissera effectivement. Même l’idée selon laquelle la hausse des prix reflète toujours une inflation monétaire est donc erronée.
La déflation est un autre péché de langage. La déflation est ce qui se produit lorsqu’on laisse échapper l’air d’un ballon, ou lorsque les attentes ne sont pas satisfaites. Dans le langage courant des économistes, il s’agit de la baisse des prix. Non : la baisse des prix est la conséquence d’une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie, qui peut résulter soit d’une contraction du total de la monnaie, des devises et du crédit, soit de la décision d’une population de juger préférable, à la marge, de détenir davantage de monnaie, de devises et de crédit plutôt que d’accroître son stock de biens.
Nous devons maintenant examiner plus en profondeur la relation entre la monnaie et les prix.
L'économie de la monnaie saine diffère de celle de la monnaie fiduciaire
Les économistes du XXe siècle ont fondé leurs conceptions de la monnaie et du crédit sur les connaissances acquises sous les étalons-or de la Grande-Bretagne, de l’Europe et des États-Unis avant la Première Guerre mondiale, et, sur des points importants, ils n’ont pas révisé leurs idées en adaptant la théorie au monde des monnaies purement fiduciaires qui est le nôtre depuis la fin de Bretton Woods.La théorie monétariste est issue des observations de David Ricardo au début du XIXe siècle, et le débat sur la monnaie, la devise et le crédit a ensuite fait rage entre l’école de la devise (« currency school ») et l’école de la banque (« banking school ») jusqu’au Bank Charter Act de 1844. Mais l’étalon-or avait pour conséquence de conférer à l’action humaine à l’égard de la monnaie une stabilité sous-jacente, qui a permis à la théorie monétariste de se développer. Il permettait aux agents économiques de combiner les valeurs d’usage et d’échange subjectives en une valeur objective de la devise, comme décrit plus haut. Retirez l’ancre de salut que constitue la véritable monnaie, et une devise se trouve exposée à une perte de son objectivité.
Non seulement les économistes, dans leurs réflexions théoriques, n’ont pas accordé une attention suffisante à la différence entre la monnaie, avec ses substituts crédibles, et une devise fiduciaire non adossée, mais la plupart du monde universitaire ne comprend pas non plus le crédit, comme en témoignent des descriptions erronées du fonctionnement du système bancaire.[ii]
Si le cycle de création et de contraction du crédit bancaire est commun aux systèmes monétaires sains et fragiles, un système adossé à des pièces d’or diffère sensiblement, par son effet sur le niveau général des prix, d’un système fondé sur une devise purement fiduciaire. Sûr de pouvoir échanger la devise contre des pièces à tout moment, le public ne modifie généralement pas le rapport entre ses préférences en matière de devise et la détention de biens, sauf lorsqu’il y est incité par des variations du crédit entraînant des changements de taux d’intérêt. Ainsi, malgré tous les hauts et les bas du crédit bancaire, les prix de gros ont eu tendance à baisser progressivement entre l’introduction officielle du souverain d’or britannique en 1820 et 1897. Le niveau général des prix de gros a reculé de 17 %, sous le seul effet du progrès industriel et technologique, en dépit de l’augmentation des stocks d’or hors sol (voir la figure 3 ci-dessous, indice composite des prix au Royaume-Uni).
Après 1897, les prix ont commencé à augmenter, reflétant l’accroissement sans précédent de l’offre issue des mines d’or, lorsque la production sud-africaine a commencé à affecter le pouvoir d’achat de la monnaie. À partir de 1886, la production minière mondiale annuelle est passée d’environ 157 tonnes à 702 tonnes en 1913, soit un peu plus du double des stocks hors sol recensés.[iii] Sous cette influence, le niveau général des prix a augmenté de près de 13 %. Mais le fait que cette hausse des prix soit restée modeste au regard de l’augmentation des stocks d’or hors sol s’explique en partie par l’expansion des stocks d’or non monétaires n’entrant pas dans les réserves du système bancaire, en partie par la propension de la population britannique à accroître son épargne, attirée par des coûts d’emprunt de gros passés de 2 % en 1897 à 3,6 % en 1913, et en partie par l’amélioration des méthodes de production.
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, plus de 80 % de la flotte marchande mondiale en service avait été construite en Grande-Bretagne, emblème de la réussite économique britannique à l’échelle mondiale après l’adoption de son étalon de pièces d’or en 1820. Mais ce fut l’apogée, et après la Grande Guerre, nous devons suivre les prix établis sous les étalons monétaires américains, un régime de change-or fixé à 20,67 $ l’once. Lors de la récession d’après-guerre, les prix de gros américains ont chuté de 44 %, puis se sont stabilisés jusqu’en 1930. Reflétant l’effondrement du crédit bancaire, la dépression a ramené les prix aux niveaux d’avant la Première Guerre mondiale.

Après la dévaluation de 40 % du dollar au début de 1934, à 35 $ l’once d’or, les prix ont fortement augmenté, sous l’effet conjugué d’une interdiction de détention d’or sur le territoire national et d’une hausse des agrégats de monnaie au sens large (M3), qui avaient progressé de 260 % en 1947.[i]
Aux termes de l’accord de Bretton Woods de 1944, les banques centrales étrangères pouvaient librement échanger des dollars contre de l’or, ce qui s’est traduit par une stabilité des prix des matières premières, de l’énergie et des produits bruts, cotés en dollars. Le pétrole brut valait 2,57 $ le baril en 1950 et, en 1968, il n’avait atteint que 3,07 $. La stabilité des prix de l’énergie et des matières premières a contribué à ce que les prix de gros n’augmentent que progressivement sur la période, malgré l’accroissement de la quantité de monnaie et de crédit, qui avait encore progressé de 287 % depuis 1947. En réalité, il existait deux étalons : un dollar fiduciaire sur le plan intérieur et un étalon de change dollar-métal précieux entre gouvernements.
Les données empiriques montrent qu’un étalon de pièces d’or pur est associé à une baisse modérée des prix dans le temps. Les compromis qui limitent la faculté des agents économiques d’échanger librement l’or contre de la monnaie fiduciaire suppriment la stricte discipline imposée à l’émetteur, ce qui conduit inévitablement à une baisse du pouvoir d’achat. En donnant aux étrangers, par l’intermédiaire de leurs banques centrales, accès à un étalon de change en métal précieux, l’accord de Bretton Woods a préservé une stabilité générale des prix des intrants que sont les matières premières et l’énergie. Mais cela ne devait pas durer, en raison de l’expansion de la devise et du crédit en dollars, non seulement sur le plan intérieur, mais aussi pour financer des guerres, notamment en Corée puis au Viêt Nam. L’expansion monétaire s’est poursuivie à mesure que l’Amérique établissait des présences militaires dans l’ensemble du monde libre, et cette expansion dépréciative devait inévitablement imposer des tensions systémiques entre l’étalon fiduciaire intérieur et l’étalon-métal précieux extérieur. Cela a conduit à l’échec du pool de l’or de Londres à la fin des années 1960, puis à la fin de l’accord de Bretton Woods en août 1971.
La fin de Bretton Woods a été suivie de hausses de prix massives de la part des pays exportateurs d’énergie et de matières premières, auxquels l’étalon de change en métal précieux avait été retiré. Sous l’impulsion de l’Arabie saoudite, les membres de l’OPEP ont cherché à obtenir une compensation suffisante pour les convaincre de conserver des dépôts en dollars, et le prix du pétrole a bondi à 32,50 $ le baril en décembre 1979, soit plus de dix fois le niveau de 1968, qui était de 3,07 $.
Pour bien mesurer les conséquences de la démonétisation des devises, réduites à leur statut fiduciaire, il nous faut à présent examiner l’évolution du pouvoir d’achat du dollar fiduciaire par rapport à la monnaie proprement dite, c’est-à-dire l’or. Nous savons que, sous un étalon de change en pièces d’or illimité, la devise fonctionne comme un substitut de l’or et que le rapport entre le niveau des réserves monétaires détenues par le public et la détention de biens est intrinsèquement stable, reflétant la confiance dans la devise. Mais dans ces conditions de monnaie saine, l’expansion de la devise et du crédit entraînait une baisse correspondante de leur pouvoir d’achat. En d’autres termes, la théorie quantitative de la monnaie décrivait de façon adéquate la relation entre les prix.
Cela nous permet d’utiliser le cours de l’or comme indicateur entre le cas de la monnaie saine et celui des devises fiduciaires. D’un cours théorique de 35 $, le prix de l’or s’établit cette semaine à 1 850 $. Cela représente une baisse du pouvoir d’achat de la devise dollar de 98,1 % par rapport à la monnaie légale.
Précisons que nous ne prétendons pas qu’une mesure quelconque de la hausse des prix ait progressé de l’inverse de ce montant. Mais il est clair que la perte de pouvoir d’achat d’une devise purement fiduciaire n’est pas du même ordre que les fluctuations observées sous un étalon de change-or. Et si l’on considère l’évolution de la masse monétaire M3, on parvient à une conclusion similaire quant à la dépréciation du dollar. En 1971, la M3 américaine était enregistrée à 638,3 milliards de dollars, et le chiffre de février de cette année ressort à 21 812. Cela représente une dépréciation de 97,1 %.
Il est impossible de quantifier la mesure dans laquelle cela se reflète dans le niveau général des prix à la consommation. La construction d’un indice des prix comporte une part considérable de subjectivité, et l’expérience de chacun diffère ; dans ce contexte, les indices officiels des prix à la consommation sont donc inadaptés. Nous ne pouvons affirmer qu’une chose : l’étroite relation entre la M3 et le cours en dollars de l’or au fil du temps laisse penser que les préférences du public en matière de liquidité n’ont pas sensiblement changé depuis la fin de Bretton Woods. Mais au lieu d’alimenter une hausse de l’ensemble des prix des produits, l’injection de quantités monétaires supplémentaires a indéniablement gonflé la valeur d’actifs financiers qui ne figurent pas dans l’indice des prix à la consommation.
Nous devons donc avoir conscience de deux conséquences. Non seulement l’expansion conjuguée des quantités de devise et de crédit bancaire a entraîné une baisse du pouvoir d’achat des devises fiduciaires, mais elle a aussi engendré une bulle financière et une spéculation croissante qui éclipsent les excès antérieurs, tels que l’aventure du Mississippi de John Law et la bulle des mers du Sud. Il s’agit d’un phénomène mondial qui ne peut être associé qu’à la financiarisation de la devise et du crédit. Et l’une de ses caractéristiques est la compression des taux d’intérêt jusqu’à la borne zéro et, pour d’autres devises d’importance systémique, jusqu’en territoire négatif, contre nature.
L’erreur à l’origine des taux d’intérêt
Les banques centrales voudraient nous faire croire que les taux d’intérêt sont le prix de la monnaie et qu’en gérant ce prix, elles peuvent gérer la demande de monnaie. Si un chef d’entreprise qui établit un calcul d’investissement lié à sa production considère sans aucun doute l’intérêt comme un coût d’exploitation, un investisseur le perçoit tout autrement. Il y voit une compensation pour la perte de la possession de son argent, une compensation pour le risque de prêt et une compensation pour toute variation attendue du pouvoir d’achat de sa monnaie jusqu’à son remboursement.Lorsque la monnaie est saine, c’est-à-dire lorsqu’aucune détérioration de son pouvoir d’achat n’est anticipée, le taux d’intérêt, avant prise en compte du risque de prêt, dépend de l’offre d’épargne dans le contexte de la préférence pour le présent, c’est-à-dire de la compensation que les épargnants attendent pour la perte temporaire de la possession de leur monnaie.
Malgré des décennies de déni de la part des autorités, la définition juridique de la monnaie est métallique, et l’on entend généralement par là l’or, car c’est l’étalon-or qui l’a emporté sur l’argent. Une pièce d’or détenue ne rapporte aucun intérêt. Ce n’est que lorsqu’elle est échangée contre du crédit, c’est-à-dire une promesse de remboursement faite au prêteur, que l’intérêt intervient. La figure 1 montre comment il a varié pour les prêts au gouvernement britannique, qui, pour le crédit en livres sterling, peut être considéré comme le taux exempt de risque de contrepartie, par comparaison avec, par exemple, un prêt à une entreprise. La période court de la frappe des premiers souverains, devenus l’étalon monétaire en or en 1820, jusqu’à l’année précédant l’abandon des accords de Bretton Woods.

Sans ordre particulier, les facteurs à considérer sont la disponibilité du numéraire, la volatilité du prix de la dette, l’expansion et la contraction du crédit en cours, le risque de guerre, le risque politique et la suspension de l’étalon métallique. L’année 1817 se situe deux ans après la défaite de Napoléon à Waterloo et, tandis que la Grande-Bretagne prospérait grâce à la révolution industrielle qui suivit, le rendement a baissé jusqu’à un point bas en 1897. Les variations du rendement ont été particulièrement visibles avant le Bank Charter Act de 1844, reflétant un cycle d’expansion et de contraction du crédit bancaire ; par la suite, la volatilité des taux d’intérêt s’est probablement reflétée davantage dans les taux des dépôts bancaires que dans le rendement « sans risque » des Consols.
À la fin du XIXe siècle, les découvertes d’or en Afrique du Sud ont commencé à affecter le pouvoir d’achat de la monnaie. À partir de 1886, la production minière mondiale annuelle est passée d’environ 157 tonnes à 702 tonnes en 1913, soit un peu plus du double des stocks estimés hors sol. La convertibilité fut suspendue en 1914, au début de la Première Guerre mondiale, puis suivie en 1925 d’un étalon-métal précieux qui fonctionna jusqu’en 1932. Ce fut une période de volatilité des taux d’intérêt, marquée par l’effondrement des monnaies et des économies européennes, les interventions sur les marchés du métal précieux comme sur les taux d’intérêt, l’essor américain des années 1920 puis la dépression, les troubles sociaux et la Seconde Guerre mondiale.
En 1945, le rendement des Consols a atteint un plancher de 2,6 % avant de monter au-dessus de 9 % lorsque le pool de l’or de Londres a échoué à la fin des années soixante. Cette hausse des rendements d’après-guerre reflétait le déclin de la Grande-Bretagne par rapport à l’Amérique, sous l’effet d’une fiscalité punitive, d’un socialisme agressif et d’une livre sterling fiduciaire frôlant de plus en plus la crise.
Même avec un étalon monétaire en or, les faits montrent que les taux d’intérêt peuvent varier considérablement. Mais la figure 2 montre qu’ils ne sont pas corrélés au taux d’inflation.

Le taux d’inflation retenu est la variation annuelle du niveau des prix de gros, et le coût d’emprunt de gros représente les taux à terme en l’absence de primes de risque. L’absence de toute corrélation jette un doute considérable sur la politique monétaire actuelle des banques centrales. La corrélation existe en revanche entre le niveau des prix et les coûts d’emprunt, comme le montre la figure 3. Elle illustre la relation entre le niveau général des prix et les taux d’intérêt sur des marchés généralement libres de fixer cette relation.

Keynes, qui n’a pas su l’expliquer, l’a nommée paradoxe de Gibson ; l’explication de cette corrélation est que les producteurs doivent estimer le prix final de leur production dans leurs calculs. Des prix plus élevés leur permettent de payer un taux d’intérêt plus élevé dans la quête du profit, de sorte que leurs agents au sein du système bancaire peuvent faire monter les taux de dépôt pour inciter les épargnants à prêter plutôt qu’à dépenser. L’erreur de Keynes fut de supposer que les taux d’intérêt étaient fixés par des épargnants retenant l’offre d’épargne, avides de revenus « non gagnés », plutôt que par les entreprises du fait de leurs calculs de profit.
Après le milieu des années soixante-dix, au Royaume-Uni, la corrélation a pris fin alors que l’indice des prix continuait de s’envoler. Les taux d’intérêt nominaux, mesurés par les Consols, sont restés élevés, atteignant d’abord un pic de plus de 15 % à la fin de 1973, alors que l’inflation des prix avait grimpé à 26 % et que le FMI venait au secours de la Grande-Bretagne dans sa crise. La crise de l’inflation des prix aux États-Unis ne s’est matérialisée qu’à la fin de la décennie, lorsque la Fed a finalement relevé le taux des fonds fédéraux à plus de 19 %. Par la suite, les banques centrales ont de plus en plus pris le contrôle des marchés à mesure que la financiarisation des grandes économies occidentales s’accélérait.
Cette période semble toucher à sa fin : les banques centrales sont contestées par les marchés dans leur tentative de maintenir les taux d’intérêt bas, tandis que la baisse du pouvoir d’achat des monnaies s’est accélérée. Les marchés semblent reprendre leurs droits.
Nous sommes désormais confrontés à la hausse des prix
L’invention de la macroéconomie, issue de la Théorie générale de Keynes et de son rejet de la loi de Say, visait à établir et à justifier une gestion étatique des économies, au détriment des marchés libres. L’intérêt propre des gouvernements et de leurs agences, sous la forme des banques centrales, nous a conduits à la situation actuelle. Les autorités ont dépensé au-delà de leurs recettes et manipulé les taux d’intérêt pour en masquer les conséquences. Les preuves de cette faute économique ont été occultées par la gestion des statistiques. La macroéconomie a désormais fait son temps et, alors que ses adeptes ferment les yeux sur l’effet de la quantité de monnaie, nous semblons au bord d’un gouffre monétaire.Depuis le mandat d’Alan Greenspan à la Fed, sinon avant, la nécessité de soutenir la valeur des actifs pour préserver la confiance dans l’économie constitue la pierre angulaire de la politique officielle. La production de biens a été chassée vers l’Asie, où la main-d’œuvre est moins chère et où les délais de production sont considérablement plus courts. Les économies occidentales, vidées de leur substance, se sont de plus en plus appuyées sur les activités financières pour combler le vide laissé par la production, et la baisse des taux d’intérêt observée depuis le début des années 1980 a soutenu la valeur des actifs financiers dans un marché haussier de long terme. Cela a été une situation gagnant-gagnant pour les grandes banques, qui s’appuient de plus en plus sur des actifs financiers comme garanties de prêts, plutôt que sur des actifs productifs.
Même si cela ne peut être vérifié avec rigueur, il est tout à fait crédible de soutenir que l’inflation de la bulle financière a remplacé, dans une certaine mesure, l’inflation des prix des biens. La mesure dans laquelle cela pourrait être vrai a sans aucun doute influencé la politique monétaire, au point que tous les tenants de la pensée dominante, des décideurs publics jusqu’en bas de l’échelle, ne croient plus que les variations de la quantité de monnaie et de crédit aient une incidence sur les prix à la consommation.
Pourtant, elles en ont une. L’alourdissement des déficits budgétaires à des niveaux sans précédent pendant la crise du covid et pour d’autres raisons a dégradé le dollar et les monnaies alliées, entraînant une baisse accélérée de leur pouvoir d’achat. Et enfin, dans un pacte de suicide politique, les Américains entraînent leurs alliés dans une guerre de sanctions contre le premier exportateur mondial de matières premières, la Russie. Cela devrait nous rappeler le pouvoir exercé sur les prix de l’énergie par l’OPEP lorsqu’elle s’est vu priver, avec la fin de Bretton Woods, de la possibilité de convertir des dollars en or.
Si ceux que le président Poutine appelle les « inamicaux » arrêtaient net l’expansion de la monnaie et du crédit, leurs monnaies se stabiliseraient. Mais cela n’arrivera pas, en raison des conceptions erronées keynésiennes et de la réalité politique. Par conséquent, les prix continueront d’augmenter, et le risque s’accroît désormais de voir entrer en jeu le second facteur de la relation entre monnaie et prix.
Pour que les monnaies fiduciaires aient une quelconque validité aux yeux de leurs utilisateurs, il faut une confiance fondamentale dans le pouvoir et l’autorité des gouvernements qui définissent la politique monétaire. Si cette confiance disparaît, les préférences en faveur d’une monnaie s’érodent au point qu’aucun consommateur sensé ne souhaite plus la détenir.
Nous en sommes à un stade important de ce chemin vers l’extinction. Les taux d’intérêt montent inexorablement, et les acteurs du marché commencent tout juste à comprendre que les prévisions officielles, selon lesquelles, après un ou deux ans de taux légèrement plus élevés, les hausses de prix reviendront à l’objectif d’une progression de l’IPC de 2 %, relèvent de la propagande. La bulle financière, gonflée pendant des décennies, est maintenant en train d’imploser.
Il est temps d’examiner la réponse des décideurs. Ayant écarté la théorie quantitative de la monnaie, nous pouvons constater que l’implosion de la bulle financière oblige les banques centrales à accélérer l’expansion monétaire et à garantir l’expansion du crédit bancaire, en sauvant l’ensemble du réseau bancaire commercial si nécessaire.
Nous sommes sur le point de connaître le pire des deux mondes simultanément : tandis que la bulle financière s’effondre, en anticipation d’une dépréciation accélérée des monnaies fiduciaires et en réponse à celle-ci, les prix de tout, des matières premières aux produits finis, vont s’envoler à mesure que se concrétise un « crack-up boom ».
[i] Voir Some Tables of Historical US Currency and Monetary Aggregates Data — Federal Reserve Bank of St Louis Working Paper 2003-006A.
[i] Chapitre 1 : le concept de valeur de la monnaie.
[ii] Pour une description du fonctionnement du système bancaire et de la création de crédit bancaire, voir https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/building-a-better-banking-system
[iii] Estimations tirées d’une étude de James Turk : https://www.goldmoney.com/research/goldmoney-insights/the-aboveground-gold-stock
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