Mais, dans un sens plus large, les conditions inflationnistes que l’on décrit comme de la stagflation n’en relèvent en aucun cas. Elles résultent de l’augmentation de la masse monétaire, qui sape le pouvoir d’achat des monnaies, une situation économique extrêmement dangereuse qui, faute d’être pleinement maîtrisée, conduit à la destruction d’une monnaie fiduciaire.
Au Royaume-Uni comme ailleurs, des responsables politiques affirment qu’il faut augmenter les salaires des personnes à faible revenu pour les inciter à reprendre le travail. Sans hausse de la productivité, cela revient à recommander la stagflation. Mais, pour mesurer la stagnation de la production, responsables politiques et économistes se laissent induire en erreur par les estimations de la productivité individuelle de l’OCDE, qui produit les statistiques de base.
Cet article met en évidence les hypothèses erronées qui sous-tendent les calculs de productivité de l’OCDE et explique pourquoi il n’appartient pas aux gouvernements de chercher à la gérer. Si les gouvernements doivent faire quelque chose de positif, ce devrait être de réduire les charges sur l’emploi et de cesser leurs interventions.
Le lecteur moins intéressé par l’usage abusif des statistiques du travail et de la production peut passer la section consacrée à l’approche de l’OCDE en matière de productivité et se reporter directement, plus loin dans l’article, au bref point sur l’évolution plus large de l’hyperinflation mondiale.
Introduction
Alors que l’économie mondiale sombre dans un effondrement hyperinflationniste, des commentateurs qui n’en ont pas encore pleinement compris la dynamique prennent désormais conscience que l’inflation des prix risque de s’avérer plutôt persistante et très éloignée de la description « transitoire » que Jay Powell espérait.Toujours sur la défensive, ces responsables politiques qui ne regardent que dans le rétroviseur commencent à y voir la preuve d’une stagflation. Les néo-keynésiens trouvent cette notion contradictoire, puisqu’elle est censée décrire la combinaison d’une inflation et d’une économie stagnante. Mais c’est sortir le mot de son contexte d’origine. Je suis bien placé pour le savoir, car il a été employé pour la première fois par Iain Macleod, alors député et chancelier fantôme dans l’opposition conservatrice, le 17 novembre 1965. Iain se trouvait être le frère aîné de mon père ; il était donc mon oncle.
Voici un extrait du discours prononcé par Iain aux Communes ce jour-là.[i] Je cite un passage assez long afin de lui restituer son véritable contexte :
« Nous connaissons aujourd’hui le plus grand écart entre productivité et revenus de toute l’histoire économique moderne. Il est certain que l’histoire est en train de s’écrire. L’indice de la production industrielle, à 133 pour janvier (révisé, d’après les derniers chiffres, à 134 je crois, et retombé à 131 pour décembre), est assurément historique. Je ne trouve aucune période, et j’ai vérifié en remontant très loin, à l’exception possible de 1952, où, en 13 ans, l’écart ait été aussi large entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisions réellement.
« Nous avons désormais le pire des deux mondes : non pas seulement l’inflation d’un côté ou la stagnation de l’autre, mais les deux ensemble. Nous sommes dans une sorte de situation de « stagflation », et l’histoire moderne est bel et bien en train de s’écrire. Il y a un autre point derrière ces chiffres. Comme je l’ai dit, la production a reculé de 1 % ou de ½ %, tandis que les revenus ont augmenté, peut-être, de 8 %. Cela ne peut avoir que deux conséquences dans les mois à venir : soit une hausse considérable de notre facture d’importations pour répondre à l’augmentation des dépenses de consommation, soit une hausse très réelle de nos prix. »
Voilà donc. La référence portait précisément sur la combinaison d’une production stagnante et d’une inflation des salaires. C’est, ironie du sort, la situation que promeut aujourd’hui le gouvernement conservateur dirigé par Boris Johnson, qui vante la hausse des salaires sans production immédiate pour y répondre. Ce n’est qu’un vague espoir pour l’avenir. Il n’y a vraiment aucune différence entre l’approbation par le gouvernement de salaires plus élevés, en 1965, dans des industries en grande partie nationalisées sans amélioration de la productivité, et la situation salariale actuelle. Seul le langage a changé. Boris court après le mirage d’une transformation économique dans laquelle l’industrie parviendrait on ne sait comment à absorber des salaires plus élevés tout en restant en activité.
Ce n’était pas, comme on le suppose communément, une description plus large d’une économie qui cale alors que les prix à la consommation augmentent. Mais, pour de nombreux observateurs, c’est ce que la stagflation est devenue. C’est désormais un mot-valise pour une situation fourre-tout, cette dernière étant une description inadéquate des conséquences d’une stimulation monétaire antérieure. C’est une étape intermédiaire sur la voie qui mène à la découverte de la véritable menace hyperinflationniste à laquelle nous sommes tous exposés à l’échelle mondiale, si, comme cela semble probable, les gouvernements démocratiques sont devenus si dépendants des dépenses non financées qu’ils ne peuvent plus s’en passer.
La stagflation est communément associée aux années 1970. Mais, comme nous l’avons vu, le terme a été appliqué à une situation antérieure, un cycle de crédit entier avant que l’inflation des prix ne menace de s’emballer à partir de 1972.
Un autre aspect tenait à la situation monétaire, différente, que les statistiques américaines illustrent le mieux. Le crédit bancaire aux États-Unis a progressé plus rapidement dans les années 1970 qu’entre 2010 et 2021, mais depuis la financiarisation de l’économie, cette comparaison est devenue inutilisable en raison du développement du système bancaire parallèle, dont la création de crédit ne peut être définie statistiquement. Un meilleur indicateur est la base monétaire de la Fed, et la figure 1 montre comment elle a progressé depuis 2005, par comparaison avec sa croissance entre 1965 et 1981.

De 1965 à 1981, la base monétaire américaine a augmenté de 191 %, alors que, de 2005 à ce jour, elle a augmenté de 716 %. À elle seule, cette augmentation massive de la base monétaire ne déclenche pas d’hyperinflation des prix : celle-ci dépend de l’évolution de la perception qu’a le public du pouvoir d’achat de la monnaie qu’il utilise pour ses transactions quotidiennes. Mais les particuliers sont plus susceptibles de percevoir un lien avec des mesures de monnaie au sens étroit, telles que la base monétaire d’une banque centrale, qu’avec le crédit bancaire, d’autant que même des investisseurs financièrement avertis ne comprennent pas comment le crédit bancaire est créé ni quels en sont les effets probables.
Il suffit de dire que, dans l’histoire de la banque et de la création de dépôts, un cycle d’expansion du crédit bancaire suivi de sa contraction est identifiable et peut être expliqué. Et les données empiriques montrent que le cycle du crédit bancaire a moins d’effet sur les prix, sur la durée de son essor et de son déclin, que les augmentations de la base monétaire.
Cela étant, on peut considérer que comparer les perspectives de perte de pouvoir d’achat des monnaies aujourd’hui à la situation de la prétendue stagflation des années 1970 est trompeur. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour ce que les historiens de l’économie appellent une hyperinflation, mais que l’on décrit plus justement comme un effondrement substantiel ou total du pouvoir d’achat des monnaies contemporaines.
Comme indiqué plus haut, le terme de stagflation ne s'appliquait à l'origine qu'à une situation dans laquelle les salaires augmentent sans être soutenus par la production. Hormis le coût du travail, les prix n'étaient même pas évoqués. Aujourd'hui, dans un contexte inflationniste plus large, nous constatons que des conditions similaires existent pour la définition initiale du terme. Les coûts salariaux augmentent dans toutes les juridictions, tandis que la production semble stagner. Comme mentionné dans l'introduction, Boris & Co semblent s'en excuser en affirmant que le Royaume-Uni doit passer d'une économie à bas salaires et faible productivité à une économie à salaires plus élevés et plus productive, cette dernière condition demeurant une perspective indéfinie dans l'avenir. Il est probable que d'autres dirigeants nationaux tiennent ou tiendront des propos similaires dans leurs juridictions.
De temps à autre, une vague de commentaires sur la productivité nationale apparaît. Et pour les Britanniques, la faible productivité est un héritage contemporain de l'angoisse liée au Brexit. L'OCDE, le Trésor, la Banque d'Angleterre et les partisans du maintien dans l'UE affirment tous que le niveau de productivité du Britannique moyen est lamentablement insuffisant, ce qui montrerait combien il a besoin du confort assuré de l'appartenance à l'UE.
En 2017, l'OCDE a publié un document sur les conséquences économiques du Brexit, recommandant même que la Grande-Bretagne organise un second référendum afin d'annuler la décision du Brexit. Pour étayer son analyse, elle a affirmé que la productivité du travail britannique était au point mort, tandis que celle de la France, de l'Allemagne, des États-Unis et les moyennes de l'ensemble des pays de l'OCDE progressaient.[ii]
Les lecteurs réguliers de mes articles savent que je réprouve les statistiques étatistes, les moyennes et l'analyse néo-keynésienne qui les accompagne. Le concept de productivité des économètres est un excellent exemple de la raison pour laquelle les statistiques fondées sur des informations douteuses devraient être totalement écartées. L'OCDE, principale source des statistiques de productivité citées par les responsables politiques, semble utiliser les statistiques non pas dans une véritable recherche de la vérité, mais comme un porte-voix de la gestion de l'économie par l'État. Étant basée à Paris, cette institution se montre particulièrement favorable à l'étatisme européen.
C'est l'organisation qui est à l'origine de l'analyse internationale officielle des statistiques du travail, tout en étant entièrement financée par des gouvernements intéressés. Cependant, à première vue, la productivité devrait être un sujet consensuel et difficile à critiquer. Le PIB divisé par le nombre d'heures travaillées est une mesure simple. Mais elle est trompeuse par son apparente simplicité.
« La productivité n’est pas tout, mais à long terme, c’est presque tout. La capacité d’un pays à améliorer son niveau de vie au fil du temps dépend presque entièrement de sa capacité à accroître la production par travailleur. »[iii]
Par cette citation, Krugman laisse entendre que la productivité relève de la politique nationale et devrait donc primer sur les intérêts de l’employeur. C’est manifestement contraire aux faits : mis à part les cas trop fréquents d’employeurs qui sollicitent des subventions publiques pour combler leurs lacunes de productivité, un salarié n’ajoute de la valeur que s’il est employé par un employeur dans un but lucratif. Cette décision appartient à l’employeur, non à l’État. Le fait que l’OCDE mette en avant le point de vue de Krugman confirme que ses analyses économiques sont en accord avec sa pensée.
C’est à partir de là que commencent les erreurs statistiques, à commencer par la pertinence du PIB. Le PIB est conçu pour saisir la consommation finale et sous-estime la production de biens d’ordre supérieur, tels que les machines industrielles et les services intermédiaires, faute d’enregistrer les étapes intermédiaires de la production. Les États-Unis reconnaissent désormais ce point important grâce à l’introduction d’une statistique relativement récente, la production brute (gross output, GO).
La GO est publiée chaque trimestre par le Bureau of Economic Analysis ; elle représente presque le double du PIB. Aux États-Unis, le PIB par heure travaillée ne représente donc que la moitié de la mesure réaliste du rapport entre la production et les coûts de main-d’œuvre dans les secteurs d’activité du secteur privé. La GO confirme qu’utiliser le PIB dans une formule de productivité est outrageusement trompeur. Or l’OCDE n’estime pas la GO, et il convient de noter que les pays présentent des degrés variables de production intermédiaire, ce qui rend de toute façon toute comparaison à périmètre identique impossible.
Dans nos affaires quotidiennes, il est aisé de démontrer l’absurdité du concept de productivité du travail. Par exemple, si vous êtes dans le commerce de détail, vous pouvez juger votre personnel de vente productif, puisqu’il produit des ventes. Mais la majeure partie de la fréquentation de votre magasin n’a probablement rien à voir avec le savoir-faire du vendeur. Le décorateur de vitrine y a peut-être contribué, ou non, et qu’en est-il des agents d’entretien et des comptables, ainsi que du personnel d’entrepôt et des chauffeurs qui livrent le magasin ? Pris individuellement, ils constituent un coût, difficile voire impossible à rattacher individuellement aux ventes finales, qui composent le PIB. Diriger une entreprise consiste donc à coordonner des équipes aux apports complémentaires, et mesurer la production des individus en termes de PIB n’a plus de sens. Dans ce contexte, la GO est une mesure plus réaliste.
En intervenant dans la production du secteur privé, l’État la rend moins efficace en imposant des taxes et des réglementations et en perturbant la relation entre employeur et salarié. En tant que forme de capital engagé dans la production, le travail perd en souplesse. L’État ne veut pas que les entreprises licencient lorsque leurs calculs se révèlent erronés. Il entrave au contraire la redistribution de la main-d’œuvre en subventionnant l’entrepreneur peu compétitif. Les gouvernements pénalisent aussi les entreprises rentables en taxant les bénéfices et, dans bien des cas, l’emploi lui-même.
Par ailleurs, les différents secteurs mobilisent leurs diverses formes de capital de manières différentes ; au sein des moyennes statistiques, la contribution de l’effort humain à l’ensemble varie donc considérablement. Et l’on ne peut pas faire la moyenne entre un technicien chargé de superviser des robots coûteux sur une chaîne de production automatisée et un agent chargé de balayer les sols.
La contribution de l’État lui-même au PIB doit être exclue de tout calcul de productivité, car elle ponctionne des ressources au détriment d’une production plus efficace dans le secteur privé. Les services fournis par l’État ne sont pas demandés par les consommateurs, mais leur sont imposés.
Le problème des statistiques telles que la productivité est que chacun pense qu’elles signifient quelque chose. Et, bien sûr, la classe politique, ministres des finances compris, ne défend rien et se laisse séduire par n’importe quoi. Cela dit, laissons de côté le fait que ce joyau économétrique n’est que du toc, et reformulons les chiffres pour en tirer quelque chose de plus significatif. Quelque chose qu’un chef d’entreprise pourrait juger utile comme base de comparaison dans la recherche de la meilleure juridiction où établir son activité. Quelque chose qui lui indiquerait s’il doit quitter la Grande-Bretagne pour l’Europe continentale, comme l’OCDE croit encore que devrait être la conséquence économique du Brexit.
À cette fin, nous retiendrons quatre pays d’Europe dans la base de données de l’OCDE, dont le Royaume-Uni. En 2019 (derniers calculs de l’OCDE), le PIB par heure travaillée, en équivalents dollars américains, classait les pays par ordre de productivité décroissante : France 67,50 $, Allemagne 66,40 $, Royaume-Uni 58,40 $ et Italie 53,40 $. Pour ce que cela vaut, le Royaume-Uni se situe en deçà de la moyenne de la zone euro (59,5 $), et en particulier de ses proches voisins, comme la Belgique et les Pays-Bas. Il ne fait guère mieux que la moyenne de l’OCDE (54,5 $) : une position peu enviable pour une grande nation avancée.
Ce sont les chiffres de l’OCDE sur lesquels les ministres des finances britanniques successifs ont fondé leur conviction que leurs contribuables sont improductifs, et que, s’il était possible de les exhorter à travailler plus efficacement, les recettes fiscales augmenteraient. Car tel est le véritable intérêt du trésorier de l’État en la matière.
Une approche plus sensée consiste à examiner la productivité du point de vue du chef d’entreprise. C’est sur son chiffre d’affaires qu’il doit payer à la fois les charges sociales et fiscales liées à l’emploi et les salaires de ses employés. En reconstituant les chiffres de l’OCDE, nous devons aussi retirer l’État, car notre démarche vise à nous concentrer sur le secteur privé. Nous devons ensuite déduire les chômeurs pour obtenir le nombre de personnes employées. Le tableau 1 quantifie la population active du secteur privé en 2019.

Il convient de noter qu’il existe différentes manières de compter les agents publics, et que la France et l’Italie en particulier comptent des secteurs importants sous contrôle de l’État dont le personnel n’est pas comptabilisé parmi les agents publics.
Nous devons ensuite calculer le PIB du secteur privé par salarié du secteur privé. Cela rapproche les ajustements des effectifs du tableau 1 du PIB du secteur privé. Le PIB et la part de l’État dans celui-ci portent sur l’année civile 2019 ; après cette date, les dépenses publiques, et donc leur part du PIB, ont augmenté du fait de la pandémie, faussant leur place dans l’économie. Le résultat figure dans le tableau 2.

Notre salarié moyen est tenu pour responsable de la production d’une part du PIB qui est la plus faible en France et la plus élevée au Royaume-Uni. Qui l’aurait cru ! L’OCDE nous disait que le salarié français était le plus productif, suivi du salarié allemand, puis du britannique. Quant à l’Italie, eh bien, c’était l’Italie. Les calculs de l’OCDE ont chuté dès le premier obstacle.
Cependant, pour employer ce salarié moyen, il faut verser un salaire, ainsi que des cotisations sociales et des charges liées à l’emploi, avant que l’entreprise puisse espérer tirer profit de son travail. C’est notre dernier ajustement dans la recherche de chiffres plus pertinents du point de vue du chef d’entreprise. Le résultat figure dans notre dernier tableau, le tableau 3.

Il va de soi que ces chiffres sont loin de constituer une mesure fidèle de la productivité. Comme indiqué plus haut, si l’UE produisait des chiffres de GO, incluant les processus intermédiaires ainsi que la valeur finale des biens, le rendement par salarié serait plus cohérent. L’Allemagne, forte de sa solide base industrielle, est probablement la plus sous-évaluée, l’Italie et la France l’étant moins. La Grande-Bretagne se situe peut-être à mi-chemin, comme sans doute les États-Unis, avec une GO proche du double du PIB. Et l’on pourrait même démontrer que les entreprises françaises emploient leurs ressources humaines de manière rentable, de justesse peut-être.
La conclusion de cet exercice est que le chef d’entreprise moyen qui emploie le salarié moyen, mesuré par le PIB moyen par salarié, obtient le meilleur rendement de son investissement en capital humain en Italie, suivie du Royaume-Uni. L’application de la GO au lieu du PIB inverserait presque certainement cet ordre, l’Allemagne et le Royaume-Uni apparaissant comme les sites les plus productifs, et la France et l’Italie les moins attractifs. S’il a une préférence pour la France ou l’Italie, le chef d’entreprise ferait bien d’obtenir de l’État des conditions avantageuses pour toute la durée de son investissement. Et sur d’autres facteurs, tels que la langue, la culture et l’absence de nationalisme étriqué en matière de propriété des entreprises, la Grande-Bretagne devance même l’Allemagne, haut la main. C’est peut-être ce qui pousse les constructeurs de marques automobiles internationales, y compris allemandes, à implanter en Grande-Bretagne bon nombre de leurs sites de production.
Les chiffres mêmes de l’OCDE, reformulés pour refléter la réalité commerciale, donnent des résultats qui contredisent les conclusions de l’OCDE. En élaborant les tableaux présentés ici, j’ai constaté d’importantes divergences entre les statistiques de différentes sources, et l’application de taux de change différents aux coûts a une incidence statistique supplémentaire.
Du fait de son vaste secteur agricole fonctionnant largement en espèces, le PIB de la France est nécessairement sous-évalué, le rôle des entrepreneurs individuels dans ses zones rurales n’étant pas correctement enregistré. Et en Italie, comme ailleurs à un degré moindre, les salaires moyens varient fortement, non seulement d’un secteur d’activité à l’autre, mais aussi d’une région à l’autre.
Les tableaux reformulés ci-dessus n’ont pour but que de donner une approximation très grossière de la productivité des salariés. Le capital humain, employé à des tâches très diverses, ne peut être mesuré par personne, hormis celui qui verse les salaires. En outre, l’approche de l’OCDE incite les responsables politiques et les économistes mathématiciens à ignorer l’incidence des charges liées à l’emploi. C’est là que le Royaume-Uni obtient un résultat relativement bon et que la France est un désastre, ce que reflète un chômage perpétuellement élevé, car il n’est pas rentable d’employer de nombreux travailleurs.
Plutôt que de reprocher au secteur privé son manque de productivité, il serait certainement plus pertinent que les gouvernements examinent les charges qu’ils font peser sur la production et agissent en conséquence. Quant aux responsables politiques britanniques qui affirment que des salaires plus élevés enrichiront la nation, ils font preuve d’une méconnaissance des réalités commerciales fondée sur des statistiques trompeuses. C’était là le sens originel de la stagflation : le versement de salaires sans production correspondante. Et c’est à cela qu’elle devrait se limiter aujourd’hui, sur la base d’une juste compréhension de l’économie du travail.
La raison sous-jacente de la hausse des prix est illustrée par la figure 1, qui montrait que, depuis 2005, la base monétaire américaine a plus que septuplé. Elle est devenue le principal moyen de financement du déficit public et, en l’absence totale de toute suggestion de réduire, voire de geler les dépenses publiques, nous ne pouvons que supposer que l’impulsion à l’origine de la hausse des prix se poursuivra. Elle ne se limite pas aux États-Unis et à leur dollar. C’est un scénario suivi par tous les autres pays membres du G20, à l’exception possible de la Russie et de la Chine.
Il ne s’agit pas seulement d’un problème de stagflation. Les difficultés de production sont désormais bien plus importantes que les seuls coûts de main-d’œuvre. Si la plupart d’entre elles devraient être familières aux lecteurs, il est temps d’en dresser la liste.
Après quatre mois de consolidation, le cours de ce FNB de matières premières a franchi la ligne pointillée à la hausse et progresse de nouveau, ce qui indique que les producteurs subissent une pression renouvelée : ils doivent soit parvenir à augmenter les prix de vente de leur production, soit cesser leur activité. Le chômage augmentera certainement, ce qui alourdira les dépenses publiques et réduira les recettes fiscales. Le financement inflationniste, qui alimentera d’ailleurs une hausse encore plus forte des prix de tous les facteurs de production, ne fait que commencer. Et il ne faut pas le confondre avec la stagflation.
Lors de la réunion du G20 des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales qui s’est tenue cette semaine à Washington, les délégués ont continué d’affirmer que ces conditions se résorberont d’elles-mêmes, conformément à la position du FMI citée plus haut, selon laquelle « l’inflation globale devrait probablement revenir à son niveau d’avant la pandémie d’ici la mi-2022 pour l’ensemble des économies avancées ainsi que des économies émergentes et en développement ». On peut toutefois douter qu’ils y croient pleinement. Il est plus probable qu’ils cherchent avant tout à décourager les achats de précaution, sachant que ceux-ci feraient monter les prix des biens de consommation. Ils espéreront néanmoins que la situation finira par se normaliser, l’inflation globale revenant à son niveau d’avant la pandémie.
[i] https://hansard.parliament.uk/Commons/1965-11-17/debates/06338c6d-ebdd-4876-a782-59cbd531a28a/EconomicAffairs?highlight=stagflation
[ii] Voir la figure 4A page 19 : http://www.oecd.org/eco/surveys/United-Kingdom-2017-OECD-economic-survey-overview.pdf
[iii] Voir https://www.oecd.org/std/productivity-stats/40526851.pdf
Il suffit de dire que, dans l’histoire de la banque et de la création de dépôts, un cycle d’expansion du crédit bancaire suivi de sa contraction est identifiable et peut être expliqué. Et les données empiriques montrent que le cycle du crédit bancaire a moins d’effet sur les prix, sur la durée de son essor et de son déclin, que les augmentations de la base monétaire.
Cela étant, on peut considérer que comparer les perspectives de perte de pouvoir d’achat des monnaies aujourd’hui à la situation de la prétendue stagflation des années 1970 est trompeur. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour ce que les historiens de l’économie appellent une hyperinflation, mais que l’on décrit plus justement comme un effondrement substantiel ou total du pouvoir d’achat des monnaies contemporaines.
Le mythe de la productivité
Nous nous penchons à présent sur l'erreur consistant à laisser l'État déterminer la productivité individuelle, un sujet qui, outre le changement climatique et les dysfonctionnements logistiques prétendument temporaires, a occupé une place centrale dans la politique gouvernementale lors de la réunion du G20 des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales, tenue cette semaine à Washington.Comme indiqué plus haut, le terme de stagflation ne s'appliquait à l'origine qu'à une situation dans laquelle les salaires augmentent sans être soutenus par la production. Hormis le coût du travail, les prix n'étaient même pas évoqués. Aujourd'hui, dans un contexte inflationniste plus large, nous constatons que des conditions similaires existent pour la définition initiale du terme. Les coûts salariaux augmentent dans toutes les juridictions, tandis que la production semble stagner. Comme mentionné dans l'introduction, Boris & Co semblent s'en excuser en affirmant que le Royaume-Uni doit passer d'une économie à bas salaires et faible productivité à une économie à salaires plus élevés et plus productive, cette dernière condition demeurant une perspective indéfinie dans l'avenir. Il est probable que d'autres dirigeants nationaux tiennent ou tiendront des propos similaires dans leurs juridictions.
De temps à autre, une vague de commentaires sur la productivité nationale apparaît. Et pour les Britanniques, la faible productivité est un héritage contemporain de l'angoisse liée au Brexit. L'OCDE, le Trésor, la Banque d'Angleterre et les partisans du maintien dans l'UE affirment tous que le niveau de productivité du Britannique moyen est lamentablement insuffisant, ce qui montrerait combien il a besoin du confort assuré de l'appartenance à l'UE.
En 2017, l'OCDE a publié un document sur les conséquences économiques du Brexit, recommandant même que la Grande-Bretagne organise un second référendum afin d'annuler la décision du Brexit. Pour étayer son analyse, elle a affirmé que la productivité du travail britannique était au point mort, tandis que celle de la France, de l'Allemagne, des États-Unis et les moyennes de l'ensemble des pays de l'OCDE progressaient.[ii]
Les lecteurs réguliers de mes articles savent que je réprouve les statistiques étatistes, les moyennes et l'analyse néo-keynésienne qui les accompagne. Le concept de productivité des économètres est un excellent exemple de la raison pour laquelle les statistiques fondées sur des informations douteuses devraient être totalement écartées. L'OCDE, principale source des statistiques de productivité citées par les responsables politiques, semble utiliser les statistiques non pas dans une véritable recherche de la vérité, mais comme un porte-voix de la gestion de l'économie par l'État. Étant basée à Paris, cette institution se montre particulièrement favorable à l'étatisme européen.
C'est l'organisation qui est à l'origine de l'analyse internationale officielle des statistiques du travail, tout en étant entièrement financée par des gouvernements intéressés. Cependant, à première vue, la productivité devrait être un sujet consensuel et difficile à critiquer. Le PIB divisé par le nombre d'heures travaillées est une mesure simple. Mais elle est trompeuse par son apparente simplicité.
L'approche de l'OCDE en matière de productivité
Dans sa brève étude Defining and measuring productivity, l’OCDE cite Paul Krugman :« La productivité n’est pas tout, mais à long terme, c’est presque tout. La capacité d’un pays à améliorer son niveau de vie au fil du temps dépend presque entièrement de sa capacité à accroître la production par travailleur. »[iii]
Par cette citation, Krugman laisse entendre que la productivité relève de la politique nationale et devrait donc primer sur les intérêts de l’employeur. C’est manifestement contraire aux faits : mis à part les cas trop fréquents d’employeurs qui sollicitent des subventions publiques pour combler leurs lacunes de productivité, un salarié n’ajoute de la valeur que s’il est employé par un employeur dans un but lucratif. Cette décision appartient à l’employeur, non à l’État. Le fait que l’OCDE mette en avant le point de vue de Krugman confirme que ses analyses économiques sont en accord avec sa pensée.
C’est à partir de là que commencent les erreurs statistiques, à commencer par la pertinence du PIB. Le PIB est conçu pour saisir la consommation finale et sous-estime la production de biens d’ordre supérieur, tels que les machines industrielles et les services intermédiaires, faute d’enregistrer les étapes intermédiaires de la production. Les États-Unis reconnaissent désormais ce point important grâce à l’introduction d’une statistique relativement récente, la production brute (gross output, GO).
La GO est publiée chaque trimestre par le Bureau of Economic Analysis ; elle représente presque le double du PIB. Aux États-Unis, le PIB par heure travaillée ne représente donc que la moitié de la mesure réaliste du rapport entre la production et les coûts de main-d’œuvre dans les secteurs d’activité du secteur privé. La GO confirme qu’utiliser le PIB dans une formule de productivité est outrageusement trompeur. Or l’OCDE n’estime pas la GO, et il convient de noter que les pays présentent des degrés variables de production intermédiaire, ce qui rend de toute façon toute comparaison à périmètre identique impossible.
Dans nos affaires quotidiennes, il est aisé de démontrer l’absurdité du concept de productivité du travail. Par exemple, si vous êtes dans le commerce de détail, vous pouvez juger votre personnel de vente productif, puisqu’il produit des ventes. Mais la majeure partie de la fréquentation de votre magasin n’a probablement rien à voir avec le savoir-faire du vendeur. Le décorateur de vitrine y a peut-être contribué, ou non, et qu’en est-il des agents d’entretien et des comptables, ainsi que du personnel d’entrepôt et des chauffeurs qui livrent le magasin ? Pris individuellement, ils constituent un coût, difficile voire impossible à rattacher individuellement aux ventes finales, qui composent le PIB. Diriger une entreprise consiste donc à coordonner des équipes aux apports complémentaires, et mesurer la production des individus en termes de PIB n’a plus de sens. Dans ce contexte, la GO est une mesure plus réaliste.
En intervenant dans la production du secteur privé, l’État la rend moins efficace en imposant des taxes et des réglementations et en perturbant la relation entre employeur et salarié. En tant que forme de capital engagé dans la production, le travail perd en souplesse. L’État ne veut pas que les entreprises licencient lorsque leurs calculs se révèlent erronés. Il entrave au contraire la redistribution de la main-d’œuvre en subventionnant l’entrepreneur peu compétitif. Les gouvernements pénalisent aussi les entreprises rentables en taxant les bénéfices et, dans bien des cas, l’emploi lui-même.
Par ailleurs, les différents secteurs mobilisent leurs diverses formes de capital de manières différentes ; au sein des moyennes statistiques, la contribution de l’effort humain à l’ensemble varie donc considérablement. Et l’on ne peut pas faire la moyenne entre un technicien chargé de superviser des robots coûteux sur une chaîne de production automatisée et un agent chargé de balayer les sols.
La contribution de l’État lui-même au PIB doit être exclue de tout calcul de productivité, car elle ponctionne des ressources au détriment d’une production plus efficace dans le secteur privé. Les services fournis par l’État ne sont pas demandés par les consommateurs, mais leur sont imposés.
Le problème des statistiques telles que la productivité est que chacun pense qu’elles signifient quelque chose. Et, bien sûr, la classe politique, ministres des finances compris, ne défend rien et se laisse séduire par n’importe quoi. Cela dit, laissons de côté le fait que ce joyau économétrique n’est que du toc, et reformulons les chiffres pour en tirer quelque chose de plus significatif. Quelque chose qu’un chef d’entreprise pourrait juger utile comme base de comparaison dans la recherche de la meilleure juridiction où établir son activité. Quelque chose qui lui indiquerait s’il doit quitter la Grande-Bretagne pour l’Europe continentale, comme l’OCDE croit encore que devrait être la conséquence économique du Brexit.
À cette fin, nous retiendrons quatre pays d’Europe dans la base de données de l’OCDE, dont le Royaume-Uni. En 2019 (derniers calculs de l’OCDE), le PIB par heure travaillée, en équivalents dollars américains, classait les pays par ordre de productivité décroissante : France 67,50 $, Allemagne 66,40 $, Royaume-Uni 58,40 $ et Italie 53,40 $. Pour ce que cela vaut, le Royaume-Uni se situe en deçà de la moyenne de la zone euro (59,5 $), et en particulier de ses proches voisins, comme la Belgique et les Pays-Bas. Il ne fait guère mieux que la moyenne de l’OCDE (54,5 $) : une position peu enviable pour une grande nation avancée.
Ce sont les chiffres de l’OCDE sur lesquels les ministres des finances britanniques successifs ont fondé leur conviction que leurs contribuables sont improductifs, et que, s’il était possible de les exhorter à travailler plus efficacement, les recettes fiscales augmenteraient. Car tel est le véritable intérêt du trésorier de l’État en la matière.
Une approche plus sensée consiste à examiner la productivité du point de vue du chef d’entreprise. C’est sur son chiffre d’affaires qu’il doit payer à la fois les charges sociales et fiscales liées à l’emploi et les salaires de ses employés. En reconstituant les chiffres de l’OCDE, nous devons aussi retirer l’État, car notre démarche vise à nous concentrer sur le secteur privé. Nous devons ensuite déduire les chômeurs pour obtenir le nombre de personnes employées. Le tableau 1 quantifie la population active du secteur privé en 2019.

Il convient de noter qu’il existe différentes manières de compter les agents publics, et que la France et l’Italie en particulier comptent des secteurs importants sous contrôle de l’État dont le personnel n’est pas comptabilisé parmi les agents publics.
Nous devons ensuite calculer le PIB du secteur privé par salarié du secteur privé. Cela rapproche les ajustements des effectifs du tableau 1 du PIB du secteur privé. Le PIB et la part de l’État dans celui-ci portent sur l’année civile 2019 ; après cette date, les dépenses publiques, et donc leur part du PIB, ont augmenté du fait de la pandémie, faussant leur place dans l’économie. Le résultat figure dans le tableau 2.

Notre salarié moyen est tenu pour responsable de la production d’une part du PIB qui est la plus faible en France et la plus élevée au Royaume-Uni. Qui l’aurait cru ! L’OCDE nous disait que le salarié français était le plus productif, suivi du salarié allemand, puis du britannique. Quant à l’Italie, eh bien, c’était l’Italie. Les calculs de l’OCDE ont chuté dès le premier obstacle.
Cependant, pour employer ce salarié moyen, il faut verser un salaire, ainsi que des cotisations sociales et des charges liées à l’emploi, avant que l’entreprise puisse espérer tirer profit de son travail. C’est notre dernier ajustement dans la recherche de chiffres plus pertinents du point de vue du chef d’entreprise. Le résultat figure dans notre dernier tableau, le tableau 3.

Il va de soi que ces chiffres sont loin de constituer une mesure fidèle de la productivité. Comme indiqué plus haut, si l’UE produisait des chiffres de GO, incluant les processus intermédiaires ainsi que la valeur finale des biens, le rendement par salarié serait plus cohérent. L’Allemagne, forte de sa solide base industrielle, est probablement la plus sous-évaluée, l’Italie et la France l’étant moins. La Grande-Bretagne se situe peut-être à mi-chemin, comme sans doute les États-Unis, avec une GO proche du double du PIB. Et l’on pourrait même démontrer que les entreprises françaises emploient leurs ressources humaines de manière rentable, de justesse peut-être.
La conclusion de cet exercice est que le chef d’entreprise moyen qui emploie le salarié moyen, mesuré par le PIB moyen par salarié, obtient le meilleur rendement de son investissement en capital humain en Italie, suivie du Royaume-Uni. L’application de la GO au lieu du PIB inverserait presque certainement cet ordre, l’Allemagne et le Royaume-Uni apparaissant comme les sites les plus productifs, et la France et l’Italie les moins attractifs. S’il a une préférence pour la France ou l’Italie, le chef d’entreprise ferait bien d’obtenir de l’État des conditions avantageuses pour toute la durée de son investissement. Et sur d’autres facteurs, tels que la langue, la culture et l’absence de nationalisme étriqué en matière de propriété des entreprises, la Grande-Bretagne devance même l’Allemagne, haut la main. C’est peut-être ce qui pousse les constructeurs de marques automobiles internationales, y compris allemandes, à implanter en Grande-Bretagne bon nombre de leurs sites de production.
Les chiffres mêmes de l’OCDE, reformulés pour refléter la réalité commerciale, donnent des résultats qui contredisent les conclusions de l’OCDE. En élaborant les tableaux présentés ici, j’ai constaté d’importantes divergences entre les statistiques de différentes sources, et l’application de taux de change différents aux coûts a une incidence statistique supplémentaire.
Du fait de son vaste secteur agricole fonctionnant largement en espèces, le PIB de la France est nécessairement sous-évalué, le rôle des entrepreneurs individuels dans ses zones rurales n’étant pas correctement enregistré. Et en Italie, comme ailleurs à un degré moindre, les salaires moyens varient fortement, non seulement d’un secteur d’activité à l’autre, mais aussi d’une région à l’autre.
Les tableaux reformulés ci-dessus n’ont pour but que de donner une approximation très grossière de la productivité des salariés. Le capital humain, employé à des tâches très diverses, ne peut être mesuré par personne, hormis celui qui verse les salaires. En outre, l’approche de l’OCDE incite les responsables politiques et les économistes mathématiciens à ignorer l’incidence des charges liées à l’emploi. C’est là que le Royaume-Uni obtient un résultat relativement bon et que la France est un désastre, ce que reflète un chômage perpétuellement élevé, car il n’est pas rentable d’employer de nombreux travailleurs.
Plutôt que de reprocher au secteur privé son manque de productivité, il serait certainement plus pertinent que les gouvernements examinent les charges qu’ils font peser sur la production et agissent en conséquence. Quant aux responsables politiques britanniques qui affirment que des salaires plus élevés enrichiront la nation, ils font preuve d’une méconnaissance des réalités commerciales fondée sur des statistiques trompeuses. C’était là le sens originel de la stagflation : le versement de salaires sans production correspondante. Et c’est à cela qu’elle devrait se limiter aujourd’hui, sur la base d’une juste compréhension de l’économie du travail.
Autres conséquences de l’inflation monétaire
Nous abordons maintenant les conséquences plus larges de l’inflation monétaire passée et actuelle, qu’il ne faut pas confondre avec l’application initiale du terme de stagflation. La stagflation suggère un problème inflationniste moins grave que le risque redoutable d’une hyperinflation des prix. Loin de reconnaître le danger réel, elle laisse entendre que le problème est surmontable, que la situation ne échappera pas totalement au contrôle des gouvernements et qu’une nouvelle hausse des prix est extrêmement improbable. Peut-être estime-t-on que le problème se résorbera de lui-même avec le temps, ce qui prouverait finalement, comme l’affirme le FMI dans sa dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale, que « …dans un contexte de forte incertitude, l’inflation globale reviendra probablement à ses niveaux d’avant la pandémie d’ici la mi-2022 pour le groupe des économies avancées ainsi que pour les économies émergentes et en développement ».La raison sous-jacente de la hausse des prix est illustrée par la figure 1, qui montrait que, depuis 2005, la base monétaire américaine a plus que septuplé. Elle est devenue le principal moyen de financement du déficit public et, en l’absence totale de toute suggestion de réduire, voire de geler les dépenses publiques, nous ne pouvons que supposer que l’impulsion à l’origine de la hausse des prix se poursuivra. Elle ne se limite pas aux États-Unis et à leur dollar. C’est un scénario suivi par tous les autres pays membres du G20, à l’exception possible de la Russie et de la Chine.
Il ne s’agit pas seulement d’un problème de stagflation. Les difficultés de production sont désormais bien plus importantes que les seuls coûts de main-d’œuvre. Si la plupart d’entre elles devraient être familières aux lecteurs, il est temps d’en dresser la liste.
- Les pénuries de main-d’œuvre, dues à de multiples facteurs, entraînent une inflation salariale aiguë dans les secteurs d’activité qui connaissent une demande des consommateurs inattendue après les confinements, tandis que la main-d’œuvre actuellement au chômage ou employée dans des productions moins demandées s’avère indisponible. On espère que cette rigidité se résorbera avec le temps. Mais, après avoir reçu des aides publiques pour traverser les confinements liés à la covid, beaucoup répugnent à reprendre le travail, ce que seule une réduction des allocations chômage pourrait contrecarrer. À un moment où les prix augmentent, les gouvernements élus démocratiquement se trouvent dans l’impossibilité de le faire.
- La crise énergétique touche les ménages et constitue désormais la question dominante. En poursuivant le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables, les gouvernements ont fait subir à leurs électeurs une crise énergétique. Le coût des carburants domestiques a flambé à l’approche de l’hiver dans l’hémisphère Nord et ne peut qu’empirer. Les prix de gros du gaz naturel ont augmenté de 270 % depuis que la Fed a lancé son programme d’assouplissement quantitatif de 120 milliards de dollars par mois en mars 2020, ceux du mazout de 360 % et ceux des bases d’essence de 500 %. Des effets secondaires pèsent sur l’approvisionnement alimentaire, rendant non rentable la production intensive de fruits et légumes sous serre. La production de CO2, sous-produit de la gestion des déchets qui dépend d’apports énergétiques et qui est indispensable à l’emballage alimentaire et aux boissons gazeuses, a déjà nécessité des subventions publiques pour se poursuivre.
- La crise énergétique touche tous les aspects de la production industrielle. La hausse des prix de l’électricité affecte les industries à forte intensité énergétique et rend non rentable la production de matériaux de base tels que l’acier, l’aluminium et le ciment. La production industrielle chinoise a été durement touchée par des coupures de courant, ce qui a conduit le gouvernement à ordonner à ses producteurs d’électricité de se procurer du gaz et du charbon sur les marchés internationaux, quel qu’en soit le coût. Cela va accentuer la pression sur les prix mondiaux du charbon et du gaz naturel. Le pétrole West Texas Intermediate dépasse désormais 80 dollars le baril, après avoir quadruplé depuis mars 2020.
- Les problèmes de logistique persistent. Des experts affirment désormais que le dysfonctionnement logistique mondial se poursuivra encore de nombreux mois, jusque dans l’année prochaine. Les pénuries de camions ont aggravé les problèmes initiaux de l’après-pandémie, les ports à conteneurs du monde entier étant incapables de résorber leurs retards. Selon la Marine Exchange of Southern California, dimanche dernier, 87 porte-conteneurs étaient classés comme étant au port, c’est-à-dire à moins de 40 miles de Long Beach et de Los Angeles, dont 60 à l’ancre. À Felixstowe, le plus grand port à conteneurs du Royaume-Uni, il faut neuf jours pour traiter un porte-conteneurs, contre deux jours en temps normal. Les pénuries de produits pèsent lourdement sur la production industrielle, un problème aggravé par les pratiques de flux tendus, qui ont entraîné de graves pénuries de stocks.
Après quatre mois de consolidation, le cours de ce FNB de matières premières a franchi la ligne pointillée à la hausse et progresse de nouveau, ce qui indique que les producteurs subissent une pression renouvelée : ils doivent soit parvenir à augmenter les prix de vente de leur production, soit cesser leur activité. Le chômage augmentera certainement, ce qui alourdira les dépenses publiques et réduira les recettes fiscales. Le financement inflationniste, qui alimentera d’ailleurs une hausse encore plus forte des prix de tous les facteurs de production, ne fait que commencer. Et il ne faut pas le confondre avec la stagflation.Lors de la réunion du G20 des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales qui s’est tenue cette semaine à Washington, les délégués ont continué d’affirmer que ces conditions se résorberont d’elles-mêmes, conformément à la position du FMI citée plus haut, selon laquelle « l’inflation globale devrait probablement revenir à son niveau d’avant la pandémie d’ici la mi-2022 pour l’ensemble des économies avancées ainsi que des économies émergentes et en développement ». On peut toutefois douter qu’ils y croient pleinement. Il est plus probable qu’ils cherchent avant tout à décourager les achats de précaution, sachant que ceux-ci feraient monter les prix des biens de consommation. Ils espéreront néanmoins que la situation finira par se normaliser, l’inflation globale revenant à son niveau d’avant la pandémie.
[i] https://hansard.parliament.uk/Commons/1965-11-17/debates/06338c6d-ebdd-4876-a782-59cbd531a28a/EconomicAffairs?highlight=stagflation
[ii] Voir la figure 4A page 19 : http://www.oecd.org/eco/surveys/United-Kingdom-2017-OECD-economic-survey-overview.pdf
[iii] Voir https://www.oecd.org/std/productivity-stats/40526851.pdf
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