Le dernier coup de dés géopolitique de Biden

Dans une guerre froide qui se poursuit, l'Amérique est déjà sur la défensive. Nous ignorons encore combien de temps il faudra à l'administration Biden pour comprendre que ses rares victoires seront des victoires à la Pyrrhus, d'un coût insupportable, et que, par le simple fait de ne pas répondre aux provocations américaines, le partenariat sino-russe sortira vainqueur.

La vision qu'avait Halford Mackinder, il y a un siècle, d'un superÉtat eurasiatique situé entre la Volga et le Yangtsé est en train de devenir réalité. Les commentateurs n'en comprennent généralement pas la raison : elle ne tient pas à une supériorité militaire, mais à une simple logique économique. Alors que l'économie américaine subit une inflation consécutive aux confinements et une crise existentielle du dollar, l'économie chinoise connaîtra un essor grâce à l'augmentation de la consommation intérieure, qui est un objectif officiel du gouvernement, et à celle des exportations, conséquence de la stimulation de la demande des consommateurs par l'Amérique et de l'envolée de son déficit budgétaire.

Le partenariat sino-russe domine ou contrôle déjà l'« île mondiale » de Mackinder, définie comme l'Eurasie et l'ensemble de l'Afrique. Les pays d'Asie du Sud-Est, théoriquement situés dans la sphère d'influence des États-Unis, sont étroitement liés à l'économie du partenariat, et les routes de la soie terrestres et maritimes relient de la même manière l'UE et les pays de l'océan Indien et du Pacifique occidental. Cela représente plus de la moitié de la population mondiale, qui ne partage plus les intérêts économiques et monétaires des 328 millions d'Américains.

Cet article résume le contexte de la situation géopolitique à laquelle est confrontée l'administration Biden, avant de conclure que, dans la guerre froide actuelle contre la puissance combinée de la Russie et de la Chine, l'Amérique échouera dans ses objectifs politiques, non par manque de puissance militaire, mais en raison de forces économiques.

Introduction

Maintenant que l’administration Biden a pris ses marques, il est temps de réévaluer la politique américaine à l’égard de la Russie, de la Chine et de la scène asiatique au sens large. S’agira-t-il d’une continuation des politiques de l’administration Trump, ou se passe-t-il quelque chose de nouveau ? Compte tenu du maintien en poste au Pentagone de collaborateurs présents avant la présidence Trump, il paraît peu probable qu’il y ait une véritable détente : la guerre froide a toutes les chances de se poursuivre.

Avant d’aborder la géopolitique, nous devons veiller à définir une position neutre à partir de laquelle observer les événements. Il est impossible d’être objectif en la matière si l’on justifie l’invasion non autorisée d’un territoire étranger pour éliminer un ennemi public déclaré, comme l’Amérique l’a fait avec Oussama ben Laden, puis que l’on condamne la Russie pour avoir tenté d’assassiner un ancien officier du KGB vivant à Salisbury, ou encore le démembrement d’un journaliste dans l’ambassade d’Arabie saoudite en Turquie. Il faut avoir conscience que cela fait partie intégrante de ce que Kipling appelait le Grand Jeu, et qu’il en a toujours été ainsi.

Les actes de ce type sont le fait d’États et de leurs agents qui agissent au-dessus de toutes les lois et qui sont donc autorisés à les ignorer. Nous devons chasser de notre esprit l’idée qu’il y aurait des bons et des méchants : en matière d’opérations à l’étranger, tous se comportent de la même manière. Nous devons écarter les justifications nationalistes. Nous ne pouvons pas non plus croire la propagande d’aucun État en matière de géopolitique, et en particulier en période de guerre froide. Sachons que nos informations sont soigneusement orchestrées à notre intention. Autant que possible, nous devons partir des faits et recourir à la déduction raisonnée.

Nous sommes désormais en mesure de poser une question importante : le statu quo américain, avec son hégémonie du dollar, est considéré par la nouvelle administration Biden comme un droit incontestable, et sa position de puissance hégémonique mondiale est vitale pour… quoi ? Le bénéfice du monde, ou celui des États-Unis aux dépens du monde ? Pour y répondre, nous devons l’examiner du point de vue du complexe militaire et du renseignement américain.

La difficulté tient au fait que le Pentagone s’est pleinement institutionnalisé dans la gestion de la sécurité extérieure de l’Amérique après la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les Soviétiques ont étendu leur sphère d’influence aux trois grands continents non développés, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud, il y avait de bonnes raisons de défendre le capitalisme et la liberté, ou du moins la liberté au sens américain, en gardant les petites nations dans son camp. Cela s’est fait par des moyens loyaux et, souvent, déloyaux, par souci d’opportunité.

Mais la chute du mur de Berlin et la mort de Mao Zedong ont rendu les fonctions militaires et de renseignement américaines en grande partie superflues, hormis les questions plus directement liées à la défense nationale. Or il est dans la nature des administrations et de leurs sous-traitants du secteur privé de tout faire pour conserver à la fois leur influence et leurs budgets, et l’argument selon lequel de nouvelles menaces surgiront est toujours difficile à écarter pour les responsables politiques. Et que font les étatistes d’un ministère lorsqu’ils ont assuré leur survie ? Le maintien de leur pouvoir sans véritable finalité dérive vers d’autres objectifs militaires. Et depuis le premier président Bush, tous étaient fermement alignés sur la ligne officielle.

Le président Trump a été le premier depuis longtemps à ne pas engager de nouvelles opérations militaires à l’étranger. Ses tentatives de réduire les opérations extérieures ont été vivement combattues par les services de défense et de renseignement. Et ses efforts pour parvenir à une détente avec la Corée du Nord ont été accueillis avec dédain, voire avec horreur à Langley.

Quelle que soit la vérité en la matière, il est hautement improbable que le pouvoir conféré par la capacité de mener des dissimulations inattaquables, de gérer l’information, de subvertir des États étrangers et de conduire des opérations secrètes de renseignement ne soit pas utilisé de façon abusive. La prolifération et l’audience des théories du complot, dont l’origine est attribuée à des cyberattaques et à de la désinformation russes, sont la conséquence d’un gouvernement qui altère continuellement la vérité au point que de larges pans de la population en viennent à croire qu’il s’agit de la propagande de leur propre gouvernement.

Cela nous amène au changement d’administration. En tant que sénateur, Biden s’intéressait aux affaires étrangères dès la fin des années 1970 et siégeait à la commission des relations étrangères du Sénat à partir de 1997, dont il est ensuite devenu président. Étant un responsable politique de longue date dans ce domaine, il est presque certain que l’establishment du Pentagone voit en Biden une valeur sûre ; autrement dit, un président susceptible de soutenir le rôle de Langley dans la définition des priorités géopolitiques et de défense. Pour eux, il s’agit assurément d’un changement bienvenu par rapport au président Trump, qui ne suivait pas la ligne officielle.

Politiques visant à contenir la menace russe

Malgré l'affaire Navalny, Poutine demeure incontestable à la tête de la Russie, après avoir émergé des turbulences postsoviétiques, où le chaos et le crime organisé étaient la norme. Aucun dirigeant occidental n'a connu un parcours politique aussi rude, et Poutine est un survivant, un homme fort qui contrôle fermement la situation. Cela importe pour l'Amérique et l'OTAN en ce qui concerne leurs politiques en Ukraine, dans le Caucase, en Syrie, en Iran et en Turquie. Toute tentative des États-Unis de régler les affaires inachevées en Ukraine (un différend à trois entre la Russie, l'Allemagne/l'UE et les États-Unis au sujet des gazoducs Nord Stream, qui privent l'Ukraine de recettes de transit, se prépare déjà) risque de conduire à des affrontements avec la Russie sur le terrain. Par ailleurs, la Russie a signé un pacte de coopération militaire avec l'Iran en 2015. Tel un chat avec une souris, Poutine joue avec la Turquie, qui souhaite construire des gazoducs vers le sud de l'Europe, et l'amène à s'éloigner de l'OTAN. L'intérêt de la Russie en Syrie est de la maintenir hors de la sphère d'influence américaine, ce qu'elle a réussi à faire avec l'aide de la Turquie.

Depuis quelque temps, les analystes militaires nous disent que nous sommes désormais engagés dans une cyberguerre avec la Russie, qu'ils accusent d'ingérence dans les élections et de promotion de théories du complot, l'élection présidentielle américaine de novembre dernier étant l'affirmation la plus récente. Comme pour toutes ces allégations, aucune preuve n'est fournie, seulement des déclarations de sources gouvernementales qui ont l'habitude de rester économes de la vérité. Quelle que soit la vérité, les cyberguerres sont étroitement liées à la propagande.

Depuis le début du millénaire, les attaques contre la Russie ont consisté à perturber les paiements en dollars et, de manière moins importante, à sanctionner des personnes proches de Poutine. La menace monétaire a été initialement justifiée par l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2014, qui a entraîné l'effondrement du rouble et une hausse des taux d'intérêt. La nouvelle guerre froide avait pris un tour financier. La réponse de la Russie a été de réduire autant que possible la dépendance de son économie au dollar : la banque centrale a vendu des réserves en dollars et les a remplacées par de l'or. Elle a également mis en place un nouveau système de paiements afin de réduire sa dépendance au système de paiements interbancaires SWIFT.

La Russie a survécu à toutes les attaques financières et est désormais mieux protégée contre elles pour l'avenir. Un à zéro pour les Russes. Mais le coût a été dissimulé : les investissements occidentaux se sont limités principalement à ceux de l'UE (notamment dans les secteurs du pétrole et du gaz). Le pays étant fondamentalement une kleptocratie, le progrès économique est fortement entravé. En outre, la Russie étant le premier exportateur d'énergie au monde, la politique de décarbonation de l'Occident constitue une menace à moyen et long terme, qui conduira à la disparition de son avantage concurrentiel. Pour ces raisons et d'autres, la Russie s'est tournée vers la Chine, à la fois comme partenaire et comme protectrice économique. En retour, la Russie, riche en ressources et fournisseur d'énergie, a une grande valeur pour la Chine.

L'habitude de la Russie d'assassiner d'éminents dissidents en territoire étranger a été sa plus grande erreur. Il a fallu des années après l'assassinat de Litvinenko pour que les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni soient pleinement rétablies. On a pensé que les décès de plusieurs oligarques russes ces dernières années sur le sol britannique étaient l'œuvre du crime organisé et ils n'ont pas été attribués à l'État russe. Mais la tentative d'assassinat maladroite de Sergueï Skripal à Salisbury par des officiers du GRU, il y a trois ans, ne devrait pas conduire à un rapprochement de sitôt.

Le partenariat géopolitique entre la Russie et la Chine

L’un des premiers à avoir identifié l’importance géopolitique des ressources de la Russie fut Halford Mackinder, dans une communication présentée à la Royal Geographical Society en 1904. Il en tira par la suite sa théorie du Heartland. Mackinder soutenait que le contrôle du Heartland, qui s’étendait de la Volga au Yangtsé, permettrait de contrôler l’« île-monde », terme par lequel il désignait l’ensemble de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Plus d’un siècle plus tard, la théorie de Mackinder trouve un écho auprès des deux principales nations à l’origine de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

L’idée sous-jacente est que l’Amérique du Nord et du Sud, la Grande-Bretagne, le Japon et l’Australasie sont, en dernière analyse, périphériques et moins importants que l’île-monde de Mackinder. Il fut un temps où la primauté britannique, puis américaine, l’emportait sur cette importance, mais ce n’est peut-être plus le cas. Si la vision de Mackinder sur l’importance primordiale des ressources non exploitées est juste, la Russie est en position de former avec la Chine le partenariat national le plus puissant de la planète.

L’OCS constitue le plus grand défi lancé à ce jour à la puissance économique et à la suprématie technologique des États-Unis. Et la Russie et la Chine sont manifestement déterminées à abandonner le dollar. Nous ne savons pas encore ce qui le remplacera. Toutefois, le fait que la banque centrale russe et presque toutes les autres banques centrales et gouvernements de l’OCS augmentent leurs réserves d’or depuis un certain temps pourrait être un indice important de la façon dont les représentants de trois milliards d’Euro-Asiatiques, soit près de la moitié de la population mondiale, envisagent l’avenir de la monnaie transasiatique.

Illustration accompanying Le dernier coup de dés géopolitique de Biden
En termes de PIB par habitant, les États-Unis devancent largement les autres. Mais ils sont aussi le pays le plus endetté au niveau national. La différence avec l’OCS tient à la parité de pouvoir d’achat, qui rend les prix du marché secondaires. Bien que les prix varient considérablement d’une région à l’autre, le coût des biens dans l’OCS est en moyenne nettement inférieur à celui des États-Unis et de l’UE, de sorte qu’en parité de pouvoir d’achat, le PIB de l’OCS est sensiblement supérieur à celui des États-Unis ou de l’UE.

L’inclusion de l’UE dans la figure 1 est une reconnaissance, après le Brexit, du fait que l’UE ne peut plus être automatiquement considérée comme faisant partie de la sphère d’influence américaine. Les liens commerciaux avec l’OCS, avec à la fois la dépendance énergétique à l’égard de la Russie et les terminaux ferroviaires de la route de la soie dans divers États de l’UE, représentent clairement l’avenir commercial de l’UE. L’UE avance dans ses projets visant à placer les forces nationales sous son pavillon commun, ce qui, en leur donnant une identité européenne, ne peut que relâcher les liens de l’OTAN avec l’Amérique. Sans constituer une menace active pour la puissance américaine, on peut imaginer l’UE restant dans l’expectative au sein d’une guerre froide qui s’intensifie.

L’OCS est née en 2001 sous la forme d’un partenariat de sécurité entre la Russie et la Chine, incluant les pays en « -stan » situés à l’est de la mer Caspienne. Issue d’une organisation antérieure, le Groupe de Shanghai des Cinq, elle a été créée pour combattre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. Elle demeure une plateforme d’exercices militaires conjoints, mais aucun n’a eu lieu depuis 2007, et elle s’est transformée en un partenariat économique souple.

Depuis le Groupe de Shanghai des Cinq fondateur, l’OCS compte désormais l’Inde et le Pakistan. Le statut d’observateur est accordé à l’Afghanistan, au Bélarus, à l’Iran et à la Mongolie. Ces pays peuvent assister aux conférences de l’OCS, mais leur participation est très limitée. Les partenaires de dialogue comprennent l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Cambodge, le Népal, le Sri Lanka et la Turquie. Ces pays peuvent participer activement aux conférences de l’OCS, et ce statut est considéré comme un préalable à l’adhésion pleine et entière. L’Égypte et la Syrie ont demandé le statut d’observateur, et Israël, l’Irak et l’Arabie saoudite ont demandé celui de partenaire de dialogue. À l’exception des pays d’Asie du Sud-Est, de toute façon dominés par une diaspora chinoise, les membres de l’OCS et leur influence couvrent la quasi-totalité de l’île-monde de Halford Mackinder, hormis l’Union européenne.

Telle est la réalité à laquelle se heurte l’hégémonie américaine : vingt et une nations d’Asie font partie d’une alliance non américaine ou sont sur le point de la rejoindre. Toutes les autres nations européennes et asiatiques se trouvent dans la sphère d’influence de l’OCS par le commerce, même si elles n’y sont pas affiliées politiquement. Il devient plus difficile de définir les nations qui sont assurément dans la poche des États-Unis, hormis leurs partenaires du groupe des Five Eyes (Canada, Royaume-Uni, Australie et Nouvelle-Zélande). Ce simple fait impose de sévères limites à l’action des États-Unis contre la Chine et, dans une moindre mesure, contre la Russie.

Il est exagéré de suggérer qu’une attaque contre un État membre est une attaque contre tous. Leur coopération est fondamentalement économique plutôt que militaire ; sauf que, comme indiqué plus haut, la fonction originelle de l’OCS reste d’éliminer le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. De fait, l’Inde et le Pakistan sont en désaccord profond au sujet du Cachemire, et la Chine et l’Inde ont des différends frontaliers dans l’Himalaya. Mais toute tentative, par exemple des États-Unis, d’arracher l’Inde à l’OCS ne manquerait pas de soulever des difficultés plus larges, et peut-être une réponse des autres membres.

Avec qui vous alliez-vous ?

Les autres nations du monde ont un choix à faire. De manière générale, il consiste à s’aligner sur l’Amérique, à s’aligner sur la Chine et la Russie, ou à rester sur la réserve. Nous avons déjà conclu que, depuis le Brexit, les intérêts économiques de l’UE la transforment en puissance attentiste, au lieu de la maintenir dans la sphère d’influence des États-Unis. Naturellement, toute l’Afrique subsaharienne et toute l’Amérique du Sud ont commencé par rester sur la réserve, avant de s’endetter de plus en plus auprès de la Chine. Leurs dirigeants sont toujours disposés à accepter l’argent de l’une ou l’autre des deux grandes puissances hégémoniques, l’Amérique ou le partenariat sino-russe, mais, dans ce jeu, les Chinois ont pris l’avantage. Leur demande apparemment insatiable de matières premières, d’énergie et de travaux d’infrastructure signifie que les responsables politiques locaux ont été achetés et le resteront. Si l’Amérique offre davantage d’argent, les politiciens de ces pays le prendront sans aucun doute. Mais cela ne conduira vraisemblablement pas à un changement de leur allégeance politique, qui restera acquise à la Chine.

Cette forme de diplomatie américaine a atteint son apogée dans les années cinquante et soixante, lorsque les États-Unis étaient en mesure de surpasser les Soviétiques et les Chinois en matière d’« aide », dont une grande partie était empochée par des politiciens. Ce fut particulièrement vrai des pétrodollars recyclés par les banques américaines sous forme de prêts aux gouvernements sud-américains à la fin des années soixante-dix. Les Chinois sont moins négligents avec l’argent : lorsqu’ils construisent un pont sur une île des Caraïbes, ils s’impliquent directement en fournissant les fonds, la gestion et une partie de la main-d’œuvre, et les politiciens locaux ne sont récompensés que par un surcroît de prestige électoral.

Il existe donc des différences fondamentales entre les tentatives de maintenir un pays dans une sphère d’influence donnée il y a soixante ans et aujourd’hui. Et il ne fait aucun doute que les Chinois gagnent la partie. Par voie terrestre, à travers la mer de Chine et l’océan Indien, les routes de la soie et les projets associés ont sur les pays émergents un impact considérable, d’une ampleur sans précédent. La Chine a fait progresser le concept d’île-monde de Mackinder en intégrant la majeure partie de l’Afrique dans sa sphère d’influence. Outre le contrôle exercé par l’OCS sur l’Asie, de Vladivostok à la Méditerranée, la Chine, en tant que premier consommateur de pétrole, exerce sur le Moyen-Orient, qui fournit peu ou pas de pétrole aux États-Unis, une influence qui lie les nations de cette région à l’OCS.

Le contraste avec la politique étrangère de l’Amérique sous Trump ne pouvait être plus marqué. L’Amérique est devenue autarcique, déterminée à rapatrier la production délocalisée. Elle n’avait pas de stratégie pour contrer les sphères d’influence de la Chine, en pleine expansion. Même l’UE a intégré des pans majeurs de son économie à ceux de la Chine et de la Russie, et maintenant que le seul représentant des Five Eyes, allié des États-Unis, a quitté l’UE, nous pouvons nous attendre à ce que cette intégration s’accélère.

Trump s’est au contraire concentré sur ses attaques contre la Chine, sa technologie et Hong Kong. La Chine a dû faire face à des droits de douane, ce qui l’a conduite à riposter en partie de la même manière. Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, a été arrêtée à Vancouver à la demande des États-Unis en vue de son extradition, sous le prétexte de paiements impliquant l’Iran. Son arrestation a marqué le début d’une campagne américaine visant à exclure Huawei des contrats de téléphonie mobile 5G en Occident, une pression qui a fini par amener le Royaume-Uni à réduire les contrats de Huawei. Elle a finalement uni le partenariat de sécurité des Five Eyes contre la technologie chinoise, sur la base d’un argument de chasse aux sorcières : la technologie chinoise intégrée aux systèmes de communication occidentaux donnerait aux Chinois la capacité de nous espionner. Le GCHQ britannique est passé de l’absence de preuve de logiciel espion intégré aux équipements de Huawei à l’idée que ceux-ci seraient vulnérables à une utilisation à des fins d’espionnage par le gouvernement chinois.

Hong Kong

La montée des émeutes contre le projet de traité d’extradition entre Hong Kong et la Chine continentale a commencé en 2019, soutenue et alimentée par une propagande antichinoise. L’Amérique s’est finalement affichée comme l’adversaire de la Chine, et non plus seulement comme un partenaire commercial préoccupé par les déséquilibres des échanges. Et Hong Kong en était le point de pression.

Cela s’était déjà produit en 2014. Les dirigeants chinois étaient convaincus que les émeutes de Hong Kong à cette époque relevaient du travail des services de renseignement américains. Ce qui suit est un extrait traduit d’un discours du général de division Qiao Liang, l’un des principaux stratèges de l’Armée populaire de libération, prononcé devant le Comité central du Parti communiste chinois en 2015 :

« Depuis le conflit des îles Diaoyu et celui de l’île de Huangyan, des incidents ne cessent de surgir autour de la Chine, notamment la confrontation avec le Vietnam au sujet des plateformes pétrolières chinoises 981 et l’événement “Occupy Central” à Hong Kong. Peut-on encore les considérer comme de simples accidents ?

« J’ai accompagné le général Liu Yazhou, commissaire politique de l’Université de défense nationale, lors d’une visite à Hong Kong en mai 2014. À ce moment-là, nous avons entendu dire que le mouvement “Occupy Central” était en préparation et pourrait avoir lieu avant la fin du mois. Pourtant, il n’a eu lieu ni en mai, ni en juin, ni en juillet, ni en août.

« Que s’est-il passé ? Qu’attendaient-ils ?

« Examinons un autre calendrier : la sortie de la Réserve fédérale américaine de sa politique d’assouplissement quantitatif (QE). Les États-Unis avaient annoncé qu’ils y mettraient fin début 2014. Mais ils ont maintenu cette politique en avril, mai, juin, juillet et août. Tant qu’elle était en vigueur, ils continuaient d’imprimer des dollars en excès, et le cours du dollar ne pouvait pas monter. Par conséquent, le mouvement “Occupy Central” de Hong Kong ne devait pas non plus avoir lieu.

« Fin septembre, la Réserve fédérale a annoncé que les États-Unis sortiraient du QE. Le dollar a commencé à monter. Puis le mouvement “Occupy Central” de Hong Kong a éclaté début octobre.

« En réalité, les îles Diaoyu, l’île de Huangyan, les plateformes 981 et le mouvement “Occupy Central” de Hong Kong étaient tous des bombes. L’explosion réussie de l’une d’entre elles aurait entraîné une crise régionale ou une dégradation du climat d’investissement autour de la Chine. Cela aurait forcé le retrait d’une grande quantité d’investissements de cette région, qui seraient alors retournés aux États-Unis. »[1]

Que l’Amérique ait de nouveau organisé le mécontentement à Hong Kong reste probablement l’opinion de la Chine aujourd’hui. De toute évidence, les Chinois estimaient que l’Amérique avait dirigé en sous-main “Occupy Central” et qu’elle recommençait donc. Outre ce que leur disaient leurs espions, les manifestations étaient trop bien organisées et planifiées pour être spontanées. Cette fois, l’attaque semblait avoir de meilleures chances de réussir. Le plan était coordonné avec la pression américaine sur l’ancrage du dollar de Hong Kong, dans le but de le déstabiliser, principalement par la menace d’étendre à Hong Kong les droits de douane visant la Chine. Cette seconde tentative de faire s’effondrer Hong Kong était donc plus sérieuse.

Hong Kong est essentielle, car elle est le canal des flux d’investissements de portefeuille étrangers vers la Chine. Cela importait aux Américains, parce que le Trésor américain ne pouvait pas se permettre de voir les flux mondiaux de portefeuille attirés vers la Chine à un moment où ils devaient servir à investir dans des quantités croissantes de titres du Trésor américain. Comprenez cela, et vous aurez saisi une grande part de l’urgence qui sous-tend la tentative américaine de déstabiliser Hong Kong.

Qiao Liang développe ce point ailleurs dans son discours précité, affirmant que les méthodes américaines sont la conséquence de la fin de Bretton Woods :

« Sans la contrainte de l’or, les États-Unis peuvent imprimer des dollars à volonté. S’ils conservent une grande quantité de dollars à l’intérieur du pays, cela créera certainement de l’inflation. S’ils exportent des dollars vers le reste du monde, le monde entier aide les États-Unis à gérer leur inflation. C’est pourquoi l’inflation n’est pas élevée aux États-Unis. »

Si l’on peut émettre quelques réserves mineures sur son analyse simpliste, là n’est pas la question. Ce qui compte, c’est ce que les Chinois croient. C’est après cette seconde tentative américaine de déstabiliser Hong Kong que les Chinois ont conclu qu’ils devaient en prendre directement le contrôle et abandonner le traité par lequel la Grande-Bretagne l’avait restituée à leur juridiction.

La Chine commet aussi des erreurs

La stratégie de la Chine face à l’Amérique a généralement consisté à répondre lentement et à ne jamais provoquer. Cela est conforme à L’Art de la guerre de Sun Tzu, au chapitre sur les dispositions tactiques : « Se mettre à l’abri de la défaite dépend de nous-mêmes, mais l’occasion de vaincre l’ennemi est offerte par l’ennemi lui-même. »

En règle générale, la Chine a refusé de se laisser provoquer. Hong Kong constitue peut-être une exception : il a été jugé plus important de protéger l’île contre de nouvelles attaques, quitte à passer outre aux termes du traité conclu avec le Royaume-Uni. Mais sa plus grande erreur a été d’imposer des droits de douane en représailles, coup pour coup, aux droits de douane américains. L’Amérique ne faisait que s’isoler par sa politique tarifaire, et la réponse de la Chine a donné à l’administration Trump le prétexte pour faire passer la guerre commerciale des droits de douane à une attaque contre la technologie chinoise, qui était en train de dépasser celle des États-Unis. Cela a conduit à l’arrestation à Vancouver de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, à la demande d’extradition des États-Unis, une procédure toujours contestée cette semaine devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique.

Le programme de rééducation des Ouïghours est actuellement instrumentalisé contre la Chine. Étant donné qu’il est peu probable que les Chinois transforment ce qui était à l’origine une politique d’élimination du terrorisme musulman en une approche plus humaine, ils n’ont guère d’autre choix que d’interdire l’accès aux journalistes et de tenir bon. Taïwan est également considérée comme non négociable, et alors que même les Britanniques envoient un nouveau porte-avions en mer de Chine méridionale, l’île pourrait devenir un point de friction dans les mois à venir.

Facteurs économiques

Avant la pandémie, et alors que l’Amérique ciblait les exportations chinoises, les dirigeants chinois ont mis en place des politiques visant à encourager la consommation intérieure. Pour que cela fonctionne, il fallait une baisse du taux d’épargne. De fait, celui-ci diminue depuis 2010, année où, selon la Banque mondiale, il a atteint un pic de 51 % du PIB, pour s’établir à un peu moins de 44 % en 2019. C’est l’écart entre les taux d’épargne chinois et américain qui a été le facteur déterminant de leur déséquilibre commercial mutuel.

La Chine reconnaît qu’elle doit abandonner un modèle économique fondé sur les exportations. Mais tant que les États-Unis et d’autres économies fondées sur l’État-providence accumuleront des déficits budgétaires croissants, la Chine continuera d’enregistrer un excédent commercial en hausse. Si cela continuera de poser problème aux Américains, sans les produits importés de Chine, les pénuries feraient simplement grimper les prix, s’ajoutant à une expansion monétaire sans précédent. Telle est la réalité de la guerre froide pour les prochaines années. Malheureusement, étant fortement keynésienne, la nouvelle administration Biden est peu susceptible d’admettre l’argument des déficits jumeaux et pensera pouvoir toujours dicter ses conditions en matière commerciale sans réduire ses propres dépenses. Or la figure 1 ci-dessus montrait que la dette publique américaine dépasse déjà 28 000 milliards de dollars, et que les seuls plans d’infrastructures et de transition écologique de Biden la feront probablement augmenter nettement d’ici la fin de cet exercice budgétaire.

La conjonction d’une demande des consommateurs en hausse et d’exportations vers l’Amérique en plein essor offre à la Chine une fenêtre d’expansion économique que seuls ses voisins asiatiques connaissent. Le contraste entre les perspectives de la Chine et celles des États-Unis ne saurait guère être plus marqué. À eux seuls, les éléments économiques plaident fortement contre la poursuite par les États-Unis d’un objectif géopolitique autre qu’un repli discret.

Mais les hauts responsables américains continuent d’agir comme si les Chinois devaient se prosterner devant l’Amérique, comme l’ont montré les discussions en Alaska la semaine dernière. Les Chinois se sont montrés fermes et ont sans doute estimé leur position solide. Sun Tzu encore : « Ainsi, l’habile combattant impose sa volonté à l’ennemi, mais ne laisse pas la volonté de l’ennemi s’imposer à lui. »

Conclusions

La présidence Biden est confrontée à des défis considérables dans la guerre froide en cours, et il est peu probable que l’Amérique conserve son statut hégémonique. Sous la présidence de Trump, les tentatives visant à freiner le commerce et le développement technologique de la Chine n’ont pas abouti et n’ont fait qu’encourager la Chine comme la Russie à tenir bon et à se passer autant que possible de l’Amérique et de son dollar.

Leurs conseillers de haut rang sont, ou devraient être, parfaitement conscients des pièges de la dette et de l’inflation qui guettent les États-Unis, ainsi que l’UE. Après les politiques d’expansion monétaire accélérée de la Fed annoncées en mars dernier, la Chine a accru ses achats de matières premières, signalant en pratique qu’elle les préfère à la liquidité en dollars. Cette politique sera vraisemblablement prolongée, compte tenu des réserves de dollars et de la dette libellée en dollars que la Chine détient déjà. Son dilemme tient non seulement à la fragilité de l’économie américaine, mais aussi à celle de l’UE, qui, à toute analyse dépassionnée, est un État en situation d’échec sur les plans économique et politique. La Chine ne voudra pas être tenue pour responsable du déclenchement d’une série d’événements qui amèneront chacun à rechercher son exemplaire oublié de La Route de la servitude de Hayek.

À mesure que les événements suivent leur cours, le risque d’un effondrement du dollar et d’une crise équivalente de l’euro, pour des raisons différentes, s’accroît. Pour que la théorie du « heartland » de Mackinder soit vérifiée et que le partenariat russo-chinois en prenne le contrôle, une méga-crise frappant les dépensiers qui font tourner la planche à billets doit survenir. Toute l’histoire et la théorie économique a priori confirment qu’elle surviendra. Le plan B de l’OCS sera la poursuite du plan A, issu du Groupe des Cinq de Shanghai, faisant de l’Île-Monde une entité autonome qui ne dépend pas des périphéries, principalement des « Five Eyes ». Sur le plan monétaire, ces pays doivent renoncer aux usages occidentaux des monnaies d’État sans couverture. À eux deux, ils disposent d’assez d’or d’État, déclaré et non déclaré, pour adosser le yuan et le rouble. Si ces deux monnaies deviennent librement convertibles en or, elles seront acceptées partout, et leurs anciens ennemis de la guerre froide pourront retrouver la prospérité par le commerce. Les États-Unis ont, ou affirment avoir, assez d’or pour replacer un dollar défaillant sur l’étalon-or, mais, pour que cela soit crédible, ils doivent réduire radicalement leurs dépenses et leurs ambitions géopolitiques, et rééquilibrer leur budget. Avec un peu de chance, c’est ainsi que la nouvelle guerre froide prendra fin.




[1]Voir http://chinascope.org/archives/6458/76

 
 

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