Le scandale FTX a jeté le doute sur l’avenir des cryptomonnaies. Les partisans du bitcoin, qui s’est révélé remarquablement résistant à un moment où l’ensemble de l’écosystème des cryptomonnaies est menacé par le scandale et par un effondrement systémique, continuent d’affirmer qu’il est la monnaie de l’avenir.
Cet article aborde un certain nombre de questions qui, l’année prochaine, feront ou dédéferont la prétention du bitcoin à supplanter l’or. Outre l’intérêt des gouvernements à l’empêcher de jouer un quelconque rôle monétaire, les « hodlers » ignorent le statut juridique de l’or en tant que monnaie, ainsi que le traitement différent que le droit pénal réservera probablement au bitcoin. Par ailleurs, les haussiers du bitcoin ne sont, pour l’essentiel, que cela : des spéculateurs qui espèrent un profit mesuré en monnaies fiduciaires.
Il ne s’agit pas de nier les qualités du bitcoin, mais seulement de s’interroger sur son avenir monétaire face à l’or, à un moment où la période de baisse des taux d’intérêt, qui a largement contribué à alimenter le phénomène des cryptomonnaies, semble révolue. En outre, les considérations financières dans le contexte géopolitique s’articulent autour de la relation du dollar avec l’or, reléguant les cryptomonnaies au rôle de figurantes dans le conflit financier entre l’Orient et l’Occident.
Introduction
S’il est un fait incontesté dans la science économique, c’est que la question centrale est l’inflation de la monnaie et du crédit, et qu’elle l’est de plus en plus depuis la Première Guerre mondiale. La dépréciation du moyen de circulation a toujours été la principale politique monétaire des gouvernements occidentaux. La dernière tentative britannique de s’opposer au rouleau compresseur de l’inflation a pris fin en 1931, lorsque des économistes, tels que Keynes, ont souligné qu’une baisse graduelle et automatique des salaires réels, résultant d’une réduction du pouvoir d’achat de la monnaie, serait moins fortement combattue « que les tentatives de réviser les salaires nominaux à la baisse ».
Cette affirmation était peu fidèle à la réalité. L’erreur résidait dans la différence entre les étalons-or d’avant-guerre et d’après-guerre. Il convient de rappeler que l’étalon-or britannique de 1925-1931 était un étalon-lingot, par opposition à l’étalon fondé sur la pièce de souverain qui existait avant 1914. À partir de 1925, date de l’introduction du nouvel étalon, l’émission de pièces de souverain n’était plus à la discrétion des détenteurs de billets, mais à celle de la Banque d’Angleterre. La Banque n’avait aucun intérêt à rembourser ses propres billets en pièces. Par conséquent, seules les personnes très fortunées pouvaient échanger de la monnaie et du crédit en quantité suffisante pour obtenir des lingots de 400 onces, qui, évalués en livres sterling d’aujourd’hui, valent environ 586 000 £ (714 000 $). L’homme ordinaire était privé de ce droit par ce dispositif, alors qu’avec l’étalon-pièce d’avant-guerre, un souverain pouvait être obtenu contre une livre en papier. Il en résulta que l’abandon de l’étalon-lingot en 1931 fut l’option politique de moindre résistance.
Si, au lieu d’un étalon-lingot, le gouvernement britannique avait rétabli l’étalon-pièce d’avant-guerre, l’opposition du public à l’inflationnisme aurait très probablement écarté la dépréciation monétaire ; et, point crucial, la marge de manœuvre du gouvernement en matière d’intervention économique aurait été sévèrement restreinte. Mais l’idéologie de l’interventionnisme est si bien enracinée qu’aucun économiste britannique n’approuverait aujourd’hui cette analyse.
Non seulement l’inflationnisme ne peut guère être réfuté aujourd’hui, mais il est célébré comme une politique essentielle. Près d’un siècle d’inflationnisme a conditionné les économistes du courant dominant à rejeter les contraintes de l’or en tant que monnaie et en tant qu’ancre fondamentale pour l’évaluation du crédit. Mais le petit nombre d’entre nous qui ont conscience du coût réel de la dépréciation monétaire sont de plus en plus conscients que l’engagement en faveur de l’inflation des monnaies fiduciaires et du crédit nous précipite tous vers une crise finale. C’est aussi cette prise de conscience qui a alimenté la spéculation sur des cryptomonnaies présentées comme alternatives à l’or. Mais à mesure que les taux d’intérêt ont commencé à monter, ce qui devait stabiliser les monnaies fiduciaires, la bulle des cryptomonnaies s’est dégonflée.
Une question intéressante est de savoir si les cryptomonnaies, en particulier le bitcoin, peuvent prendre l’avantage sur les monnaies émises par les gouvernements si le pouvoir d’achat de ces dernières continue de diminuer à un rythme accéléré. Le bitcoin et ses semblables qui revendiquent un rôle monétaire devront surmonter les conséquences d’un renversement de la tendance à la baisse des taux d’intérêt vers des niveaux plus élevés à l’avenir. Le débat va presque certainement s’intensifier entre partisans et opposants, dont aucun n’a l’expérience vécue d’une monnaie saine, de son rôle de stabilisateur de la valeur du crédit, ni de la manière dont cela pourrait être réalisé dans un régime de cryptomonnaies.
En supposant que le lecteur de cet article sait qu’après un déclin de près de quatre décennies jusqu’à leur plancher, les taux d’intérêt sont peut-être entrés dans une nouvelle phase de hausse, nous devons d’abord aborder le débat entre l’or et les cryptomonnaies, avant d’examiner les conséquences de la hausse des taux d’intérêt pour les monnaies, et donc pour l’or et le bitcoin en 2023.
Le problème du bitcoin en tant que monnaie
La référence suprême parmi les cryptomonnaies est, de l’avis général, le bitcoin. C’est le bitcoin qui est actuellement présenté comme le remplaçant, issu du secteur privé, des monnaies gouvernementales. Mais parler du bitcoin comme d’une monnaie fiduciaire, c’est déjà le désigner à tort. Une monnaie fiduciaire est une forme de crédit, qui comporte un risque de contrepartie. Ce risque est absent lorsqu’un bitcoin est à la fois détenu en propriété et en possession par une personne ou une entreprise. Il s’agit donc d’une forme concurrente de monnaie au sens strict, qui, sur le plan juridique, est constituée par les pièces d’or et d’argent physiques, dont la position juridique internationale est exposée dans l’annexe du présent article. Si le bitcoin est quelque chose, ce n’est pas une monnaie fiduciaire, mais une forme concurrente de monnaie.
Sur le plan théorique, par opposition à la position juridique, il n’appartient pas à un économiste de choisir ce qui est monnaie. En définitive, c’est le public qui en décide. Il est certain que, pour certains passionnés, le bitcoin peut être une monnaie que l’on thésaurise et que l’on dépense en dernier recours. C’est précisément le rôle établi de la pièce d’or. Mais il y a de bonnes raisons de penser que la majorité des adeptes y voient avant tout une source de profits spéculatifs. Autrement dit, ils n’ont jamais l’intention de dépenser leurs bitcoins, mais de les vendre contre de la monnaie nationale. Maintenant que les taux d’intérêt se sont éloignés de la borne zéro, il s’agira de savoir si le bitcoin n’est rien de plus qu’un jeton spéculatif, imitant la performance des valeurs technologiques à forte croissance et se corrélant davantage à l’indice Nasdaq qu’il ne reflète l’inflation des monnaies d’État et du crédit bancaire qui y est associé.
À son crédit, malgré toutes les escroqueries et tous les effondrements du monde des cryptomonnaies, le bitcoin a conservé son intégrité. Il ne fait aucun doute que, dans sa conception, le bitcoin est remarquablement robuste. Et, pour le voyageur international, il conserve l’avantage de n’être pas encore soumis à des réglementations et à des restrictions étendues sur les transferts de capitaux. Mais la conviction qu’il constitue une forme réaliste de monnaie doit reposer soit sur la capacité du bitcoin à fonctionner parallèlement au système des monnaies fiduciaires, soit sur l’idée qu’en cas de effondrement total du système monétaire, il le remplacerait. Et les partisans semblent penser que les définitions juridiques internationales établies de la monnaie peuvent être ignorées.
Cela pose un problème particulier en raison des droits de propriété différents que l’on accorde à la monnaie et aux moyens de paiement par rapport aux autres formes de propriété. En droit pénal, si, par exemple, un tableau vous est volé et que vous parvenez à remonter jusqu’à son nouveau propriétaire, vous pouvez le réclamer comme votre bien, même si le possesseur actuel l’a acquis de bonne foi. C’est ce qui permet à des familles juives de recouvrer des œuvres d’art qui leur avaient été volées pendant la Seconde Guerre mondiale.
En revanche, si quelqu’un vole de la monnaie, des moyens de paiement ou l’accès à votre compte bancaire et transfère votre propriété sur ces actifs à un tiers, dès lors que ce tiers n’agissait pas de concert avec les criminels, vous ne pouvez pas récupérer cette forme de bien. Mais, dans le cas du bitcoin, il ne semble pas relever des catégories de la monnaie et du crédit au sens du droit. Grâce à la blockchain, la chaîne des propriétaires précédents est enregistrée de façon pseudonyme, de sorte que les droits de propriété peuvent être établis.
Cela signifie que les autorités peuvent également retracer la propriété du bitcoin. Si vous les avez laissés dans un portefeuille de plateforme d’échange, il est possible d’établir qu’ils sont entrés en votre possession. Même si vous les avez transférés dans votre propre portefeuille (propriété pseudonyme), les formalités de connaissance du client et de lutte contre le blanchiment d’argent que vous auriez remplies avant d’ouvrir un compte sur une plateforme permettraient de vous en attribuer la possession.
Si les autorités savent ou soupçonnent qu’à un stade antérieur de leur propriété, vos bitcoins étaient le produit d’une infraction, ils peuvent être confisqués. Cela signifie que, contrairement à la possession de monnaie, d’espèces ou de crédit bancaire, vous ne pouvez pas être certain de posséder réellement les bitcoins que vous avez acquis en toute innocence.
Il n’est pas exclu que l’État utilise ce droit pénal pour s’attaquer au bitcoin en tant que rival de sa propre monnaie. Jusqu’à présent, cette forme d’attaque n’a pas été employée, mais la menace demeure.
Outre qu’ils ignorent son statut juridique, les enthousiastes du bitcoin ne semblent pas comprendre les implications du fonctionnement d’économies entières sur le crédit, c’est-à-dire le crédit de la banque centrale sous forme de billets et les dépôts bancaires du système bancaire commercial. Pour que le bitcoin serve de monnaie, il doit soutenir l’existence du crédit qui s’y rattache et, ce faisant, il lui faudra assurer la stabilité des prix des biens et des services sur le long terme. Or la limite stricte d’émission du bitcoin rend plus probable une hausse significative de son pouvoir d’achat s’il était couramment adopté comme monnaie. En outre, jusqu’à présent, il s’est révélé extrêmement volatil lorsqu’il est évalué en monnaies fiduciaires. La limite stricte de sa quantité comme sa volatilité le rendent inadapté comme point de référence du crédit, qui est le moteur de toute économie. Il serait impossible pour les entreprises de calculer les rendements financiers des investissements commerciaux, un problème rendu plus aigu par le fait que les emprunteurs d’aujourd’hui sont habitués à voir leurs erreurs de calcul corrigées par une dépréciation continue du crédit et des taux d’intérêt maintenus bas.
Même si les banques y étaient autorisées — ce qui est difficile à envisager —, elles ne souhaiteront presque certainement pas accorder de crédit adossé au bitcoin. Un anarchiste du bitcoin pourrait répondre que l’ensemble du système bancaire devrait s’effondrer avec la fin des monnaies fiduciaires. Mais cela suppose que, dans cette situation extrême, l’État ne trouvera pas de solution lui permettant de conserver le contrôle du crédit. Le mieux que l’on puisse espérer dans ces circonstances extrêmes est que les banques centrales et la classe politique tirent les leçons douloureuses de l’inflationnisme et s’engagent à revenir à un système de crédit fondé sur une monnaie saine, qui est légalement, et a toujours été, l’or.
L’or et la hausse des taux d’intérêt
Il a été souligné plus haut que la valeur du bitcoin a diminué avec la hausse des taux d’intérêt. Sur les marchés dérivés, la hausse des taux d’intérêt est également considérée comme défavorable à l’or et favorable aux monnaies fiduciaires. De fait, pendant la majeure partie de 2022, la hausse des taux d’intérêt en dollars a entraîné un recul de l’or, du moins jusqu’à une période récente, où les anticipations de taux plus élevés se sont atténuées. Il en a été ainsi pour l’or parce que les acteurs dominants des marchés dérivés le croient, et qu’ils comptabilisent leurs coûts de financement en monnaies fiduciaires. Mais, tout en reconnaissant la question comptable, la croyance en un lien entre les taux d’intérêt, l’or et les monnaies repose sur une idée reçue.
Les keynésiens comme les monétaristes affirment que les taux d’intérêt sont le prix du crédit et que, si l’on relève les taux, la demande de crédit diminuera. C’est sur cette conception que reposent les politiques de taux d’intérêt des banques centrales. Mais les données empiriques montrent que cette relation est inexacte. L’explication est simple. Reflet de la préférence pour le présent, les taux d’intérêt compensent les créanciers de la perte de possession de monnaie ou de crédit sous forme de dépôts bancaires. À la perte de valeur d’usage et au risque de défaillance de l’emprunteur, il faut ajouter l’anticipation de toute variation du pouvoir d’achat de la monnaie.
Tant que ce dernier facteur n’est pas pris en compte par les autorités fixant les taux, lorsqu’elles tendent à les comprimer, la monnaie en pâtira en conséquence sur les marchés des changes. Et si les décideurs des autres monnaies fiduciaires compriment de la même manière les taux d’intérêt en deçà de leur valeur de préférence pour le présent, cela se traduira par une hausse des cours de l’or plutôt que par des ajustements de taux de change. S’agissant de l’or, le fait qu’il offre un faible taux d’intérêt sur un prêt n’est pas en cause : cela découle de la stabilité de l’or par rapport à celle d’une monnaie fiduciaire. Par conséquent, ce qui compte dans la relation entre l’or et une monnaie fiduciaire, c’est la mesure dans laquelle le taux d’intérêt exigé sur le marché pour cette monnaie reflète les perspectives de son pouvoir d’achat.
Cependant, les opérateurs comptabilisent en monnaies fiduciaires. On comprend donc qu’ils s’intéressent davantage à la maximisation des taux d’intérêt nominaux et qu’ils considèrent le taux plus bas de l’or comme un coût. Mais, comme le montre le graphique ci-dessous, dans les années 1970, les taux officiels (ici le taux des fonds fédéraux) ont augmenté et, en même temps, le cours de l’or a lui aussi progressé.

Le jour où l’ancrage du dollar à l’or issu de Bretton Woods a été définitivement abandonné, en 1971, le cours de l’or était de 43 $. Entre 1971 et 1972, le taux des fonds fédéraux a oscillé entre 3,3 % et 5,5 %. À la fin de la décennie, le 21 janvier 1980, lors du fixing de l’après-midi, l’or valait 850 $, soit une multiplication par près de dix-neuf. À cette date, le taux des fonds fédéraux s’élevait à 14 %, manifestement poussé à la hausse par les marchés conformément à la théorie de la préférence pour le présent. Le président Volcker a ensuite porté le taux à 17,5 % en avril, puis à 19 % en janvier 1981, afin de terrasser le dragon de l’inflation. À ce niveau, le dollar de la Fed rapportait plus que ne le justifiait la préférence pour le présent, ce qui était, en pratique, l’objectif de la politique de Volcker.
Pour les spéculateurs sur dérivés, la condition qui rompt la relation comptable entre l’or et les taux d’intérêt en dollars est le moment où les marchés commencent à prendre au sérieux la menace de l’inflation. Aujourd’hui, ce n’est apparemment pas encore le cas. Nous pouvons l’affirmer parce que les marchés dérivés imposent entre les taux d’intérêt des monnaies fiduciaires et celui de l’or une relation qui nie l’existence de la préférence pour le présent. C’est une conclusion importante, qui soulève la question suivante : 2023 verra-t-elle un retour des considérations de préférence pour le présent dans la relation entre l’or et la valeur des monnaies fiduciaires, et comment le cours du bitcoin se comportera-t-il dans ces circonstances ?
Pour confirmer son statut de monnaie, le bitcoin devra obéir aux lois de la préférence pour le présent. En d’autres termes, sa relation actuelle avec les taux d’intérêt doit changer, de sorte que la hausse des taux d’intérêt, reflet de la perte de pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires, se traduise par une hausse de la valeur du bitcoin. Nous ne tenterons pas de deviner cet avenir. Mais nous pouvons affirmer avec assurance que, si la dépréciation des monnaies s’accélère, la valeur relative de l’or augmentera en conséquence, alors que celle du bitcoin pourrait ne pas le faire.
L’inconnue géopolitique
Dans la mesure où il existe une guerre financière entre l’alliance occidentale dirigée par les États-Unis et le nexus russo-chinois, l’or joue un rôle bien plus important que n’importe quelle cryptomonnaie. Depuis le début des années 1980, la Chine mène une politique d’acquisition secrète de quantités inconnues de métal précieux, dont aucune n’a été autorisée à quitter le territoire national. Elle a financé l’extraction aurifère, si bien qu’elle est, depuis plus de dix ans, le premier producteur national au monde. Et lorsqu’il a été décidé que l’État avait accumulé, dans divers comptes, une quantité suffisante de métal précieux, elle a créé la Bourse de l’or de Shanghai et encouragé ses propres citoyens, auparavant interdits de détention d’or, à en accumuler de grandes quantités, soit à ce jour plus de 20 000 tonnes.
Quant à la Russie, qui a mis en œuvre plus récemment des politiques d’accumulation d’or, elle a déclaré détenir environ 12 000 tonnes, en additionnant ses réserves et les avoirs d’autres comptes de l’État. Une loi a été adoptée à la Douma afin de permettre le transfert de tout ou partie de cet or vers les réserves officielles, lesquelles pourraient alors aisément dépasser les réserves déclarées du Trésor américain. Moscou met en place une nouvelle bourse du métal précieux. D’autres banques centrales asiatiques accumulent également de l’or. Et, fait révélateur, les banques centrales européennes refusent de reconnaître toute diminution de leurs réserves.
Le champ de bataille de ce bras de fer financier est le dollar américain. La Russie et la Chine, avec les membres de l’Organisation de coopération de Shanghai, de l’Union économique eurasiatique et des BRICS (bientôt rejoints par l’Arabie saoudite), veulent soit se défaire entièrement du dollar pour le règlement des échanges commerciaux, soit en devenir moins dépendantes. Comment y parvenir ? Les actions des puissances asiatiques et de leurs banques centrales nous indiquent qu’elles le feront avec de l’or.
Cette question pourrait devenir de plus en plus pertinente dans les mois à venir. Alors que l’Europe entre dans un hiver continental, les pénuries de combustibles et de denrées alimentaires risquent de diviser l’alliance occidentale. On peut s’attendre à ce que l’ascendant d’une Eurasie adossée à l’or sur une alliance occidentale divisée entraîne un nouvel affaiblissement du dollar, qui se reflétera dans la valeur de la véritable monnaie, laquelle, sur le plan juridique, n’est que l’or.
Annexe : la position juridique de l’or
En tant qu’intermédiaire des échanges, la fonction de la monnaie est d’ajuster les rapports des biens et des services les uns par rapport aux autres. Ainsi, le prix exprimé est toujours celui des biens, la monnaie étant entièrement neutre dans les transactions. Il est donc erroné de considérer que la monnaie a un prix ; elle a en revanche une valeur relative aux biens échangeables. Il convient de s’en souvenir lorsque l’on examine la relation entre la monnaie légale, à laquelle on attribue aujourd’hui habituellement un prix en monnaies fiduciaires, et les monnaies fiduciaires elles-mêmes qui, du fait de leur statut de cours légal, sont à tort supposées avoir le statut de monnaie. L’ampleur de cette erreur apparaît clairement dès lors que l’on comprend ce qui est légalement de la monnaie et ce qui est de la devise. Et cette compréhension commence avec le droit romain.
Le droit romain est devenu la base des systèmes juridiques de toute l’Europe et, par extension, de ceux des régions colonisées par les Européens : l’Amérique du Nord, l’Amérique latine par l’influence espagnole et portugaise, et l’ensemble de l’Empire britannique. À l’instar des Athéniens, Rome considérait que les lois étaient le moyen par lequel les individus se protégeraient les uns des autres et de l’État. Mais c’est Rome qui a codifié le droit en un corpus de référence pratique et accessible.
Les premiers enregistrements des lois et de la jurisprudence romaines furent les Douze Tables, en 450 av. J.-C. Elles devinrent le fondement sur lequel les juristes, individuellement, exposèrent, développèrent et firent évoluer leurs décisions au cours des mille années suivantes. L’ensemble du système juridique fut ensuite consolidé dans le Corpus Juris Civilis de l’empereur Justinien, également connu sous le nom de Pandectes. Lorsque l’empire fut transféré à Constantinople, le Corpus fut traduit en grec, puis finalement réédité dans les Basiliques, à l’époque de la dynastie basilienne, au Xe siècle. C’est cette version qui devint le fondement du droit européen au Moyen Âge, à l’exception de l’Angleterre. Comme l’a exprimé un éminent juriste du XIXe siècle, spécialiste du droit bancaire, la raison pour laquelle la common law différait en Angleterre était la suivante :
« Les Romains abandonnèrent la Bretagne à la fin du Ve siècle, et la common law d’Angleterre en matière de crédit était exactement telle qu’elle figurait dans Gaius, qui était le manuel de droit romain dans tout l’empire à l’époque où les Romains renoncèrent à la Bretagne. Mais le 1er novembre 1875, la common law d’Angleterre relative au crédit fut remplacée par l’equity, qui n’est autre que le droit des Pandectes de Justinien. »[i]
Au total, deux mille ans de développement juridique s’étaient écoulés entre les Douze Tables et la réaffirmation des Pandectes de Justinien dans la version de Denys Godefroy publiée à Genève du Corpus Juris Civilis, retraduite en latin en 1583 apr. J.-C. à partir des Basiliques grecques.
C’est la section du Corpus intitulée Digeste qui est pertinente pour notre sujet. Le Digeste est une encyclopédie de plus de neuf mille références d’éminents juristes, rassemblées au fil du temps. Parmi elles figurent en bonne place celles d’Ulpien, mort en 228 apr. J.-C., le juriste qui fit le plus pour établir la position juridique de la monnaie et du crédit. Le Digeste définissait les biens, les contrats et les crimes. Notre intérêt pour la monnaie et le crédit relève des décisions portant sur les biens et les contrats.
Le contrat de dépôt régulier est défini par Ulpien dans une section intitulée Deposita vel contra (du dépôt et du retrait). Il définissait le dépôt régulier comme suit :
« Un dépôt est une chose confiée à autrui pour qu'il la garde. Il est ainsi nommé parce qu'un bien est posé (ou placé). La préposition de renforce le sens, ce qui reflète le fait que toutes les obligations afférentes à la garde du bien incombent à cette personne. »[ii]
Un autre juriste fréquemment cité dans le Digeste, Paul d'Alfenus Varus, distinguait le contrat de dépôt régulier, défini ci-dessus par Ulpien, du dépôt irrégulier ou mutuum. Dans ce dernier cas, Paul considérait que :
« Si une personne dépose une certaine somme d’argent en pièces non liées, qu’elle compte et ne remet ni scellée ni enfermée dans un contenant, alors la seule obligation de celui qui la reçoit est d’en restituer le même montant. »[iii]
Ainsi, un mutuum passe en la possession du dépositaire et, en contrepartie d'un droit d'action reconnu au déposant, qu'il peut exercer à tout moment, le dépositaire ayant l'obligation corrélative de restituer le même montant, il devient la propriété du dépositaire, qui peut en disposer à sa guise. C'est le fondement juridique de la banque moderne.
Il est clair que le précédent du Digeste établit que la monnaie est toujours métallique. Si tout peut être déposé en la garde d'autrui, ces décisions juridiques portent sur le traitement des biens fongibles, en particulier la monnaie. Ce n'est que par un dépôt irrégulier que le déposant devient créancier. En posant la différence entre dépôt régulier et dépôt irrégulier, on distingue ce qui a toujours été considéré comme de la monnaie depuis l'Antiquité d'une promesse de rembourser le même montant, ce que nous connaissons aujourd'hui comme le crédit et la dette.
Il reste un point à clarifier, qui concerne le crédit plutôt que la monnaie. Comme indiqué plus haut, les Pandectes de Justinien ont été compilées un siècle après que les Romains eurent abandonné la Bretagne. Dans ce qui a ensuite été unifié sous le nom d'Angleterre et de pays de Galles à partir de royaumes divers, la common law différait en ce que les créances n'étaient pas librement transmissibles en tant que bien. Le cessionnaire d'une créance ne pouvait agir en justice que comme mandataire du cédant. Cela plaçait la créance, en tant que bien, dans une situation différente des autres formes de biens transmissibles. Justinien a supprimé cette anomalie, vestige de l'ancien droit romain (les lois de Gaius, évoquées ci-dessus), en permettant au cessionnaire d'actionner le débiteur en son propre nom.
L'anomalie du droit anglais ne fut régularisée que lorsque la Cour de la chancellerie fusionna avec les juridictions de common law par une loi du Parlement en novembre 1875. Depuis lors, le statut de la monnaie et du crédit en droit anglais est conforme, à tous égards, aux Pandectes de Justinien.
Si la position juridique de la monnaie est claire, sa position économique est techniquement différente. Jean-Baptiste Say a souligné que la monnaie facilite la division du travail. Techniquement, la monnaie est du travail non dépensé, et constitue donc un crédit qui reste à utiliser. Divers autres économistes classiques ont formulé la même remarque. Adam Smith a écrit qu'une guinée pouvait être considérée comme un billet portant sur une certaine quantité de biens nécessaires et de commodités auprès de tous les commerçants du voisinage. Henry Thornton a affirmé que la monnaie de toute nature [y compris le crédit] est un ordre portant sur des marchandises. Bastiat et Mill se sont exprimés de façon similaire.[iv]
Mais c'est la différence juridique qui revêt une importance primordiale, car elle reposait sur le principe selon lequel il existe une distinction nette entre la monnaie métallique et une obligation de payer. La monnaie est permanente, alors que le crédit ne l'est pas. La monnaie ne comporte aucun risque de contrepartie, contrairement au crédit. Par contraste avec la monnaie, nous pouvons définir le crédit : le crédit est tout ce qui n'a aucune utilité directe, mais qui est accepté en échange d'autre chose dans la croyance ou la confiance que l'on pourra à nouveau l'échanger.[v]
Jusqu'ici, dans cet article, nous avons établi que l'or a un statut juridique de monnaie, ce que le bitcoin n'a pas. Nous pouvons aussi écarter une législation visant à conférer au bitcoin un statut monétaire légal, même si les législateurs étaient disposés à l'envisager, ce qui est improbable. D'après les décisions figurant dans les Pandectes romaines, nous voyons qu'un dépôt régulier se distingue d'un dépôt irrégulier parce qu'il est identifié comme la propriété du déposant. L'identité est la clé de la récupération d'un bien et, dans le cas du bitcoin, la blockchain la fournit. Les tentatives de classer en monnaie une cryptomonnaie reposant sur une blockchain se heurtent à la position juridique établie.
[i] Voir HD Macleod, The Elements of Banking, Longmans Green & Co, 1877
[ii] Voir de Soto, Money, Bank Credit, and Economic Cycles, chapitre 1.
[iii] ibid.
[iv] Cité dans HD Macleod, The Elements of Banking.
[v] ibid.