Dans les derniers jours de la dynastie Qin, l’eunuque Zhao Gao imagina une épreuve pour distinguer ceux qui suivaient la réalité de ceux qui suivaient son pouvoir. Il fit entrer un cerf à la cour impériale, mais le présenta à l’Empereur avec un visage impassible, déclarant : « Voici un magnifique cheval. »
L’Empereur rit, troublé par cette contradiction avec ses propres sens. « C’est un cerf », rectifia-t-il. Zhao Gao se tourna alors vers les ministres. Ceux qui redoutaient l’influence de Zhao Gao, étouffant le témoignage de leurs propres yeux, convinrent qu’il s’agissait d’un cheval. Ceux qui avaient de l’intégrité soutinrent que c’était un cerf (et furent exécutés par la suite).
Ce récit édifiant ancien, Zhǐ lù wéi mǎ (« désigner un cerf et l’appeler cheval »), est une leçon sur la fragilité de la vérité objective face au pouvoir. Il décrit un moment où le consensus social tente de prendre le pas sur le monde observable.
Je suis rarement enclin à critiquer l’actualité, mais un spectacle de sophisme grotesque s’est produit récemment, et il offre une cible trop évidente pour être ignoré. Je veux parler du débat tenu à la Binance Blockchain Week entre Peter Schiff et Changpeng Zhao (CZ). Dans une tentative théâtrale de discréditer la valeur de l’or, CZ s’est livré à une forme de manipulation mentale métaphysique, qui témoignait non seulement d’une incompréhension de l’économie, mais aussi d’un profond scepticisme à l’égard du monde naturel.
Je crois important d’aborder cet événement non pas simplement comme un débat financier, mais comme le symptôme d’une perte générale de sagesse en philosophie naturelle.
I. Le scepticisme à l’égard du tableau périodique
Depuis près de vingt ans, j’ancre mes écrits économiques dans le tableau périodique des éléments. Je commence par là parce qu’il est l’axiome de notre réalité matérielle.
Notre univers compte 94 éléments naturels. Mes affirmations à leur sujet sont vraies non par consensus, mais parce qu’elles découlent de principes premiers. Des générations de scientifiques ont établi qu’il s’agit de faits évidents, observables et mesurables. La civilisation repose sur le principe que l’oxygène (numéro atomique 8) n’est pas le mercure (80), que le fer (26) n’est pas le cuivre (29).
Chaque étape du progrès humain s’est appuyée sur le socle solide que nous habitons une existence matérielle composée d’éléments corporels qui peuvent être classés, pesés et manipulés. Nous les mangeons, nous les échangeons, et nous les utilisons pour fabriquer les GPU H100 qui alimentent nos grands modèles de langage.
L’argument de CZ était en substance le suivant : il a présenté à Peter Schiff un lingot d’or de 1 kg et lui a demandé de vérifier, sur-le-champ et sans outils, qu’il s’agissait bien d’or. Schiff ne pouvant naturellement pas réaliser un dosage chimique à l’œil nu, CZ a proclamé la victoire de la blockchain, laissant entendre que, puisqu’un registre numérique offre une vérification instantanée et mathématiquement déterministe, l’élément matériel est inférieur.
C’est une inversion dangereuse. CZ vous demande de croire que de simples chaînes de caractères alphanumériques sont supérieures, dans la hiérarchie du réel, aux éléments atomiques. Il postule que, si vous ne pouvez pas vérifier instantanément de vos yeux la matière x, vous devriez douter de l’existence de la matière elle-même. C’est un déni du tableau périodique. C’est une régression vers une vision du monde préscientifique où la vérité n’est que ce qui est immédiatement commode.
II. Le magicien contre le scientifique
Il existe un « gouffre moral » dans la manière dont la vérité a été abordée sur cette scène.
Un homme raisonnable, qu’il soit scientifique ou philosophe, présente un argument appuyé sur des preuves positives. Il suit la méthode scientifique : « J’ai étudié ce phénomène ; voici mes données. Vous pouvez tenter de les réfuter. » Cela invite à l’examen et à l’amélioration.
CZ, en revanche, a adopté l’archétype du magicien. Il a en substance dit : « J’ai cet objet. Je vous défie de prouver que c’est ce que je prétends. » C’est antiscientifique. C’est un tour de scène destiné à humilier plutôt qu’à éclairer. Cela contraste fortement avec son argumentaire en faveur des cryptomonnaies : « Faites confiance au code. » Il vous demande de faire confiance à l’environnement virtuel qu’il administre tout en semant la défiance envers l’environnement physique que nous habitons tous.
Soutenir que l’or est défectueux parce que la rétine humaine n’est pas un spectromètre de masse constitue une erreur épistémologique qui confond la facilité de vérification avec la vérité de l’existence.
III. Gewu Zhizhi et l’abandon de l’investigation
Le plus tragique est que ce sophisme est en contradiction avec la profonde sagesse du propre héritage culturel de CZ. L’intellectualisme confucéen propose le concept de Gé wù zhì zhī (格物致知), que l’on peut traduire par « investiguer les choses pour acquérir la connaissance ».
Ce concept soutient que la compréhension morale et intellectuelle naît d’une observation profonde et honnête des régularités physiques du monde, les « Choses » (Wu). Si nous cessons de croire que l’or est de l’or parce que nous ne pouvons pas le vérifier aussi vite qu’un courriel, nous perdons la capacité d’étendre la connaissance (Zhizhi).
Le coup d’éclat de CZ promeut un agnosticisme à l’égard du monde physique. Un partisan du Gewu y verrait de la paresse intellectuelle. Nous pouvons savoir que c’est de l’or ; l’univers nous a fourni pour cela des constantes physiques inaltérables.
La vérification commence non pas avec un ordinateur, mais avec les sens. L’or possède une densité spécifique qui transmet à la main humaine une « lourdeur » indéniable, une densité qui paraît impossible au profane. Il présente une conductivité thermique élevée et se réchauffe instantanément au toucher, contrairement à l’acier ou au verre. Il est chimiquement inerte et inodore ; s’il dégage une odeur métallique, il ne s’agit que de laiton ou de cuivre. Il est malléable : une simple morsure ou une éraflure d’ongle sur de l’or pur laisse une marque, ce qui prouve sa douceur par rapport aux métaux moins nobles.
Si nous poussons l’examen avec des outils simples, la vérité devient encore plus claire. Nous pouvons appliquer une flamme : le véritable or ne craint pas le feu et ne s’oxyde ni ne noircit, alors que les imitations noircissent. Nous pouvons le frotter sur de la porcelaine non émaillée : l’or laisse une traînée dorée, tandis que la pyrite, ou « or des fous », laisse une trace d’un noir verdâtre.
Et pour le sceptique qui craint qu’un fraudeur n’imite la densité de l’or avec un cœur de tungstène dissimulé, nous nous appuyons sur les lois de la physique. Nous pouvons utiliser des ondes ultrasonores, qui traversent le tungstène à des vitesses différentes de celles observées dans l’or. Nous pouvons mesurer la conductivité électrique, une propriété pour laquelle l’or a peu de rivaux. Nous pouvons aussi recourir à la fluorescence X ou aux tests à l’acide.
Comme l’a dit Ronald Reagan dans une formule célèbre : « Faites confiance, mais vérifiez. » Le degré d’inquiétude que nous éprouvons à l’égard d’une contrepartie exige un renforcement proportionnel de la vérification. Cela vaut pour toutes les formes de commerce, matérielles ou virtuelles. Peter en a donné une parfaite démonstration, fort d’une vie d’expérience commerciale. Il ne doutait pas de l’or lui-même ; il doutait de CZ, dont la mise en scène invitait au scepticisme quant à sa propre intégrité en tant que contrepartie.
CZ, en revanche, avance une proposition d’une dangerosité extrême : nier la « connaissabilité » de la matière au seul motif qu’elle exige un effort physique revient à nier le processus même de la recherche scientifique.
IV. Le véritable or ne craint pas le feu
Il existe un proverbe chinois : Zhēn jīn bù pà huǒ liàn (真金不怕火炼), qui signifie « le véritable or ne craint pas le feu de l’affinage ».
Si je vous tends un verre de liquide transparent en vous demandant : « Est-ce de l’eau ? », vous ne pouvez pas le savoir instantanément. Vous pouvez le goûter. Vous pouvez le faire bouillir (100 °C). Vous vous engagez dans un processus d’affinage. Le fait de devoir le vérifier n’enlève rien à sa vérité d’eau (H2O).
CZ a laissé entendre que, puisque l’or demande du travail pour être vérifié, il serait inférieur. Mais le proverbe nous rappelle que la vérification demande des efforts précisément parce que la substance est réelle. L’or ne craint pas l’épreuve ; il attend simplement le feu. La blockchain n’a besoin d’aucun feu, car elle n’a aucune substance : elle n’est qu’un consensus sur un écran.
Appliquons maintenant la logique de CZ à la frontière technologique.
Si je remettais à CZ un GPU Nvidia H200, l’un des composants matériels les plus précieux au monde aujourd’hui, et lui demandais de vérifier sur scène s’il s’agit d’une unité fonctionnelle ou d’une coque de plastique creuse, il en serait incapable. Il lui faudrait l’installer. Il lui faudrait exécuter des calculs. Il lui faudrait dépenser de l’énergie.
L’impossibilité de vérifier visuellement une puce signifie-t-elle que la puce n’est pas réelle ? Cela remet-il en cause, d’une manière ou d’une autre, la découverte des prix et la valeur de marché des puces GPU H200 ? Bien sûr que non. Cela signifie simplement qu’une réalité de grande valeur exige le travail physique de la science et de l’industrie.
À chaque seconde, des acteurs inscrits dans une tradition de confiance humaine utilisent l’or et le silicium pour des applications où aucun autre élément ne peut les remplacer. Le monde matériel fonctionne grâce à ces chaînes de confiance.
Les faits l’emportent sur l’éloquence (Shì shí shèng yú xióng biàn). Le tableau périodique n’a pas besoin d’une connexion Internet pour être vrai. Ceux qui prétendent qu’une chaîne numérique est supérieure aux éléments fondamentaux de notre univers ne sont pas des visionnaires ; ils se contentent de désigner un cerf en affirmant que c’est un cheval, en espérant que vous renoncerez à des milliers d’années de coopération humaine, d’exploration et de découvertes scientifiques, parce que vous avez trop peur de l’avenir pour les contredire.