Résumé
Le regain d’intérêt de l’Amérique pour l’escalade des tensions militaires masque sa guerre financière permanente, dirigée cette fois contre la Corée du Nord, la Syrie et peut-être l’Iran. Telle est vraisemblablement l’opinion des conseillers stratégiques de la Chine. Nous analysons la géopolitique et l’économie qui sous-tendent la stratégie de guerre de l’Amérique du point de vue de la Chine, et concluons qu’elle entre dans sa phase finale. Le plan de sortie de la Chine semble consister à lier le prix de l’énergie, puis celui des autres grandes matières premières, à l’or, pour revenir au statu quo d’avant 1971, lorsque le dollar n’était qu’un maillon de règlement entre les prix des matières premières et l’or. Sauf que, cette fois, le dollar lui-même sera mis à l’écart en ce qui concerne la Chine, qui utilisera le yuan pour son empire, lequel sera à terme bien plus vaste que celui des États-Unis, mesuré par le PIB.
Introduction
Le jour où le président Trump est entré en fonction, il semblait qu’une détente avec la Russie était enfin possible, conduisant l’Amérique à se retirer de conflits impossibles à gagner et à conclure un nouvel accord pacifique entre ces ennemis de longue date. Pourtant, durant la période traditionnelle d’installation présidentielle de cent jours, Trump est passé de son programme électoral de désengagement des aventures étrangères à une agression ouverte en de multiples endroits.
Quelque chose de majeur a transformé sa façon de penser. En si peu de temps, Trump a commis pas moins de cinq actes d’agression à l’étranger, et un sixième est en préparation. Le premier fut une opération conjointe avec des commandos émiratis au Yémen, qui s’est retournée contre ses auteurs et a entraîné la mort d’un Navy SEAL. Le deuxième est la récente attaque contre une base aérienne syrienne, en réponse à une attaque présumée au gaz toxique. Le troisième est l’escalade des menaces militaires contre la Corée du Nord. Le quatrième est le bombardement d’un réseau de grottes dans l’est de l’Afghanistan. Le cinquième est le déploiement de troupes supplémentaires dans le nord de l’Irak et l’est de la Syrie afin d’intensifier la lutte contre l’EI. La rhétorique se durcit également à l’encontre de l’Iran, épouvantail de longue date de l’Amérique.
Les trois théâtres de guerre offrant les meilleures perspectives d’escalade sont la Syrie, la Corée et l’Iran. Ils se situent dans deux régions où des quantités importantes de dollars sont détenues et investies, ce qui crée un risque de fuite des capitaux, point à garder à l’esprit à la lecture de cet article.
Trump demande également au Congrès d’approuver une hausse des dépenses de défense de 54 milliards de dollars, une augmentation massive qui, pour la mettre en perspective, se compare au budget total de défense de la Russie, soit 66 milliards de dollars.
On part par défaut du principe que la puissance militaire et la technologie d’armement américaines garantissent l’atteinte des objectifs sur le champ de bataille. Ce n’est généralement plus le cas depuis la première invasion de l’Irak en 1990. Depuis lors, les succès initiaux ont été largement contrebalancés par des échecs ultérieurs et des conséquences imprévues. C’est en raison des opérations menées sous la direction des États-Unis en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Syrie que l’Europe est submergée de réfugiés, qui amènent avec eux des terroristes infiltrés. Il ne fait guère de doute qu’un analyste impartial recommanderait aux États-Unis d’abandonner l’action militaire ; il doit donc exister d’autres raisons derrière le bellicisme américain.
La Chine, elle-même cible stratégique de longue date de l’agressivité américaine, est assurément inquiète de l’escalade des menaces contre la Corée du Nord, et à juste titre. Sur le plan commercial, la Corée du Sud est désormais un partenaire important, et c’est pourquoi la Chine ne souhaite pas voir la situation se détériorer sur la péninsule coréenne. Elle ne veut pas non plus que l’Amérique s’assure le contrôle d’un territoire contigu à sa frontière. La Russie partage une petite frontière avec la Corée du Nord et partage probablement ce point de vue. Toutefois, les échanges de la Russie ne se font pas tant avec la Corée du Sud ; en revanche, elle est un fournisseur d’armes majeur du Nord.
Le seul dirigeant ayant un bon accès au président nord-coréen, Kim Jong-un, est le président russe Poutine. Lorsque Trump a été élu, des négociations avec la Corée du Nord constituaient une option réaliste, et il a même été question d’une rencontre entre Trump et Kim Jong-un pour négocier. La voie vers les négociations passait toujours par Poutine, et si elle n’est pas véritablement fermée, elle est rendue beaucoup plus difficile par le lancement de missiles américains contre les intérêts de la Russie en Syrie.
Alors que les hostilités menacent de reprendre en Corée (elles n’ont jamais officiellement pris fin en 1953), la Chine et la Russie veilleront assurément à ne pas aggraver la situation. Le président Xi aura fait sa propre évaluation du président Trump à cette fin, ce qui était probablement, du point de vue de Xi, la raison la plus importante de la rencontre de Mar-a-Lago. La manière plutôt désinvolte dont Xi aurait été informé de la frappe de missiles contre la Syrie, autour d’un gâteau au chocolat, ressemble à une démonstration de force d’homme d’affaires destinée à impressionner un adversaire. Ce n’était pas l’acte d’un homme d’État. Xi l’a probablement jugé amateur, voire révélateur d’une faiblesse, et a pu rendre compte de la rencontre à Poutine en y incluant cette opinion.
La relation entre la Russie et la Chine est solide, et elles coordonneront probablement leurs réponses stratégiques à l’agressivité américaine tant en Corée qu’en Syrie. La question est de savoir quelle sera leur réponse si l’Amérique continue d’intensifier ses actions belliqueuses contre la Corée du Nord, la Syrie et peut-être l’Iran. Pour trouver des indices, il convient d’adopter le point de vue de la Chine. Le stratège le plus influent de l’Armée populaire de libération, le général de division Qiao Liang, a exposé sa philosophie stratégique générale lors d’un forum d’étude de livres du Comité central du Parti communiste à l’automne 2015. Son point de vue peut être considéré comme celui des dirigeants chinois.i
Les hypothèses de travail de la Chine
L’analyse économique et les conclusions de Qiao sont à la fois intéressantes et importantes, mais il convient de les lire en tenant compte de ce qui n’est pas dit autant que de ce qui l’est. Son article aura été examiné et validé par les dirigeants chinois avant d’être rendu public. Dans cette mesure, il comporte probablement aussi une part de désinformation. Il aura également été conçu pour être étudié par les gouvernements étrangers, afin de les alerter sur les véritables motivations de l’Amérique.
Ces réserves faites, nous pouvons poursuivre. La thèse principale de Qiao est que l’Amérique utilise le dollar pour piloter le commerce et la finance extérieurs à son profit. Nombre d’entre nous connaissent l’idée selon laquelle, en exportant des dollars et du crédit bancaire libellé en dollars, l’Amérique crée de la richesse pour le gouvernement américain comme pour les grandes banques américaines, et que le statut de monnaie de réserve du dollar est par conséquent vital pour l’économie des États-Unis. Mais Qiao va beaucoup plus loin : il affirme que, depuis l’abandon de l’arrimage du dollar au prix de l’or, l’Amérique a engagé, pour son propre bénéfice, un cycle d’expansion et de récession chez les utilisateurs étrangers du dollar. Selon les termes de Qiao :
Les États-Unis ont évité une forte inflation en laissant le dollar circuler à l’échelle mondiale. Ils doivent aussi limiter l’émission de dollars pour éviter une dévaluation du dollar. Que faire alors lorsqu’ils n’ont plus de dollars ?
Les Américains ont trouvé une solution : émettre de la dette pour ramener le dollar aux États-Unis. Ils se sont mis à jouer à un jeu consistant à imprimer de la monnaie d’une main et à emprunter de l’argent de l’autre. Imprimer de la monnaie peut rapporter de l’argent. Emprunter aussi. Cette économie financière (qui utilise l’argent pour faire de l’argent) est bien plus facile que l’économie réelle (fondée sur l’industrie). Pourquoi s’embarrasserait-elle d’industries manufacturières dont la capacité de création de valeur ajoutée est faible ?
Depuis le 15 août 1971, les États-Unis ont progressivement abandonné l’économie réelle pour passer à une économie virtuelle. Ils sont devenus un État à l’économie « vide ». Aujourd’hui, le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis atteint 18 000 milliards de dollars, mais seuls 5 000 milliards proviennent de l’économie réelle.
En émettant de la dette, les États-Unis ramènent une grande quantité de dollars de l’étranger vers leurs trois grands marchés : le marché des matières premières, celui des bons du Trésor et le marché boursier. Les États-Unis répètent ce cycle pour gagner de l’argent : imprimer de la monnaie, exporter de la monnaie à l’étranger, puis la rapatrier. Les États-Unis sont ainsi devenus un empire financier.
En d’autres termes, la richesse de l’Amérique repose sur une opération de « pump and dump » rendue possible par le statut de monnaie de réserve du dollar, qui remplace la production industrielle véritable. Il convient de préciser un point : les dollars détenus par des étrangers ne quittent jamais les États-Unis, seule leur fonction change. Il est plus juste de dire que le gouvernement américain fait détourner des dollars du commerce extérieur et de l’investissement dans l’industrie manufacturière, afin qu’ils soient placés en bons du Trésor. Il peut y parvenir en accroissant les risques des autres emplois par rapport à la détention de bons du Trésor américains, réputés « sans risque ».
Le premier cycle identifié par Qiao fut l’expansion des dollars visant à provoquer un essor en Amérique latine au milieu des années 1970. Le crédit bancaire s’est développé grâce à un dollar faible. L’Amérique a ensuite relevé ses taux d’intérêt pour renforcer le dollar lorsque l’inflation est devenue menaçante, ce qui a conduit à transférer des dollars d’emplois plus risqués vers des bons du Trésor, valeurs refuges. Une crise financière généralisée s’en est suivie en Amérique latine. Cela a permis ensuite à des investisseurs américains d’acheter des actifs productifs à des prix dérisoires (les obligations Brady). Parallèlement, la Bourse américaine a fortement progressé à partir de 1981, à mesure que les taux d’intérêt refluaient.
Le second cycle visait l’Asie du Sud-Est, qui s’est développée grâce à un dollar en baisse à partir de 1986. À partir de 1995, le dollar a commencé à se raffermir, ce qui a culminé avec une attaque à la baisse contre le baht thaïlandais, laquelle s’est propagée à la Malaisie, à l’Indonésie et à d’autres pays de la région. Le phénomène des tigres asiatiques a été créé puis détruit, non par les pays eux-mêmes, mais par le flux et le reflux de la détention de dollars et de l’investissement en dollars. Qiao note que la Chine a échappé à cette opération d’inspiration américaine. Là encore, les dollars sont retournés vers des actifs américains, alimentant cette fois l’essor des valeurs technologiques, qui avait encore deux ans à courir.
Qiao va jusqu’à affirmer que l’événement le plus important du XXe siècle n’a pas été les deux guerres mondiales, mais l’abandon de l’étalon-or par l’Amérique en 1971. C’est une affirmation considérable. S’il explique de façon convaincante les événements qui y ont conduit, la faille de l’analyse de Qiao est de supposer que l’Amérique a délibérément ajouté la stratégie lucrative du « pump and dump » aux avantages de l’exportation de la détention de dollars, une fois libérée de la discipline de l’or. Les stratèges américains de l’État profond n’avaient presque certainement pas le degré de maîtrise des événements qui aurait été nécessaire.
La véritable raison pour laquelle les taux d’intérêt américains ont augmenté en 1980-1981 était d’enrayer l’inflation intérieure galopante, qui devenait incontrôlable. L’effondrement de l’Amérique latine n’était pas voulu. La crise asiatique a surtout résulté de mauvais investissements et de vols de capitaux purs et simples, et non d’actions préméditées du gouvernement américain. Qiao affirme que les dollars ont été délibérément détournés de l’investissement étranger par l’émission de dette du Trésor américain. Si les avantages de ce cycle de « pump and dump » pour l’Amérique peuvent sembler évidents dans la description de Qiao, l’augmentation de la quantité de bons du Trésor émis est avant tout liée aux cycles du crédit, et non le fruit de manœuvres sournoises de l’État profond. Mais nous pouvons au moins convenir que les conséquences de la mauvaise gestion par l’Amérique de ses propres affaires financières correspondent aux observations de Qiao.
L’analyse de Qiao devient plus difficile à critiquer lorsqu’elle porte sur les actions américaines ultérieures. Il affirme que Saddam Hussein a été renversé parce qu’il avait instauré une politique consistant à vendre le pétrole en euros plutôt qu’en dollars. C’était exact, et il ne fait guère de doute que la menace pesant sur l’hégémonie du dollar a été découragée. Il affirme que le démembrement de la Yougoslavie visait à fragiliser le statut du nouvel euro. L’euro a perdu 30 % de sa valeur à partir de cette période et s’est trouvé affaibli en tant qu’option de règlement pour le commerce mondial. Comme le dit ensuite Qiao : « après l’explosion des premiers missiles de croisière à Kaboul, l’indice Dow Jones a bondi de 600 points en une seule journée ».
Qiao se penche ensuite sur le cycle contemporain (en 2015) de gestion du dollar, affirmant qu’il visait désormais la Chine. Selon ses termes,
C’était aussi précis que la marée : le dollar américain a été fort pendant six ans. Puis, en 2002, il a commencé à s’affaiblir. Suivant le même schéma, il est resté faible pendant dix ans. En 2012, les Américains ont commencé à se préparer à le renforcer. Ils ont employé la même méthode : créer une crise régionale chez les autres.
Nous avons donc vu plusieurs événements survenir en lien avec la Chine : le naufrage du Cheonan, le différend sur les îles Senkaku (îles Diaoyu en chinois) et le différend sur le récif de Scarborough (l’île Huangyan en chinois). Tout cela s’est produit durant cette période. Le conflit entre la Chine et les Philippins au sujet de l’île Huangyan et le conflit entre la Chine et le Japon au sujet des îles Diaoyu peuvent sembler avoir peu de rapport avec l’indice du dollar américain, mais en est-il vraiment ainsi ? Pourquoi sont-ils survenus précisément la dixième année de faiblesse du dollar américain ?
Malheureusement, les États-Unis ont joué avec un feu trop dangereux [sur leur propre marché hypothécaire] plus tôt et se sont plongés dans une crise financière en 2008. Cela a quelque peu retardé le moment de la hausse du dollar américain.
Si nous admettons qu’il existe un cycle de l’indice du dollar américain et que les Américains l’utilisent pour moissonner d’autres pays, nous pouvons conclure qu’il était temps pour les Américains de moissonner la Chine. Pourquoi ? Parce que la Chine avait reçu le plus gros volume d’investissements au monde. La taille de l’économie chinoise n’était plus celle d’un simple comté ; elle dépassait même celle de l’ensemble de l’Amérique latine et était à peu près équivalente à celle de l’économie de l’Asie de l’Est.
Au moment où Qiao a présenté son article au Comité central du PCC, la Bourse de Shanghai s’effondrait et, depuis lors, il y a eu des épisodes de fuite des capitaux que les autorités chinoises ont eu du mal à contenir. Les grands médias américains ont été constamment négatifs. Du point de vue de Qiao, tout indique une opération de « pump and dump » visant la Chine. Toutefois, la Chine s’est protégée des attaques financières américaines grâce à la propriété nationale des banques et au contrôle des capitaux. En conséquence, seuls les étrangers peuvent vendre des yuans pour acheter des dollars, ou retirer des dollars de leurs propres activités pour investir en bons du Trésor. Les dégâts étaient donc voués à rester limités.
La Chine sait aussi plier selon le vent. Alors que l’Amérique accroît sa domination navale dans la région du Pacifique, au lieu de la combattre, elle se contente d’étendre son influence vers l’Ouest. C’est le fondement du projet « Une ceinture, une route », qui fait déjà circuler des trains de marchandises jusqu’à Madrid et Londres.
La Chine préfère que ses partenaires commerciaux acceptent le yuan en paiement, et leur prêtera des yuans si on le lui demande. Avec le temps, les paiements en yuans deviendront convertibles en or grâce au marché à terme de l’or de Shanghai, lorsqu’il aura gagné en profondeur, ce qui rendra le yuan supérieur au dollar comme monnaie de règlement, bien que Qiao reste silencieux sur ce point. Nous y reviendrons plus bas. L’analyse de Qiao repose sur l’idée implicite que l’empire chinois deviendra non seulement bien plus grand que les États-Unis en termes d’échanges, mais aussi, par sa compréhension des faiblesses de l’impérialisme financier américain, plus durable.
Résoudre le problème du plafond de la dette américaine
Ces événements futurs sont implicites dans la thèse de Qiao. Supposons un instant que sa thèse soit valable : les menaces de Trump d’intensifier une guerre régionale au sujet de la Corée du Nord et/ou de la Syrie/de l’Iran prennent alors un tout autre jour. S’il est difficile de croire que l’État profond américain ait prévu de « moissonner » l’Amérique latine, puis l’Asie du Sud-Est à la fin des années 1990, nous sommes en droit de supposer que les propres conseillers stratégiques du gouvernement américain auraient appris que manipuler ainsi le taux de change du dollar constitue une arme financière puissante, qui profite aux finances intérieures de l’Amérique et maintient ses ennemis sous contrôle. En menaçant la Corée du Nord, les capitaux en dollars risquent de quitter le commerce et l’investissement en Corée du Sud et au Japon pour retourner vers les bons du Trésor américain.
À plus long terme, cela pourrait résoudre deux problèmes urgents : le premier consiste à persuader le Congrès d’approuver un relèvement du plafond de la dette, car il est toujours plus facile de convaincre le Congrès de financer un gouvernement en guerre ; le second consiste à attirer les capitaux libellés en dollars nécessaires à l’achat de la dette du Trésor, sans avoir à relever les taux d’intérêt. Le gouvernement américain ne peut qu’être conscient de la nécessité de plafonner la hausse des taux d’intérêt afin de réduire au minimum le risque de déclencher une véritable crise de la dette.
Comme ce fut le cas lors de la crise asiatique, la Chine semble devoir échapper aux effets déstabilisateurs de ces flux de capitaux négatifs. À l’insu du public, l’Amérique a déjà échoué dans sa guerre financière contre la Chine et a besoin de nouvelles victimes, ce qui explique pourquoi l’attention s’est déplacée vers la péninsule coréenne ainsi que vers le Moyen-Orient. M. Trump comprend désormais que la seule façon pour sa présidence de prospérer est d’encourager la fuite des capitaux de l’étranger vers l’Amérique et de faire relever le plafond de la dette pour l’accueillir. Voilà sans doute ce qui explique sa conversion soudaine.
Le Japon et la Corée du Sud ont très probablement étudié le document de Qiao, ont compris les véritables motivations de l’Amérique et seront donc plus enclins à s’éloigner par la suite des transactions en dollars. Leurs secteurs privés mettront du temps à comprendre cette dynamique financière et resteront donc des victimes. Mais pour les gouvernements et les grandes entreprises, la supercherie américaine est éventée. Cela devrait nous conduire vers un nouveau monde, où le déclin du dollar en tant que monnaie de réserve et d’échange s’accélérera, à mesure que l’Amérique manquera de victimes de ses manœuvres de « pump and dump ». Et lorsque cela se produira, le dollar perdra presque certainement très vite son pouvoir d’achat, ce qui entraînera une réinitialisation monétaire mondiale et un prix de l’or en dollars nettement plus élevé.
L’omission flagrante de l’or
Un indice que le rapport de Qiao a été censuré est l’absence de toute mention de la stratégie d’accumulation d’or de la Chine. Si Qiao a vite perçu l’importance du lien entre l’or et le dollar durant les années de Bretton Woods, il n’explique pas pourquoi la Chine accumule de l’or depuis la promulgation, en 1983, de la réglementation initiale qui en a chargé la Banque populaire de Chine. Il n’explique pas non plus pourquoi l’or a été promu auprès des citoyens ordinaires après l’ouverture de la Bourse de l’or de Shanghai en 2002, pourquoi la Chine a investi dans l’extraction aurifère au point d’être désormais, de très loin, le premier producteur mondial, ni pourquoi l’État conserve le monopole du raffinage, allant jusqu’à acheter du doré à d’autres pays pour le raffiner et l’accumuler. Rien n’y permet de comprendre pourquoi les lingots d’or raffinés par l’État chinois ne se voient presque jamais hors de Chine.
La Chine accorde une grande importance à la thésaurisation de l’or, tant pour elle-même que pour ses citoyens. Le public en aurait acquis entre 12 000 et 14 000 tonnes depuis 2002, et l’auteur de ces lignes a avancé l’hypothèse que le gouvernement en aurait thésaurisé, sur divers comptes, jusqu’à 20 000 tonnes supplémentaires depuis 1983. Pour le gouvernement, cela représente une accumulation annuelle moyenne inférieure à 600 tonnes par an, réalisée pour l’essentiel à des prix de l’époque bien inférieurs au niveau actuel en dollars.
Mais la Chine est allée plus loin encore, en cherchant à contrôler le marché mondial en faisant de la Bourse de l’or de Shanghai, de très loin, la première place physique. Elle a désormais lancé des contrats à terme sur l’or en yuans, qui seront suivis en temps voulu par des contrats à terme sur le pétrole en yuans. Les négociants étrangers en matières premières et en marchandises en gros peuvent ainsi vendre à terme les yuans reçus en échange d’or, ce qui renforce l’attrait du financement du commerce et des règlements en yuans par rapport au dollar. Et lorsque le contrat pétrolier en yuans sera lancé, les importateurs de pétrole utiliseront les contrats en yuans pour vendre du pétrole contre de l’or.
D’un geste simple, la Chine est prête à fixer le prix du pétrole en or plutôt qu’en dollars. Il lui suffit d’appuyer sur la détente, vraisemblablement après avoir cédé ses propres réserves en dollars pour constituer des stocks de matières premières industrielles. Et lorsque le pétrole sera réglé de fait en or par le biais des marchés à terme, on peut s’attendre à ce que d’autres matières premières suivent.
Cela ne devrait pas surprendre l’État américain, qui est près d’être déclaré échec et mat par la Chine sur l’échiquier géopolitique. Le prix de l’or en dollars devrait fortement augmenter, reflétant la perte de pouvoir d’achat du dollar, et mettra fin au privilège exorbitant du dollar américain, dont il jouit depuis la fin de l’étalon-or en 1971. C’est potentiellement le coup de grâce pour le dollar papier comme pour l’impérialisme américain.
Conclusion
La Chine voit loin et comprend à sa manière la façon dont l’Amérique gère son empire financier au profit de son économie nationale et aux dépens de tous les autres. Elle s’est protégée, et les tentatives américaines pour affaiblir son économie ont déjà échoué. L’attention se porte désormais ailleurs. Les récentes rodomontades belliqueuses contre la Corée du Nord, la Syrie et peut-être l’Iran ont beaucoup à voir avec la volonté de persuader le Congrès de relever le plafond de la dette et d’encourager un retour des capitaux vers une nouvelle vague de bons du Trésor américain, sans relèvement des taux d’intérêt. Cela explique clairement le revirement de M. Trump à l’égard des aventures extérieures.
La tentative actuelle de « pump-and-dump » visant les économies du Japon et de la Corée du Sud, en aggravant les tensions autour de la Corée du Nord, ainsi que les pays du Moyen-Orient détenteurs de réserves en dollars, en aggravant la situation en Syrie, dans le nord de l’Irak et en Iran, sera vraisemblablement la dernière de ce genre. La publication par la Chine de l’analyse de Qiao a alerté les stratèges gouvernementaux du monde entier sur l’usage de cette tactique, en réduisant l’efficacité. L’Amérique est à court de dupes à plumer.
La fin de partie pour le dollar et pour la ponction que l’Amérique opère sur les pays étrangers est donc en vue, et elle se soldera vraisemblablement par une ultime crise du dollar. La Chine pourrait la provoquer au moment qu’elle choisira, simplement en lançant le contrat à terme sur le pétrole en yuans prévu, parallèlement au contrat à terme sur l’or en yuans. Lorsque la liquidité sera suffisante, les pays producteurs pourront vendre leur pétrole contre de l’or, rétablissant de fait les relations de prix antérieures à 1971. Cela explique la dynamique à l’œuvre aux plus hauts niveaux, et c’est l’Amérique qui a le plus à perdre. Mais comme la Chine détient encore de grandes quantités de bons du Trésor américain et de réserves en dollars, elle pourrait, pour l’heure, préférer disposer de plus de temps avant de porter le coup de grâce.
Mais elle le portera. Son objectif fondamental est de priver l’Amérique de la possibilité de tirer profit du fait que tout soit libellé en dollars. Logiquement, cela revient à référencer le pétrole et les autres matières premières essentielles à l’or, comme avant le choc Nixon de 1971, les monnaies fiduciaires ne servant plus que de moyens de règlement. L’Amérique doit veiller à ne pas précipiter la date de sa propre chute en attaquant la Corée du Nord, la Syrie ou l’Iran.
iPour un résumé du discours de Qiao Liang, voir http://chinascope.org/archives/6458/76
Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de son ou de ses auteurs et ne reflètent pas ceux de Goldmoney, sauf mention expresse contraire. Cet article est fourni à titre d'information générale uniquement et ne constitue en aucun cas la fourniture, par Goldmoney ou par son ou ses auteurs, d'un conseil juridique, financier, fiscal, d'investissement ou comptable. Vous ne devez pas agir ni vous appuyer sur les informations contenues dans cet article sans avoir préalablement sollicité l'avis d'un professionnel indépendant. Le plus grand soin a été apporté pour s'assurer que les informations de cet article sont fiables ; toutefois, Goldmoney ne garantit pas qu'elles soient exactes, complètes ou à jour, ni qu'elles doivent être considérées comme une indication de résultats futurs, et elles ne doivent pas être utilisées comme telles. Goldmoney ne saurait être tenue responsable de toute réclamation, perte, dommage ou désagrément résultant d'une information ou d'une opinion contenue dans cet article, et toute action entreprise à la suite des opinions et informations qu'il contient l'est à vos propres risques.