La règle des 80/20

Les statistiques récentes confirment une « reprise économique » au Royaume-Uni et même dans certains des États les plus faibles de la zone euro. Je place ces mots entre guillemets, car ce que nous observons est une expansion du PIB nominal, ce qui n'est pas la même chose. Le PIB reflète la monnaie et le crédit qui entrent dans l'économie, et chacun croit que cela revient au même.

Plutôt qu'une reprise économique, le PIB reflète des capitaux qui quittent les marchés financiers, en particulier les obligations, pour des refuges moins sensibles aux taux d'intérêt. À l'échelle mondiale, les obligations représentent un capital investi de plus de 150 000 milliards de dollars, soit plus du double du PIB mondial ; même des montants marginaux libérés par la hausse des rendements obligataires peuvent donc être déstabilisants sur le plan financier, et l'effet sur la croissance du PIB pourrait être fulgurant. L'erreur consistant à confondre le progrès économique (une meilleure description de ce que nous souhaitons tous) avec le PIB est sur le point de frapper durement l'establishment économique, et les pressions en faveur d'une hausse précoce et substantielle des taux d'intérêt s'en trouveront accrues, entraînées vers le haut par la hausse des rendements obligataires.

Le problème auquel sont confrontés les planificateurs centraux est que cette chimère du PIB est alimentée par une communauté essentiellement financière, qui dispose de capitaux à investir dans des actifs tels que l'immobilier, voire les automobiles. La grande majorité des agents économiques, composée de retraités, de salariés à bas revenus vivant d'une paie à l'autre et de chômeurs, est tout simplement désavantagée, car des prix déjà souvent hors de leur portée deviennent encore moins abordables. C'est un malheur résumé par le principe de Pareto, également connu sous le nom de règle des 80/20 ou loi des « quelques éléments vitaux », selon lequel la très grande majorité sera durement touchée par la hausse des prix engendrée par les dépenses de cette minorité.

Les planificateurs centraux se préoccupent, on le comprend, des malheurs du plus grand nombre. Pour beaucoup d’entre eux, à mesure que les prix commencent à augmenter, les coûts de leurs employeurs augmentent également, et nombre de ces derniers seront contraints de cesser leur activité. Comment pourrait-on permettre aux taux d’intérêt de monter face à de tels dangers ?

Les banques centrales ont tracé leur ligne rouge en matière de taux d’intérêt et seront finalement contraintes de revoir leur position. Il est presque certain qu’elles tarderont trop à relever les taux, de sorte que les marchés anticiperont en permanence une hausse des rendements obligataires et des taux d’intérêt. Pour ceux d’entre nous qui ont la mémoire longue, c’est la répétition de la période de stagflation de la fin des années 1970. À ceci près que, cette fois, relever vigoureusement les taux pour stabiliser le pouvoir d’achat de la monnaie n’est pas une option : cela ferait tout simplement s’effondrer le système bancaire, chargé de sa part des 150 000 milliards de dollars investis en obligations.

Les marchés partent avec insouciance du principe que les banques centrales maîtrisent les événements. Elles ne maîtrisent même pas la prodigalité de leurs propres gouvernements, et elles perdent aussi leur emprise sur les marchés, comme l’a montré l’épisode de réduction des achats d’actifs. L’erreur fatale consistant à sauver à la fois le système bancaire et les finances publiques par une inflation monétaire irresponsable est en train d’apparaître aux yeux de tous. À moins que cette politique ne soit d’une manière ou d’une autre inversée, nous risquons de voir se reproduire à l’échelle mondiale l’effondrement du mark allemand de 1923.

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