La partie finale

Et comment nous en sommes arrivés là

Une crainte grandit dans les milieux financiers et monétaires : quelque chose ne va pas, et ce de manière profonde, dans l’économie mondiale. En public, responsables et praticiens se disent déconcertés par les échecs des politiques menées ; en privé, ils se montrent parfois franchement pessimistes, incapables d’entrevoir une solution étatique. Il n’est guère exagéré de dire que le sentiment d’une catastrophe imminente se répand.

Si l’on en est arrivé là, c’est parce que les macro-économistes d’aujourd’hui échouent dans la seule matière dont ils se prétendent experts : l’économie. Leurs recommandations sont devenues l’exact opposé de ce que la logique et la saine théorie économique désignent comme la véritable voie du progrès économique. Le progrès ne figure même pas parmi leurs objectifs, mais il se produit heureusement pour nous tous malgré leurs interventions. La capacité d’adaptation des êtres humains dans leurs actions a permis au progrès de se poursuivre, en dépit de toutes les tentatives pour discréditer les marchés, ces centres de compensation de la division du travail.

Les croyances mal fondées dans la magie d’une monnaie non saine ont été brisées sur l’autel de l’expérience. Les macro-économistes découvrent que l’échec de la planification monétaire et budgétaire devient une impasse politique, qui a laissé en héritage une dette insoutenable. Ceux d’entre nous qui ont conscience de la crise financière qui se prépare découvrent que les gouvernements n’ont dompté que les statistiques, et non ce qu’elles représentent.

Certains éléments indiquent que l’intervention des banques centrales a commencé à fausser irrévocablement les marchés à partir de 1981, lorsque Paul Volcker a relevé les taux d’intérêt pour enrayer la baisse du pouvoir d’achat du dollar. C’est à ce moment que la relation de libre marché entre le niveau des prix et le coût de l’emprunt a changé, comme en témoigne la disparition du paradoxe de Gibson. C’est à ce moment que les banques centrales ont arraché au marché le contrôle des prix. Cela est expliqué plus en détail ci-dessous.

Les erreurs ont été multiples. Dans cet article, j’explique comment et pourquoi elles sont apparues. Cette connaissance est le préalable nécessaire pour comprendre comment la crise financière et économique que de plus en plus d’entre nous anticipent est susceptible de se développer, et quelles mesures nous devons prendre à titre individuel pour nous protéger.

Marchés contre gouvernements
Le point de départ des erreurs actuelles est la croyance selon laquelle les marchés échouent parfois, et que des politiques monétaires et/ou budgétaires peuvent les orienter vers un meilleur résultat. L’incarnation moderne de ce mythe a commencé avec J. M. Keynes, qui, au milieu des années 1930, pensait avoir de quoi renverser la loi de Say, ou loi des marchés. Les racines de la crise actuelle sont donc profondes et remontent à bien avant la hausse des taux de Volcker en 1981.

La loi de Say énonce que nous produisons pour consommer. La production est donc étroitement liée à la consommation, y compris à la consommation différée, autrement dit l’épargne. Et si quelqu’un consomme sans produire, quelqu’un d’autre doit produire de quoi y subvenir. Le moyen d’échange qui transforme en consommation les salaires et les profits issus de la production est la monnaie ; on peut donc dire sans se contredire que la monnaie représente le stockage temporaire du profit de la production, c’est-à-dire du travail des gens ordinaires. C’est une loi d’airain, qui expose à des difficultés toute tentative de stimuler la consommation.

L’État ne peut procurer aucune stimulation nette à l’économie du secteur privé, car tout doit être payé, d’une manière ou d’une autre. Par souci de simplicité, nous laisserons de côté les subventions publiques transfrontalières, telles que l’aide étrangère. Lorsqu’un gouvernement verse des prestations à un groupe d’individus, il emprunte l’argent à quelqu’un d’autre ou bien il crée la monnaie à partir de rien. Dans ce dernier cas, les prestations sont financées par la dépréciation de la masse monétaire existante, ce qui constitue un impôt caché sur l’argent de tous les autres. Soutenir le contraire, comme le font ceux qui nient la loi de Say, est un sophisme qui repose sur une conception du mouvement perpétuel financier.

La motivation de Keynes tenait en partie à sa foi dans les intentions honnêtes d’un gouvernement démocratique et, comme on peut le déduire de ses écrits, à son aversion toute émotionnelle pour les épargnants, ces rentiers usuriers qui encaissent des intérêts sans se salir les mains par un travail honnête. Dans sa Théorie générale, la première grande œuvre écrite après qu’il se fut cru certain d’avoir envoyé la loi de Say aux oubliettes, il exprimait l’espoir d’une euthanasie progressive du rentier, et que le capital serait accru par l’épargne collective via l’action de l’État, de sorte qu’il ne serait plus rare. Le terme « rentier » est lui-même péjoratif en anglais et suggère un prêt usuraire. Keynes espérait que les entrepreneurs, « qui aiment certainement tant leur métier que leur travail pourrait être obtenu à un coût bien inférieur à celui d’aujourd’hui », seraient mis au service de la collectivité moyennant une rémunération raisonnable.

Sa Théorie générale prouve que Keynes méprisait les marchés et ne comprenait pas les prix (voir le chapitre 21). Son ignorance de cet élément pourtant le plus fondamental de l’économie, ajoutée à toutes les autres demi-vérités qui s’ensuivent, révèle le véritable but de cette propagande : justifier l’intervention de l’État et mettre fin aux marchés libres. C’est un très mauvais livre, et pourtant il est devenu le socle de l’économie dominante actuelle, même pour ceux qui se défendent d’être keynésiens.

Sur cette base fragile, des couches successives d’erreurs supplémentaires ont été édifiées. Lorsqu’un économiste échafaude une ligne d’action fondée sur ces contes de fées, le critique honnête ne sait par où commencer, car la chaîne d’erreurs menant au jugement de l’économiste est devenue si longue et si tortueuse. Peu de gens sont disposés à écouter une longue critique sur ce sujet ; il est donc bien plus aisé, pour le profane comme pour le politique, de supposer qu’un rejeton d’Oxford et de Harvard sait forcément de quoi il parle.

C’est à la fois la ligne de moindre résistance et une échappatoire. Le langage de l’économie moderne nous séduit si complètement que nous ne réalisons souvent pas que nous perpétuons nous-mêmes ces erreurs. Il est temps, pour ceux qui souhaitent comprendre la gravité de ces erreurs cumulées, de tirer un trait et de les affronter, car ne pas le faire pourrait coûter très cher à ceux qui ont des actifs à protéger.

La racine du problème réside dans une méconnaissance de la nature même de l’économie et dans l’application de l’analytique moderne.

L’erreur analytique
Le mauvais usage de l’information statistique est un grand mal, qui s’est répandu d’année en année et dont la force destructrice a fait un bond avec le développement des ordinateurs. Les ordinateurs sont un outil merveilleux, mais ils ont fini par remplacer la théorie solidement raisonnée en donnant un rôle croissant à des statistiques inappropriées et aux prétendues relations mathématiques qu’elles supposent.

Les mathématiques conviennent aux sciences physiques, mais sont tout à fait inadaptées aux sciences sociales, telles que l’économie. Elles jouent un rôle important dans les affaires : la comptabilité y est essentielle comme moyen de mesurer les progrès de toute entreprise. Mais prétendre bannir par des moyens mathématiques les incertitudes inhérentes à l’action humaine future est tout autre chose. Un homme d’affaires qui ne distingue pas les mathématiques, outil comptable, de leur absence de valeur prédictive ne restera pas longtemps en activité. Pourtant, l’emploi des mathématiques ne semble connaître aucune limite dans le monde moins certain d’une économie nationale.

Les erreurs, bien que subtiles, sont au moins de trois ordres.

Même si la saisie de l’activité économique était totale et exacte à un moment passé (ce qu’elle ne peut jamais être), elle ne saurait rester valable ensuite, car l’activité économique évolue sans cesse. Aucune économie ne tourne de façon statique sur une base immuable. Les informations recueillies par les économètres sont non seulement inexactes par la suite, mais elles induisent les planificateurs de l’État en erreur en leur faisant croire qu’ils disposent des éléments pour piloter l’activité économique. Des agrégats mal employés, tels que le produit intérieur brut, ne sont que des identités comptables, et non la mesure du progrès que tant de gens imaginent.

Les statistiques sont continuellement amendées pour présenter les politiques monétaires et budgétaires sous le meilleur jour possible. Les chiffres de l’inflation des prix et du chômage ont évolué au point de ne plus refléter la réalité, mais, parce qu’ils sont publiés par un service gouvernemental, ils conservent leur crédibilité. Le résultat est que ce sont les statistiques elles-mêmes qui ont été domestiquées, et non ce qu’elles représentent.

Des moyennes dénuées de sens sont couramment invoquées pour justifier l’intervention et la planification de l’État. Ainsi, le « panier de biens » de l’indice des prix à la consommation (IPC) et le « salaire moyen » n’ont aucun lien avec la réalité et occultent le fait que les acteurs économiques sont des individus aux besoins et aux désirs variés. Les moyennes ne devraient pas servir d’outils d’analyse pour fonder la politique monétaire et budgétaire.

C’est George Canning qui, il y a près de deux siècles, disait pouvoir tout prouver avec des statistiques, sauf la vérité. L’attrait des statistiques pour l’analyste peu perspicace tient à ce qu’elles lui évitent de recourir à une pensée originale. Il ou elle n’éprouve jamais le besoin de réfléchir aux motivations profondes des acteurs économiques.

Un bon exemple de cette erreur est la tentative de Barsky et Summers, publiée dans The Journal of Political Economy en 1988, d’expliquer le paradoxe de Gibson. Le paradoxe de Gibson est la corrélation observée entre le niveau des prix et le coût de l’emprunt de gros, ainsi que l’absence de corrélation entre le coût de l’emprunt et le taux d’inflation. Cette relation a pris fin à la fin des années 1970 au Royaume-Uni, où elle avait été observée statistiquement à partir de 1730. Barsky et Summers ont supposé à tort qu’il s’agissait d’un phénomène propre à l’étalon-or, puis ont utilisé un modèle mathématique de leur cru pour aboutir à une conclusion partielle, qui, de leur propre aveu, nécessiterait des recherches complémentaires. Autrement dit, leur méthode les a menés dans une impasse.

Pour être juste envers Barsky et Summers, ils ne sont pas les seuls économistes de haut vol à ne pas être parvenus à expliquer le paradoxe de Gibson. Keynes l’a ainsi nommé d’après un économiste antérieur, et il n’a pas su le résoudre non plus. Les faits étaient clairs et simples, mais, faute de solution, Keynes les a simplement écartés, de même que leurs importantes implications. Milton Friedman a échoué lui aussi.

En me mettant à la place d’un homme d’affaires entrepreneur cherchant à financer sa production, j’ai trouvé que le paradoxe était facile à résoudre et à expliquer. Le calcul de l’entrepreneur repose sur la différence entre ses coûts de production et le prix de vente de son produit. Que sait-il du prix de vente futur ? Il sait à quel prix des articles similaires se vendent sur le marché actuel, et c’est cela qui fixe le niveau d’intérêt qu’il est prêt à payer pour financer sa production. Voilà pourquoi les taux d’intérêt étaient corrélés avec le niveau des prix, et non avec le taux d’inflation, pendant les deux cents ans couverts par l’étude originale d’Alfred Gibson.

Malheureusement, cela contredit les convictions chères aux économistes monétaires, qui croient au contrôle de l’activité économique par la gestion des taux d’intérêt et l’expansion de la masse monétaire et du crédit bancaire. Pour que la politique monétaire soit valide, il faut qu’il existe une corrélation positive entre l’inflation des prix et les taux d’intérêt, ce que le paradoxe de Gibson a démontré être faux. Je postulerais aussi que Keynes n’était pas, par tempérament, enclin à comprendre la solution du paradoxe de Gibson, car il tenait pour acquis que ce sont les rentiers oisifs qui exigent et fixent des taux d’intérêt usuraires, et non l’emprunteur avec son calcul de rendement de l’investissement.

C’est pourquoi il est vital de comprendre les motivations des acteurs économiques et de ne pas se retrancher derrière le monde stérile des mathématiques de tour d’ivoire. Mais nous nous sommes tellement habitués à la modélisation statistique que même certains partisans de la loi de Say s’y laissent prendre. La confusion entre des identités comptables telles que le PIB et la notion indéterminée de croissance économique en est un exemple. Et nombreuses sont les fois où nous lisons des économistes qui prennent des statistiques douteuses et s’en servent pour établir une équation entre des éléments disparates, créant ainsi une relation là où il n’en existe aucune. On ne peut pas dire que des pommes sont des poires, mais on peut dire qu’elles sont différentes. On peut transformer « pommes égalent poires » en équation si l’on introduit un facteur représentant toujours la différence entre les deux. C’est évidemment absurde, mais c’est ce que les économistes font couramment.

Un exemple frappant est le sophisme de la vitesse de circulation de la monnaie. On suppose qu’une variation de la quantité de monnaie modifiera le niveau des prix. Donc ∆m~∆p. Mais on a constaté, au grand dam des monétaristes depuis David Ricardo, que les prix p variaient indépendamment de la quantité de monnaie m, en particulier sur des périodes plus courtes qu’un long terme indéterminé. L’équation a donc été modifiée pour inclure une autre variable, baptisée vitesse de circulation afin de lui donner un sens, et elle est devenue la base de l’équation des échanges d’Irving Fisher,

M*V=P*Q

où M est la quantité totale de monnaie en circulation, V sa vitesse de circulation, P le niveau des prix et Q un indice des dépenses finales. Présentée ainsi, elle nous conduit à croire que l’idée d’une monnaie tournant en rond dans l’économie a un sens. Ce n’est pas le cas. Elle n’a pas plus de sens que l’interposition d’une variable pour équilibrer une équation entre des pommes et des poires.

Jamais l’économiste monétaire ne s’arrête pour considérer que tout ce qu’un individu tire de sa production, hormis une trésorerie nécessaire, est consommé, aujourd’hui ou à un moment futur. Ce qui compte n’est pas le montant des liquidités d’un individu, mais le profit de son travail. Telle est la relation de la loi de Say, que le monétariste nie.
L’ignorance des milieux universitaires en matière de théorie des prix, qui est pourtant le socle de l’économie, est stupéfiante. Tout se passe comme si Carl Menger, qui avait démontré de façon convaincante la subjectivité totale des prix dès les années 1870, n’avait jamais existé. Et ce, alors que pour chacun de nous, l’échange des fruits de notre travail, sous forme de monnaie, contre les choses que nous décidons individuellement de vouloir est notre activité quotidienne la plus importante.

Nous négligeons aussi le fait qu’il y a deux variables dans tout prix : les changements qui proviennent des biens ou services échangés, et ceux qui proviennent de la monnaie elle-même. Nous connaissons tous les changements issus des biens et services. Mais peu d’entre nous savent que des changements peuvent aussi provenir du côté de la monnaie. Il y a une raison à cela. Le rôle de la monnaie, traditionnellement une monnaie saine, est d’aller de soi. Elle nous permet d’évaluer des produits divers et de comptabiliser notre propre production. Elle sert de valeur d’échange objective dans une transaction. Cependant, le pouvoir d’achat de la monnaie n’est jamais constant et varie continuellement, d’autant plus lorsqu’elle n’est pas saine. L’hypothèse par défaut selon laquelle toutes les variations de prix viennent des biens et services achetés et vendus est donc erronée.

Au temps de la monnaie saine, lorsque l’or était librement échangeable contre du papier-monnaie, les variations de prix venant de la monnaie étaient assez faibles, même sur de longues périodes. Mais dans le paradigme actuel de la dépréciation monétaire fiduciaire, ces variations peuvent être considérables. Imaginons une situation où les préférences personnelles pour la détention de la monnaie a tendent vers zéro. Le prix d’un bien qui ne bouge pas lorsqu’il est mesuré dans une monnaie stable b évoluera de sorte que son prix mesuré dans la monnaie a tend vers l’infini. Nous reconnaissons ce phénomène lorsque nous parlons des dollars zimbabwéens ou des bolivars vénézuéliens, mais notre esprit refuse d’admettre que la même dynamique s’exerce sur le dollar et les autres grandes monnaies utilisées par les Occidentaux avancés.

Les variations de la valeur de la monnaie passent peut-être peu inaperçues au jour le jour, mais elles faussent les comparaisons annuelles, car le pouvoir d’achat de la monnaie l’an dernier diffère de celui de cette année. Le droit ne reconnaît d’ailleurs aucune variation du pouvoir d’achat d’une monnaie fiduciaire, ce que les banques centrales exploitent pleinement.

Les banques centrales impriment de la monnaie et autorisent les banques à créer du crédit par l’octroi de prêts. En ignorant la loi de Say, elles pensent pouvoir stimuler la demande en rendant le crédit moins cher et plus abondant. Pendant un temps, ce stratagème trompe les gens, mais, répété assez souvent, ils commencent à perdre confiance dans la monnaie et modifient leurs préférences contre sa détention, de sorte que son pouvoir d’achat diminue.

Le rythme auquel le pouvoir d’achat d’une monnaie qui s’inflate diminue varie d’un produit à l’autre, selon l’endroit où l’augmentation est appliquée. Depuis la crise financière de 2007-2008, il est évident que l’essentiel de l’inflation monétaire s’est porté sur les prix des actifs financiers, et les prix des obligations et d’autres titres ont augmenté en conséquence. Les prix des biens et services ordinaires ont augmenté nettement moins, mais l’ampleur est discutable. L’IPC officiel, dompté, a constamment enregistré ces dernières années une inflation des prix bien inférieure à l’objectif de la Fed, alors que des calculs indépendants, tels que le Chapwood Index, relèvent une inflation des prix d’environ 9 %. Nous ne pouvons prendre aucune de ces moyennes trop au sérieux pour les raisons évoquées ci-dessus, sinon pour constater que les hausses de prix dans l’économie réelle semblent nettement supérieures à ce que nous disent les économètres au service de l’État.

Le lien monétaire entre les prix et la quantité de monnaie est au mieux ténu, et ne tient aucun compte de facteurs intertemporels, comme l’endroit où l’expansion monétaire est initialement appliquée. On s’efforce peu de comprendre les implications de l’évolution des préférences pour la monnaie par rapport aux biens. On comprend aisément pourquoi non seulement les faits, mais aussi le raisonnement économique solide, nous avertissent que les macro-économistes modernes, dans leur désir de se débarrasser de la loi des marchés, nous ont menés au bord de la ruine financière. Ce qui surprend, c’est que les économies aient survécu si longtemps à cette ingérence persistante fondée sur des informations inappropriées, mais cela s’explique par l’extraordinaire capacité de l’action humaine à s’ajuster à l’intervention gouvernementale et à s’y accommoder.

Les conséquences
La phase finale se dessine désormais. Les banques centrales ont progressivement resserré leur emprise sur les marchés depuis que Paul Volcker en a pris le contrôle en relevant brutalement les taux d’intérêt en 1981. C’est à peu près à cette époque que le paradoxe de Gibson a cessé de se vérifier. Il en est résulté que l’activité alimentée par la dette, encouragée par la baisse des taux d’intérêt nominaux, a remplacé l’activité dictée par le marché qu’illustrait le paradoxe de Gibson au cours des 250 années précédentes.

L’endettement excessif a des limites, et les analystes financiers sont sur le point de découvrir que le vieil adage selon lequel les marchés l’emportent toujours à la fin reste vrai. Le principal risque de marché est la surévaluation des obligations d’État, dont découlent toutes les autres valorisations d’actifs financiers. Par conséquent, une hausse suffisamment forte des rendements des obligations d’État est susceptible de provoquer une crise systémique dans le système bancaire, qui dépend de ces actifs comme garanties de ses prêts. Les banques les plus vulnérables se trouvent dans la zone euro, où les marchés obligataires sont les plus surévalués et les banques les plus endettées.

Lorsque les rendements des obligations d’État dépasseront un niveau encore inconnu, les banques centrales devront trancher. Sont-elles prêtes à soutenir l’ensemble du système financier, au détriment ultime de leurs monnaies, ou préservent-elles la monnaie ? Le choix est devenu à ce point binaire, et toute tentative de l’éluder a peu de chances de prolonger la survie du système financier mondial.

Quand la situation est devenue aussi délicate, tout peut servir de déclencheur : les négociations sur la dette de la Grèce, les faillites bancaires italiennes, des difficultés sur le marché de l’or physique, ou même simplement une mauvaise statistique quelque part. Le Brexit affaiblirait assurément la cohésion européenne, avec des effets potentiellement déstabilisateurs, ce qui explique sans doute pourquoi tous les notables exhortent l’électorat britannique à voter pour le maintien. Jusqu’ici, les banques centrales ont réussi à repousser tous ces problèmes ; il faudra donc probablement autre chose pour déclencher la phase finale.

Un coupable probable est l’effet cumulé de la dépréciation monétaire sur les finances des gens ordinaires. L’inflation monétaire transfère la richesse des épargnants aux débiteurs, qui l’investissent ensuite généralement de manière inefficace. Les dépenses publiques, financées par des impôts élevés, détruisent elles aussi la richesse privée. L’inflation monétaire réduit également le pouvoir d’achat des salaires des gens ordinaires, ce qui limite leur capacité à consommer. Les gouvernements des pays avancés sont tout simplement en train d’épuiser la richesse de leurs citoyens.

Le transfert de richesse par l’inflation monétaire est le fardeau non comptabilisé que supporte la personne ordinaire. Il ne fait guère de doute qu’il a affecté le chiffre du PIB, qui jusqu’ici a affiché une croissance décevante dans la majorité des pays avancés. Il a cependant tenu suffisamment pour faire croire aux économistes mathématiciens qu’il n’y a pas de crise, seulement une croissance décevante. Il faut répéter que le PIB n’est qu’une identité comptable, que l’inflation monétaire fait augmenter. Toute correction par un déflateur de l’inflation des prix tend à retarder sur la statistique et, compte tenu du désir des gouvernements de minimiser l’inflation enregistrée, est calculée de manière insuffisante. De fait, si l’on admet que l’inflation des prix est en réalité bien supérieure à celle qu’indiquent les mesures officielles, les estimations corrigées du PIB en termes réels se sont contractées dans la plupart des pays avancés depuis la crise financière.

La situation au Japon et dans la zone euro est pire qu’aux États-Unis, et la destruction de la richesse privée y a été plus agressive. Le paradoxe est que, temporairement, le yen et l’euro sont forts, mais cela ne devrait guère durer. Si le yen et l’euro sont forts, c’est que la liquidité du système bancaire parallèle est comprimée par les achats d’obligations d’État par les banques centrales, ce qui accroît la demande de liquidités à mesure que les positions financées dans ces monnaies sont dénouées.

L’héritage de l’expansion monétaire et du crédit depuis la crise financière a en fait conduit à une préférence globale plus marquée pour la détention de monnaie plutôt que pour l’achat de biens. Cela se reflète dans la hausse du niveau des dépôts bancaires et des comptes courants, contrepartie de l’expansion du crédit bancaire. Aux seuls États-Unis, les dépôts bancaires et comptes courants sont passés de 2 330 milliards de dollars en juillet 2008, juste avant l’effondrement de Lehman, à 10 170 milliards de dollars aujourd’hui, soit une hausse de 336 %, contre une hausse du PIB officiel de seulement 22 % sur l’ensemble de la période.

L’accumulation de cette monnaie est entre des mains volages, car elle est pour l’essentiel financière. C’est ce qu’on appelait autrefois les capitaux spéculatifs (« hot money »). Après avoir gonflé ces montants de capitaux spéculatifs, les banques centrales ont cherché à les contenir sous forme de dépôts bancaires, afin que, globalement, il n’existe aucune échappatoire aux taux d’intérêt nuls et négatifs, et aussi dans l’espoir de préserver la stabilité financière pendant la mise en œuvre de nouvelles « mesures extraordinaires ».

Cela soulève une question que personne ne semble avoir sérieusement envisagée : que se passera-t-il lorsque les déposants cesseront d’accroître leur préférence pour la monnaie par rapport aux biens ou aux actifs, et commenceront au contraire à la réduire ? Le seul résultat possible est une hausse brutale et inattendue des prix des biens et actifs contre lesquels la monnaie est échangée, car les vendeurs de monnaie l’emporteront largement sur les acheteurs. Par le passé, il y a toujours eu une issue pour les investisseurs face à ce problème, comme échanger des pesos argentins contre des dollars. Cette fois, c’est le dollar lui-même qui est en cause, avec toutes les autres grandes monnaies qui lui sont liées.

Cela se traduit déjà par un mouvement financier vers les matières premières, qui a commencé en décembre dernier. Certaines matières premières clés, notamment le pétrole, ont ainsi nettement renchéri. Les vendeurs de dollars ont jusqu’ici été des gouvernements étrangers, en particulier chinois, et des opérateurs spéculatifs. Mais les conditions qui orientent les préférences relatives contre les monnaies semblent devoir s’accélérer. L’inflation sous-jacente aux États-Unis dépasse déjà l’objectif de la Fed et va presque certainement encore augmenter ; à moins que la Fed ne commence bientôt à relever sensiblement le taux des fonds fédéraux, le rythme de la baisse du pouvoir d’achat du dollar va presque certainement s’accélérer. Ce choix binaire, sauver le système ou la monnaie, approche.

Malheureusement, les dommages que les politiques monétaires antérieures ont infligés à la richesse des masses, ainsi que l’encouragement à l’accumulation de dette improductive par les secteurs privé et public, ont à eux deux supprimé la marge de manœuvre des banques centrales. L’amorce d’une tendance à la hausse des taux d’intérêt, même modérée, minera les marchés obligataires surévalués et déclenchera à son tour une nouvelle vague de liquidation de dettes par les emprunteurs les plus faibles. Ce sont des tensions financières que les banques de la zone euro sont particulièrement mal armées pour surmonter. Elles sont si mal capitalisées et si exposées à des obligations d’État de la zone euro scandaleusement chères qu’on ne saurait nier qu’elles constituent déjà un risque systémique alarmant, même sans hausse des taux d’intérêt.

La différence entre la crise financière qui s’annonce et la précédente est que cette dernière avait éloigné le grand public de l’incertitude des engagements financiers pour le conduire vers une préférence pour la liquidité monétaire. Cette fois, les petits salariés et les petits épargnants réagiront probablement de la même façon, du moins dans un premier temps. Mais les épargnants plus aisés et les spéculateurs dominent désormais le système. Ils accumulent des dépôts et des soldes de comptes courants depuis 2008 et sont exposés au risque de contrepartie bancaire, ce qu’ils comprendront vite si la situation commence à se dégrader. Par conséquent, la monnaie fiduciaire détenue dans le système bancaire est l’actif dont les entreprises, les investisseurs et les personnes fortunées chercheront le plus probablement à se défaire dans les mois à venir. Leurs préférences joueront non seulement contre le dollar, mais aussi contre toutes les autres monnaies.

En bref, les signes croissants d’inflation des prix et de stagnation de la production devraient accroître sensiblement le risque d’un effondrement bancaire et monétaire mondial. La meilleure issue consiste à détenir autre chose que des actifs purement financiers et des dépôts en monnaie fiduciaire. Rien d’étonnant à ce que le prix de l’or, la plus saine des monnaies, semble être entré dans un nouveau marché haussier.

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