La guerre financière prend une tournure inquiétante

Le fossé entre l’Eurasie et les alliances de défense occidentales (OTAN, Five Eyes, AUKUS, etc.) se creuse rapidement. Alors que les commentaires des médias se concentrent sur le volet visible du conflit en Ukraine, ce sont les aspects économiques et financiers qui comptent réellement.

Tout cela revêt un caractère de plus en plus inéluctable. La Chine chevauche depuis quarante ans le tigre inflationniste occidental et, voyant à présent la dépréciation du dollar s’accélérer, se demande comment en descendre. La Russie est peut-être plus avancée dans ses projets de se passer du dollar et des autres monnaies occidentales, sous l’effet accélérateur des sanctions. Pendant ce temps, l’Occident devient de plus en plus vulnérable, sans alternative apparente à l’hégémonie du dollar.

En imposant des sanctions à la Russie, l’Occident a de fait rassemblé ses adversaires géopolitiques autour d’une cause commune contre un camp dominé par le dollar américain. La Russie se trouve être le plus grand exportateur mondial d’énergie, de matières premières et de produits de base. Quant à la Chine, elle fournit au monde des produits semi-finis et des biens de consommation. Les conséquences des sanctions occidentales font abstraction de ce point essentiel.

Dans cet article, nous examinons l’état actuel du système financier mondial et évaluons la direction qu’il prend. Il résume la situation de chacun des principaux acteurs : l’Occident, la Chine et la Russie, ainsi que l’urgence croissante pour ces deux dernières puissances de se démarquer de la crise monétaire, bancaire et des actifs financiers qui menace l’Occident.

Nous commençons à entrevoir comment la guerre financière va se dérouler.


L’Occident et son système de « pump and dump » fondé sur le dollar

Les Chinois ont observé les tactiques par lesquelles les États-Unis ont assuré la prévalence de leur hégémonie. Cela a engendré une méfiance profondément ancrée dans la relation de la Chine avec l’Amérique. Voici comment elle perçoit la politique étrangère américaine en action.

Depuis la fin de Bretton Woods en août 1971, pour des raisons stratégiques autant que pour toute autre, l’Amérique a continué avec succès à dominer le monde libre. Une combinaison de capacités militaires visibles et d’une hégémonie du dollar moins visible a eu raison du communisme des Soviétiques et de Mao Zedong. L’aide destinée à acheter le communisme en Afrique et en Amérique latine était aisément disponible en imprimant des dollars pour l’exporter et, dans le cas de l’Amérique latine, en mobilisant le système bancaire américain pour recycler les pétrodollars sous forme de prêts syndiqués. À la fin des années soixante-dix, les banques de Londres recevaient de Citibank des télex interminables les invitant à participer à des prêts syndiqués, généralement de 100 millions de dollars, dont l’objet, selon le télex, était invariablement « de servir les intérêts de l’État ».

L’endettement de l’Amérique latine auprès des banques commerciales américaines et d’autres créanciers a considérablement augmenté au cours des années 1970. Au début de la décennie, la dette totale de l’Amérique latine, toutes sources confondues, s’élevait à 29 milliards de dollars ; à la fin de 1978, ce chiffre avait bondi à 159 milliards. Et début 1982, le niveau de la dette atteignait 327 milliards.[i] Nous savions tous qu’une partie de ces sommes disparaissait sur les comptes bancaires suisses de généraux et de responsables politiques de pays comme l’Argentine. Leur loyauté envers le monde capitaliste était achetée, et cela s’est terminé, sans surprise, par la crise de la dette latino-américaine.

Avec une inflation des prix à la consommation galopante, la Fed et les autres grandes banques centrales ont dû relever leurs taux d’intérêt à la fin des années soixante-dix, et le cycle du crédit bancaire s’est retourné contre les pays latino-américains. Les banques ont cherché à réduire leurs engagements de prêt et, souvent (comme avec les obligations à taux variable), elles versaient des coupons plus élevés. En août 1982, le Mexique a été le premier à informer la Fed, le Trésor américain et le FMI qu’il ne pouvait plus assurer le service de sa dette. Au total, seize pays latino-américains ont ensuite rééchelonné leur dette, ainsi que onze pays moins développés situés dans d’autres régions du monde.

L’Amérique a pris la tête du traitement de ces problèmes, agissant comme « prêteur en dernier ressort » en collaboration avec les banques centrales et le FMI. Le reliquat du problème a été couvert par les obligations Brady émises entre 1990 et 1991. Et, en tant que fournisseur de la monnaie, il était naturel que les Américains accordent un traitement de faveur à leurs propres entreprises dans le cadre du processus de redressement, en réorganisant l’investissement dans la production et la production économique. Ainsi, une nation latino-américaine aurait constaté que l’Amérique lui avait fourni les dollars nécessaires pour absorber les chocs pétroliers des années 1970, puis avait retiré le financement, pour finir par contrôler de vastes pans de la production nationale.

Tel était le cycle de « pump and dump » qui a nourri l’analyse des stratèges militaires chinois étudiant la politique étrangère américaine quelque vingt ans plus tard. En 2014, la direction chinoise était certaine que les émeutes de Hong Kong étaient l’œuvre des services de renseignement américains. Ce qui suit est un extrait traduit d’un discours du général de division Qiao Liang, l’un des principaux stratèges de l’Armée populaire de libération, prononcé devant le Comité central du Parti communiste chinois en 2015 :

« Depuis le conflit des îles Diaoyu et celui de l’île de Huangyan, des incidents ne cessent de surgir autour de la Chine, notamment la confrontation avec le Vietnam au sujet des plateformes pétrolières chinoises 981 et le mouvement « Occupy Central » de Hong Kong. Peut-on encore y voir de simples accidents ?

J’ai accompagné le général Liu Yazhou, commissaire politique de l’Université de la défense nationale, lors d’une visite à Hong Kong en mai 2014. À ce moment-là, nous avons entendu dire que le mouvement « Occupy Central » était en préparation et pourrait avoir lieu avant la fin du mois. Pourtant, il n’a eu lieu ni en mai, ni en juin, ni en juillet, ni en août.

Que s’est-il passé ? Qu’attendaient-ils ?

Examinons un autre calendrier : la sortie de la Réserve fédérale américaine de sa politique d’assouplissement quantitatif (QE). Les États-Unis avaient annoncé qu’ils y mettraient fin début 2014. Mais ils ont maintenu cette politique en avril, mai, juin, juillet et août. Tant qu’elle restait en QE, elle continuait d’imprimer des dollars en excès et le cours du dollar ne pouvait pas monter. Par conséquent, « Occupy Central » à Hong Kong ne devait pas se produire non plus.

Fin septembre, la Réserve fédérale a annoncé que les États-Unis sortiraient du QE. Le dollar a commencé à monter. Puis « Occupy Central » a éclaté à Hong Kong début octobre.

En réalité, les îles Diaoyu, l’île de Huangyan, les plateformes 981 et le mouvement « Occupy Central » de Hong Kong étaient tous des bombes. L’explosion réussie de l’une quelconque d’entre elles aurait entraîné une crise régionale ou une dégradation du climat d’investissement autour de la Chine. Cela aurait forcé le retrait d’une grande quantité d’investissements de cette région, qui seraient alors retournés aux États-Unis. »[ii]

Pour les Chinois, il n’y avait et il n’y a toujours aucun doute : l’Amérique cherchait à détruire la Chine et se tenait prête à en ramasser les morceaux, comme elle l’avait fait en Amérique latine, puis en Asie du Sud-Est lors de la crise asiatique de 1997. Les événements survenus depuis « Occupy Central » n’ont pu que confirmer ce point de vue, et ils expliquent pourquoi les Chinois ont traité le problème de Hong Kong comme ils l’ont fait, lorsque le président Trump a lancé une seconde tentative de déstabilisation de Hong Kong, avec pour objectif apparent d’empêcher les flux de capitaux mondiaux d’entrer en Chine via Shanghai Connect.

Pour les Américains, le monde échappe à tout contrôle. Ils ont mené au Moyen-Orient des guerres coûteuses, qui n’ont rien produit d’autre que des vagues de réfugiés déplacés. Pour eux, la Syrie a été une défaite, même s’il ne s’agissait que d’une guerre par procuration. Et enfin, ils ont dû renoncer à l’Afghanistan. Pour ses adversaires, l’Amérique a perdu le contrôle hégémonique en Eurasie et, si on la pousse suffisamment, elle peut être entièrement chassée du continent européen. C’est sans aucun doute désormais l’objectif de la Russie. Mais certains signes indiquent que c’est aussi celui de la Chine, auquel cas les deux pays auront conjointement obtenu le contrôle de la masse continentale eurasiatique.

Crise financière à laquelle le dollar est confronté

La géopolitique entre l’Amérique et les deux grands États asiatiques est claire pour chacun de nous. La crise que traversent les nations occidentales l’a été beaucoup moins. Aggravés par les sanctions menées par les États-Unis contre la Russie, les prix à la production et les prix à la consommation augmentent déjà et vont très probablement continuer de le faire. En particulier, l’inflation monétaire et du crédit, non seulement du dollar, mais aussi du yen, de l’euro, de la livre et d’autres monnaies fiduciaires disparates, a fourni les liquidités qui poussent encore plus haut les prix des matières premières, les prix à la production et les prix à la consommation. Aux États-Unis, les pensions livrées inversées, qui absorbent les liquidités excédentaires, totalisent actuellement près de 2 000 milliards de dollars. Et plus les taux d’intérêt montent, toutes choses égales par ailleurs, plus ce solde de monnaie excédentaire dont personne ne veut augmentera.

Et il augmentera. Les tensions sont les plus visibles sur le yen et l’euro, deux monnaies dont les banques centrales maintiennent leurs taux d’intérêt sous la barre du zéro. Elles refusent de les relever, et leurs monnaies s’effondrent en conséquence. Mais lorsque l’on voit le taux de dépôt de la BCE à moins 0,5 %, les prix à la production en Allemagne progresser à un rythme annualisé supérieur à 30 %, et les prix à la consommation déjà en hausse de 7,5 %, avec la certitude d’aller plus haut, on sait que tous ces niveaux monteront beaucoup, beaucoup plus.

 Comme la Banque du Japon, la BCE et ses banques centrales nationales ont constitué, par l’assouplissement quantitatif, d’importants portefeuilles d’obligations, qui, avec la hausse des taux d’intérêt, généreront des pertes qui les conduiront rapidement à l’insolvabilité. En outre, les deux systèmes bancaires commerciaux les plus fortement endettés sont ceux de la zone euro et du Japon, avec des ratios actifs/fonds propres supérieurs à vingt fois pour les banques d’importance systémique mondiale (G-SIB). Cela signifie qu’une baisse de moins de 5 % de la valeur de ses actifs suffirait à mettre en faillite la G-SIB moyenne.

Il n’est pas étonnant que les déposants étrangers de ces systèmes bancaires s’alarment. Non seulement ils sont spoliés par l’inflation, mais ils peuvent entrevoir le jour où la banque détenant leurs dépôts pourrait faire l’objet d’un renflouement interne (« bail-in »). Pire encore, tout investissement dans des actifs financiers durant une période de forte hausse des taux d’intérêt perdra rapidement de la valeur.

Pour l’instant, le dollar est perçu comme un refuge face aux monnaies à rendement négatif. Et dans le monde occidental, le dollar, en tant que monnaie de réserve, est considéré comme offrant la sécurité. Mais cette sécurité est une illusion comptable, qui suppose que toute la volatilité monétaire se trouve dans les autres monnaies fiduciaires et non dans le dollar. Non seulement les étrangers détiennent déjà des actifs financiers et des dépôts bancaires libellés en dollars pour plus de 33 000 milliards de dollars, mais la hausse des rendements obligataires fera éclater la bulle d’actifs financiers du dollar et en effacera une grande partie.

En d’autres termes, il y a actuellement des gagnants et des perdants sur les marchés des changes, mais tout le monde perdra sur les marchés obligataires et boursiers. Si l’on y ajoute les risques de contrepartie et les risques systémiques provenant de la zone euro et du Japon, on peut affirmer avec une certitude croissante que l’ère de la financiarisation, qui a débuté dans les années 1980, touche à sa fin.

La situation est très grave. Le crédit bancaire est de plus en plus garanti par des actifs non productifs, dont la valeur dépend entièrement de taux d’intérêt bas et en baisse. À leur tour, grâce à l’ingénierie financière des banques parallèles, des titres sont garantis par d’autres titres encore. Les 610 000 milliards de dollars de produits dérivés de gré à gré ne protégeront contre le risque que si les contreparties qui l’assurent ne font pas défaut. La mesure dans laquelle des actifs réels sont garantis par du crédit bancaire (c’est-à-dire les prêts hypothécaires) minera également leur valeur.

Il est clair que les banques centrales, de concert avec leurs gouvernements, n’auront d’autre choix que de sauver l’ensemble de leurs systèmes financiers, ce qui suppose de fournir encore davantage de crédit de banque centrale, à une échelle plus grande encore que celle observée durant la pandémie de covid, le chaos des chaînes d’approvisionnement et l’octroi de crédit destiné à payer la hausse des prix de l’alimentation et de l’énergie. Il devra être illimité.

Nous ne devons avoir aucun doute : ce danger croissant figure en tête des priorités de quiconque comprend ce qui se passe, ce qui vise tout particulièrement la Russie et la Chine.

L’attitude agressive de la Russie

Il y a peu de doute que l’agression de Poutine en Ukraine a été déclenchée par le désir exprimé par l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN et par l’apparente acquiescement de l’Amérique. Une situation similaire s’était présentée à propos de la Géorgie, qui avait provoqué en 2008 une réaction rapide de Poutine. Son objectif est désormais de sortir l’Amérique du système de défense de l’Europe, ce qui signifierait la fin de l’OTAN. Considérons les points suivants :
Pour l’UE, la matière première la plus importante est l’énergie. Or, du fait des politiques européennes, qui ont consisté à cesser de produire de l’énergie d’origine carbonée pour l’importer à la place, l’UE est devenue dépendante du pétrole, du gaz naturel et du charbon russes. Et en affaiblissant la production ukrainienne, M. Poutine exerce une pression supplémentaire sur l’UE en matière d’alimentation et d’engrais, ce qui deviendra de plus en plus manifeste au cours de l’été.

Pour l’instant, l’UE s’aligne sur la position américaine, Bruxelles ayant demandé aux États membres de cesser d’importer du pétrole russe à compter de la fin de cette année. Mais il est déjà rapporté que la Hongrie et la Slovaquie sont prêtes à acheter du pétrole russe et à le payer en roubles. Il est probable que, si les autres gouvernements de l’UE éviteront toute relation contractuelle directe avec la Russie, des moyens de contourner le problème de manière indirecte sont recherchés.

Pour les gouvernements de l’UE, le point de blocage est l’obligation de payer en roubles. Pour le reste, la solution est simple : des banques non russes et non européennes peuvent créer du jour au lendemain un marché de l’euro-rouble, en créant du crédit bancaire en roubles selon les besoins. Tout ce dont une telle banque a besoin, c’est d’un accès à la liquidité en roubles pour gérer un bilan libellé en roubles. Les fournisseurs évidents de crédit en roubles sont les grandes banques contrôlées par l’État chinois. Et l’on peut être raisonnablement certain que, lors de sa rencontre avec le président Xi le 4 février, non seulement l’intention d’envahir l’Ukraine a été discutée, mais que le rôle des banques chinoises dans la fourniture de roubles aux « inamicaux » (l’OTAN et ses soutiens), en cas de sanctions occidentales contre la Russie, l’a été également.

Le fait est que la Russie et la Chine poursuivent des objectifs géopolitiques communs, et que ce qui a pu surprendre l’Occident a très probablement été convenu entre elles à l’avance.

Le rouble, après avoir touché en séance un plus bas de 150 pour un dollar, est remonté à 64 au moment de la rédaction. Deux facteurs expliquent ce redressement. Le plus important est l’annonce de M. Poutine selon laquelle les « inamicaux » devront payer l’énergie en roubles. Mais il y a eu une annonce complémentaire : la banque centrale russe achèterait de l’or. En théorie, il s’agissait de permettre aux banques russes qui financent les mines d’or d’accepter l’or et d’autres actifs connexes en garantie. Or la banque centrale avait cessé d’acheter de l’or et accumulé à la place, dans ses réserves, les monnaies des « inamicaux ». Des personnalités de premier plan de l’administration de M. Poutine y ont vu la preuve que la gouverneure, Elvira Nabiullina, très respectée, avait été captée par le système bancaire occidental dirigé par la BRI.[iii]

La Russie a maintenant compris que des réserves de change pouvant être bloquées par leurs émetteurs n’ont aucune valeur en tant que réserves en temps de crise, et qu’il est inutile d’en détenir. Seul l’or, qui ne comporte aucun risque de contrepartie, peut remplir ce rôle. Et cette leçon n’échappe pas non plus à d’autres banques centrales, tant en Asie qu’ailleurs.

Mais cela place le rouble sur une trajectoire différente de celle des monnaies fiduciaires non adossées de l’Occident. C’est délibéré : alors que la hausse des taux d’intérêt conduira en Occident à une crise combinée des monnaies, des banques et des actifs financiers, il est pour la Russie d’une importance capitale de se protéger de ces évolutions.

Un nouvel adossement pour le rouble

La Russie est déterminée à se protéger d’un effondrement du dollar. Pour elle, cet effondrement se traduira par une hausse des prix en dollars de ses exportations. Et pas plus tard que la semaine dernière, l’un des conseillers principaux de M. Poutine, Nikolaï Patrouchev, a confirmé dans un entretien accordé à Rossiyskaya Gazeta que des projets visant à lier le rouble aux matières premières sont désormais à l’étude. Si ce projet aboutit, l’intention doit être que le rouble soit considéré sur les marchés des changes comme un substitut de matière première, ce qui le protégerait contre la baisse du dollar.

Nous constatons déjà une tendance haussière du rouble, qui s’établissait hier à 64 pour un dollar. La figure 1 ci-dessous en montre l’évolution, en valeur en dollars d’un rouble.

Illustration accompanying La guerre financière prend une tournure inquiétante
Les keynésiens occidentaux ont mal interprété la situation. Ils pensent que l’économie russe est faible et qu’elle sera déstabilisée par les sanctions. Ce n’est pas vrai. Ils soutiendraient en outre qu’une monnaie renforcée par l’exigence de payer le pétrole et le gaz naturel en roubles précipitera l’économie russe dans la dépression. Mais il ne s’agit que d’un effet statistique, qui ne rend pas compte du véritable progrès économique ou de son absence, lequel ne peut être mesuré. Le fait est que les magasins sont bien approvisionnés en Russie et que le carburant y est librement disponible, ce qui n’est pas nécessairement le cas en Occident.

Les avantages pour la Russie sont que, tandis que les monnaies occidentales s’enfoncent dans la crise, le rouble sera protégé. La Russie ne souffrira pas de la crise monétaire de l’Occident, elle bénéficiera toujours d’une compensation de l’inflation par les prix des matières premières, et ses taux d’intérêt baisseront alors que ceux de l’Occident s’envoleront. Son excédent commercial atteint déjà de nouveaux records.

Selon un article attribué à Dmitri Peskov, le Kremlin envisagerait de lier le rouble à l’or, et l’idée serait discutée avec M. Poutine.[i] Mais il s’agit probablement d’une reprise de l’entretien que Nikolaï Patrouchev a accordé à Rossiyskaya Gazeta, mentionné plus haut, selon lequel la Russie envisage de fixer le rouble par rapport à un éventail plus large de matières premières. À ce stade, un étalon-or pur pour le rouble, quelle qu’en soit la forme, devrait tenir compte des éléments suivants :
Par ailleurs, aucun mécanisme n’a encore été conçu pour lier le rouble aux prix des matières premières. L’avantage d’un étalon-or est qu’il est simple, pour l’émetteur d’une monnaie, d’accepter les billets du public et de verser en échange des pièces d’or. En outre, l’arbitrage entre l’or et les roubles garantirait le fonctionnement de ce lien sur les marchés des changes. Cela ne peut pas se faire avec un éventail de matières premières. Il ne suffira pas de déclarer chaque jour la valeur de marché d’un panier de matières premières. Il est presque certain que les opérateurs de change ignoreront la valeur officielle, faute de moyens d’arbitrage.

Il est donc probable que la Russie adoptera une approche en deux temps. Pour l’instant, en exigeant des « pays inamicaux » des paiements en roubles, les prix intérieurs russes des matières premières, des matériaux bruts et des denrées alimentaires seront stabilisés à mesure que les monnaies de ces pays se déprécieront face au rouble. La Russie constatera que les tentatives de lier la monnaie à un panier de devises ne sont pas réalisables. Une fois passée la crise monétaire, bancaire et des actifs financiers de l’Occident, il sera possible d’instaurer un étalon-or pour le rouble.

L’Union économique eurasiatique

S’il est impossible de lier formellement à un panier de matières premières une monnaie qui s’échange sur les marchés des changes, la création d’une monnaie virtuelle destinée spécifiquement au règlement des échanges entre juridictions est envisageable. C’est le principe d’un projet supervisé par Sergueï Glaziev, dans lequel cette monnaie serait utilisée par les États membres de l’Union économique eurasiatique (UEE). Glaziev est le ministre russe chargé de l’intégration et de la macroéconomie de l’UEE. Si le projet d’abandonner le dollar pour le règlement des échanges est en préparation depuis un certain temps, les sanctions imposées à la Russie par les « pays inamicaux » lui ont donné une urgence nouvelle.

Nous n’en connaissons aucun détail, hormis ce que Glaziev a révélé récemment dans un entretien accordé à un média, The Cradle [ii]. Mais la volonté des pays concernés de se passer du dollar figure à l’ordre du jour depuis au moins dix ans. En octobre 2020, Victor Dostov, président de l’Association russe de la monnaie électronique, en a expliqué la motivation initiale :

« Si je veux transférer de l’argent de la Russie vers le Kazakhstan, le paiement s’effectue en dollars. D’abord, la banque ou le système de paiement convertit mes roubles en dollars, puis convertit ces dollars en tengés. Il y a une double conversion, assortie d’une commission élevée prélevée par les banques américaines. »

La nouvelle monnaie d’échange sera synthétique, vraisemblablement fixée quotidiennement, et fournira des taux de conversion vers les monnaies locales. À la manière des DTS, les banques d’État pourront créer cette nouvelle monnaie pour fournir les soldes de liquidités nécessaires à la conversion. Il s’agit d’un concept pratique, dont l’état d’avancement relativement poussé explique probablement que le Kremlin l’envisage comme option pour un futur rouble.

L’idée d’un panier de matières premières pour le rouble lui-même sera sans doute abandonnée, tandis qu’une monnaie de règlement des échanges de l’UEE qui réussirait pourrait être étendue à l’ensemble de l’Organisation de coopération de Shanghai ainsi qu’aux membres des BRICS qui n’en font pas partie.

La position de la Chine

Nous pouvons désormais affirmer avec assurance que, lors de leur rencontre du 4 février, Poutine et Xi sont convenus de l’invasion de l’Ukraine. Les intérêts chinois en Ukraine sont touchés, et les conséquences n’ont pu qu’être discutées.

Le fait que la Russie ait poursuivi sa guerre contre l’Ukraine rend la Chine complice ; il nous faut donc analyser la situation du point de vue de la Chine. Depuis un certain temps, l’Amérique attaque l’économie chinoise en cherchant à la fragiliser. J’ai déjà exposé en détail la situation à Hong Kong, à laquelle peuvent s’ajouter d’autres irritants, tels que l’arrestation au Canada de la directrice financière de Huawei sur instruction des Américains, les droits de douane, et le caractère totalement imprévisible de la politique commerciale sous l’administration Trump.

Le président Biden et son administration ont maintenant été évalués tant par Poutine que par Xi. Dès le 4 février, leurs conseillers économiques et bancaires auront formulé leurs recommandations. Les observateurs extérieurs ne peuvent parvenir qu’à une seule conclusion : la Russie et la Chine ont décidé lors de cette rencontre d’intensifier la guerre financière contre l’Occident.

Leur position est extrêmement solide. Alors que la Russie est le premier exportateur mondial d’énergie et de matières premières, la Chine est le premier fournisseur mondial de biens intermédiaires et de biens de consommation. À l’exception des pays « inamicaux », presque tous les autres sont neutres et comprendront qu’il n’est pas dans leur intérêt de se ranger du côté de l’OTAN, de l’UE, du Japon et de la Corée du Sud. La seule pièce manquante du puzzle est la transformation du renminbi en monnaie adossée aux matières premières par la Chine.

Après que la Fed a ramené son taux directeur à la limite inférieure de zéro et porté ses achats mensuels d’actifs (QE) à 120 milliards de dollars par mois, la Chine a commencé à constituer agressivement des stocks de matières premières et de céréales. De fait, il s’agissait d’un boom de fin de cycle à l’échelle d’une seule nation, dans lequel la Chine a pris la décision de se défaire de ses dollars. Le renminbi s’est apprécié face au dollar, mais nettement moins que ne s’est déprécié le pouvoir d’achat du dollar. Ce taux de change administré du renminbi semble avoir été contenu afin de soulager les exportateurs chinois des pressions monétaires, à un moment où l’économie chinoise était pénalisée d’abord par la contraction du crédit, puis par la covid et enfin par les perturbations des chaînes d’approvisionnement.

S’agissant des chaînes d’approvisionnement, les confinements actuels à Shanghai et l’engorgement de porte-conteneurs en rade semblent devoir affaiblir les économies occidentales par des problèmes d’approvisionnement pour le reste de l’année. Nous savons seulement que les autorités aggravent la situation, mais nous ignorons si c’est délibéré.

Il est de plus en plus difficile de croire que la guerre financière et monétaire n’est pas intensifiée à dessein par le partenariat sino-russe. Après l’attaque contre l’Ukraine, la réponse de l’Occident mine ses propres monnaies, et l’urgence pour la Chine et la Russie de protéger leurs monnaies et leurs systèmes financiers contre les conséquences d’une crise des monnaies fiduciaires est devenue aiguë.

C’est la guerre financière qui devient « nucléaire ». Parler en Occident d’une guerre militaire qui dégénérerait en guerre nucléaire physique, c’est passer à côté de cette question. La Chine et la Russie comprennent désormais qu’elles doivent d’urgence se protéger de la crise monétaire et économique qui menace l’Occident. Ne pas le faire reviendrait à laisser la crise les submerger elles aussi.



[i] Voir https://www.reuters.com/article/ukraine-crisis-rouble-gold/update-2-putin-discussing-pegging-the-rouble-to-gold-kremlin-says-idINL5N2WR4NP

[ii] https://thecradle.co/Article/interviews/9135 

[i] Voir le compte rendu de la Fed sur la crise de la dette : https://www.federalreservehistory.org/essays/latin-american-debt-crisis#:~:text=The%20spark%20for%20the%20crisis,at%20that%20point%20totaled%20%2480

[ii] Voir http://chinascope.org/archives/6458/76

[iii] Cité dans un entretien avec Sergueï Glaziev, qui prépare une nouvelle monnaie de règlement des échanges pour l’Union économique eurasiatique.


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