La fin de l'empire

« La Chine domine déjà le commerce mondial. Sa propre économie est déjà nettement plus importante que celle des États-Unis selon les estimations en parité de pouvoir d’achat. Premier consommateur de matières premières, la Chine exporte également plus de biens finis, en valeur, que tout autre pays. »...

Dans l’article Insight de la semaine dernière, La stratégie de guerre financière de l’Amérique, j’ai décrit la manière dont le gouvernement chinois perçoit la scène géopolitique. Les propos antérieurs du principal stratège de l’Armée populaire de libération, le major-général Qiao Liang, montrent clairement qu’à Pékin, on considère que l’Amérique perpétue son empire grâce aux avantages financiers que lui procurent ses actions contre d’autres nations, amies ou ennemies. Ces actions peuvent être militaires ou financières, voire les deux à la fois. Cette semaine, des vues similaires ont été exprimées à Moscou par Sergueï Glaziev, conseiller principal du président Poutine.i

L’analyse de la semaine dernière soulève de nombreuses questions que j’ai choisi de ne pas aborder, afin de me concentrer sur le thème principal. Elle portait sur la géopolitique et l’économie telles que les Chinois les voient, les questions financières et monétaires n’étant mentionnées qu’en passant. Le présent article traite de la question subsidiaire peut-être la plus importante : la manière dont la Chine envisage l’avenir en matière de politique monétaire.

L’objectif final de la Chine

Les Chinois ont, à tout le moins, le sens de l’histoire et du destin. Leur passé glorieux remonte à plusieurs millénaires, et ils ont autrefois contrôlé l’essentiel du cœur de l’Asie à l’époque de Gengis Khan et de Kubilaï Khan. Mais même alors, la Chine était essentiellement tournée vers elle-même et protégeait ses propres valeurs culturelles. Les échanges avec les Européens, dans les siècles qui ont suivi la visite de Marco Polo, se faisaient pour l’essentiel à l’instigation des voyageurs européens, et non des Chinois. Elle exportait son art et sa culture auprès des visiteurs, sans importer les valeurs européennes.

Ce fut une erreur, que les dirigeants actuels de la Chine reconnaissent implicitement. Cette fois, la Chine a adopté la pensée et la technologie occidentales pour favoriser son propre progrès. Le développement de l’Organisation de coopération de Shanghai ces dernières années constitue la plateforme grâce à laquelle la Chine, en partenariat avec la Russie, entend embrasser le continent asiatique par le commerce pacifique, en améliorant la vie de tous les citoyens des nombreuses nations qui en sont ou en deviendront membres. L’OCS promet une révolution de la richesse et du niveau de vie de plus de 40 % de la population mondiale, ainsi que des avantages connexes pour les pays fournisseurs des autres continents.

L’approche de la Chine est fondamentalement différente de celle de l’Amérique qui, sous la présidence de Donald Trump, semble envier la réussite des non-Américains qui produisent des biens et des services pour le consommateur américain. L’Amérique autarcique affiche un PIB de 19 000 milliards de dollars. À terme, la Chine aura conclu des accords de libre-échange avec le reste du monde, à l’exclusion pour l’instant de l’UE. En parité de pouvoir d’achat, il s’agit d’un marché dont le PIB avoisine 70 000 milliards de dollars, sur un total mondial d’environ 125 000 milliards.ii

La Chine domine déjà le commerce mondial. Sa propre économie est déjà nettement plus importante que celle des États-Unis selon les estimations en parité de pouvoir d’achat. Premier consommateur de matières premières, la Chine exporte également plus de biens finis, en valeur, que tout autre pays. En tant que puissance asiatique, elle a porté l’essor des économies de tous les pays du versant occidental de l’océan Pacifique, qui, en y incluant la sienne, totalisent un PIB de 50 000 milliards de dollars. Ses exportations vers l’Asie dépassent désormais ses exportations vers les États-Unis. Pourtant, malgré cette domination, l’essentiel du commerce chinois est libellé en dollars américains, situation que la Chine ne manquera pas de modifier si elle veut maîtriser le risque économique extérieur et remplacer l’Amérique comme empire mondial dominant. Ces deux objectifs ne peuvent être atteints que si la Chine remplace le dollar comme moyen d’échange.

Pourquoi l’or est au cœur de la politique chinoise de règlement des échanges

La difficulté pour la Chine tient à ce que le yuan, en tant que monnaie purement fiduciaire, mettra des décennies à remplacer le dollar, voire n’y parviendra jamais. Et cela suppose que la Chine suive des politiques monétaires plus stables que celles des États-Unis. Ce n’est pas le cas depuis la crise Lehman : la masse monétaire large M2 de la Chine a connu une expansion rapide et représente une grande part de la croissance monétaire mondiale ces dernières années. Le rythme de cette expansion monétaire est critiqué comme une dangereuse bulle de crédit par les analystes occidentaux, qui s’empressent d’absoudre l’expansion monétaire dans leurs propres pays développés, mais deviennent de farouches critiques monétaristes dès qu’il s’agit de la Chine. Non, la Chine ne remplacera jamais le dollar par sa propre monnaie sans garantie en or.

La Chine doit donc recourir à l’or pour évincer le dollar. Cela peut se faire de deux manières : soit en encourageant les marchés à s’éloigner progressivement du dollar au profit de l’or, soit en forçant l’allure par l’intervention de l’État.

La Chine offre la possibilité de convertir des yuans en or physique sur le marché de Shanghai, par l'intermédiaire de la Bourse à terme de Shanghai. Cela donne à un exportateur de matières premières vers la Chine une option de monnaie saine, au lieu d'être payé uniquement en yuans ou en dollars. La Chine n'a pas besoin d'utiliser de l'or détenu par l'État, l'or physique étant obtenu sur le marché. À terme, la liquidité des contrats à terme sur le yuan devrait s'améliorer, et Shanghai est déjà le plus grand marché d'or physique. Notons que, le mois dernier seulement, il a été annoncé que la banque centrale de Russie avait ouvert un bureau à Pékin, chargé de résoudre les aspects techniques des livraisons d'or de la Russie vers la Chine. L'importance de la Bourse de l'or de Shanghai augmentera encore grâce à ce lien avec Moscou. Le recours au marché chinois pour la livraison d'or physique devrait, avec le temps, apporter une certaine stabilité au yuan par rapport au dollar, en particulier si les banques américaines actives sur le Comex continuent de décourager la prise de livraison de métal précieux physique.

Cela pourrait prendre un temps infini. Autrement, la Chine pourrait annoncer son intention de rendre sa monnaie convertible en or à un taux fixe, mais celui-ci devrait être bien plus élevé que le cours actuel de 8 700 CNY l'once. Si cette voie est suivie, les bons du Trésor américain seront inévitablement évincés en tant qu'étalon obligataire sans risque, ce qui pourrait semer le chaos sur les marchés financiers occidentaux. La Chine devrait également révéler ses véritables avoirs en or physique, en les transférant sur le compte des réserves de change, afin de donner aux marchés des changes confiance dans l'ampleur de la couverture en or du yuan.

Jusqu'à présent, la politique de la Chine a consisté à suivre la voie la moins perturbatrice, en préférant ne pas désorganiser le commerce mondial, en partie parce qu'elle doit coexister politiquement avec le reste du monde, et en partie parce que cela affecterait négativement son propre commerce. Il a aussi été très commode de pouvoir diriger l'économie chinoise par l'expansion du crédit bancaire. La voie la moins perturbatrice reste l'hypothèse par défaut.

La Chine voudra aussi réduire de manière ordonnée l'exposition de ses réserves au dollar et aux bons du Trésor américain. Le rythme des ventes, l'ampleur de la réduction des réserves en dollars et le rythme d'accumulation de matières industrielles et d'énergie déterminent tous la durée nécessaire pour achever une réinitialisation monétaire. Les observateurs avertis s'attendaient à ce que cette voie conduise à un déclin progressif de l'usage du dollar, à mesure que son rôle dans le commerce mondial s'amenuise. L'alternative, dans laquelle la Chine annoncerait ses véritables réserves d'or et un taux de change entre sa monnaie et l'or, a toujours été considérée comme une option extrême, à n'utiliser qu'en cas de provocation grave.

La Corée du Nord pourrait devenir le déclencheur de cet événement, mais une crise financière intérieure aux États-Unis le pourrait tout autant, dans la mesure où elle pourrait affecter la politique étrangère américaine. Rappelons que les Chinois pensent que l'Amérique provoque périodiquement une crise à l'étranger pour financer sa propre économie, en incitant à acheter des bons du Trésor américain avec des dollars, de préférence à des emplois plus risqués. C'est pourquoi la Chine surveillera de près l'économie américaine, à l'affût de signes susceptibles d'avoir une incidence sur la valeur du dollar.

Après une longue période de croissance modérée, il apparaît désormais que l'économie américaine souffre d'une lassitude générale à l'égard de l'endettement. Le crédit bancaire stagne, comme le montre le graphique ci-dessous de la masse monétaire américaine M2 moins M1.

Masse monétaire M1 M2 Crédit bancaire

Le rendement de l'obligation à long terme est passé de 3,2 % à seulement 2,9 %, ce qui indique qu'une récession est possiblement à venir, et la Fed d'Atlanta a également revu nettement à la baisse ses prévisions de croissance économique.

Sous peu, à moins d'un miracle, l'État américain va commencer à se mettre à l'arrêt, le plafond de la dette ayant été atteint sans aucun signe d'accord pour le relever. Dans le même temps, l'Amérique fait monter les tensions au sujet de la Corée du Nord. Pékin est convaincu que la belligérance de l'Amérique est motivée par des facteurs financiers, et il est possible que Trump attise le patriotisme américain pour forcer le Congrès à relever le plafond de la dette. En bref, la Chine pense probablement que l'Amérique est devenue désespérée.

Imaginez ce que la Chine ressent face à cela. La Chine avancera-t-elle une attaque contre le statut du dollar, comme coup de semonce défensif ? Sera-t-elle contrainte d'abandonner son approche en douceur visant à éloigner progressivement le monde de la dépendance au dollar ? Est-elle prête à intensifier la guerre financière contre l'Amérique, jusqu'à son immolation financière ?

Les réponses à ces questions seront probablement connues dans les mois à venir, peut-être en quelques semaines seulement, si la situation en Corée du Nord s'envenime. Mais si la Chine décide de réévaluer l'or, les marchés de capitaux occidentaux seront totalement dépourvus face aux retombées. La Chine elle-même en sera affectée, comme toutes les autres nations qui commercent avec les États-Unis ou avec des pays qui commercent avec les États-Unis. Les pays avancés à forte protection sociale qui dépendent des marchés de capitaux sont menacés. La grande crise financière d'il y a neuf ans ne sera qu'une répétition légère comparée à ce qui pourrait suivre.

L’ironie est que les pays isolés du dollar, en particulier la Russie et l’Iran, en sortiront les grands gagnants. L’Iran sera nettement plus fort par rapport à l’Arabie saoudite, ce qui aura des conséquences importantes sur le rapport de forces au Moyen-Orient. La Russie aura également intérêt à pousser la Chine à agir en ce sens, d’une part parce que cela devrait faire pencher la balance en Syrie en sa faveur, et d’autre part parce que la fin de l’hégémonie américaine libérera l’Europe occidentale de sa dépendance à l’égard des États-Unis.

C’est le prix ultime pour les deux principales nations de l’Organisation de coopération de Shanghai : une zone de libre-échange qui finira par englober tout le continent eurasiatique, le reste du monde jouant le rôle de source d’approvisionnement. Telle a toujours été la logique profonde du partenariat entre la Russie et la Chine. Malgré toute sa puissance militaire, l’Amérique sera isolée, à moins que, à l’instar de la Grande-Bretagne se défaisant de ses colonies dans les années 1960, elle n’accepte de ne plus contrôler le commerce mondial.

Cela est difficile à imaginer. En attendant, la préoccupation première de la Russie sera le problème persistant des prix du pétrole liés au dollar. Certains indices indirects laissent penser que les États-Unis ont utilisé l’arme du pétrole contre la Russie en favorisant l’effondrement des cours en 2014. Que ce soit vrai ou non, la Russie ne voudra pas rester exposée aux risques persistants liés à la cotation en dollars de sa principale matière première d’exportation. Elle préférera très probablement que le pétrole soit coté en or, ou dans une monnaie adossée à l’or. Notre prochain graphique, qui compare le pétrole coté en dollars et le pétrole coté en or, illustre la stabilité financière que l’on peut en attendre pour la Russie, ainsi que pour les autres exportateurs de pétrole asiatiques, par rapport à la volatilité historique des prix en dollars.

Prix du pétrole WTI

Avant l’échec du pool de l’or à la fin des années 1960, puis l’abandon de l’étalon dollar-or en 1971, le pétrole, comme toutes les autres matières premières, était en pratique coté en or, le dollar n’étant que le moyen de règlement. Depuis 1971, le prix du pétrole mesuré en or a varié dans une fourchette de 350 %, alors qu’en dollars l’amplitude a été bien plus considérable. Si le dollar venait à être affaibli, le prix du pétrole en dollars pourrait augmenter, mais le pouvoir d’achat du dollar en annulerait tout bénéfice. La Russie voudra très probablement revenir au régime antérieur à 1971, celui d’un pétrole coté en or, ce qui lui permettrait d’accumuler des réserves monétaires qui conservent leur valeur.

On commence ainsi à comprendre l’importance du fait que Sergueï Glaziev partage la vision géostratégique de la Chine. Cela confirme que, si elle est suffisamment provoquée, l’Organisation de coopération de Shanghai pourrait devoir avancer son projet de fonctionner sans le dollar américain. La stabilité économique de l’OCS ne peut être garantie en remplaçant une monnaie fiduciaire à l’agonie par une autre. Une forme de convertibilité en or sera indispensable ; ces plans seront donc eux aussi avancés.

Peut-être la Chine et la Russie n’ont-elles plus le luxe du temps. La belligérance militaire accrue des États-Unis au cours des cent premiers jours de Trump pourrait les forcer à agir. Peut-être l’Amérique, sachant que son déclin devient de plus en plus inéluctable, tient-elle en réserve un plan spectaculaire pour reprendre l’initiative financière, aussi spectaculaire peut-être que le choc Nixon, lorsque les États-Unis ont abandonné l’étalon-or d’après-guerre. L’instabilité introduite dans l’équation géopolitique par la présidence Trump, ainsi que les premiers signes d’un ralentissement de l’économie américaine sous le poids de l’endettement des ménages et de l’État, sont de plus en plus susceptibles d’amener la Chine et la Russie à prendre des mesures financières fermes, ne serait-ce que pour se protéger dans un environnement financier et monétaire instable.


 

iVoir http://tass.com/politics/942643

ii https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_countries_by_GDP_(PPP)#cite_note-imf-5

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