Avec le recul, la dévaluation du yuan sur deux jours à la mi-août pourrait bien avoir été un coup de maître stratégique.
La Chine a réalisé une opération financière qui semblait fragiliser sa propre position, mais qui a en fait créé des difficultés pour les États-Unis ; l'ampleur de celles-ci reste à déterminer. La dévaluation était-elle donc une manœuvre bien exécutée contre le dollar, ou les autorités chinoises sont-elles aussi dépourvues d'idées que n'importe quel autre gouvernement ?
Pour avoir une idée de la manière dont les Chinois pourraient aborder ces questions, je suis redevable à Simon Hunt, de Simon Hunt Strategic Services, d'avoir attiré mon attention sur un discours du général Qiao Liang, stratège militaire de l'Armée populaire de libération, prononcé il y a environ six mois. Le général y montre clairement que la Chine mène ses relations extérieures par des moyens financiers, et non militaires. La Chine oppose le tai-chi, tout en subtilité, au pugilat brutal de l'Amérique. Il est donc tout à fait possible que la dévaluation chinoise d'août ait été planifiée et calibrée dans le temps pour fragiliser la position financière des États-Unis.
Cette possibilité est écartée par la quasi-totalité des commentateurs financiers, qui se sont focalisés sur l'éclatement de la bulle du crédit en Chine. Ce serait une crise majeure pour une économie occidentale, mais elle permet à la Chine de réaffecter des ressources économiques des industries traditionnelles vers la tâche monumentale du développement des infrastructures de l'Asie, avec la promesse de ses marchés futurs.
Considérer la dévaluation d'août comme destinée à renforcer la compétitivité de la monnaie chinoise est trop simpliste. Il faut plutôt y voir un événement par lequel la Chine a en réalité déclenché une réévaluation généralisée du dollar. En fragilisant les marchés d'exportation américains, la Chine a de fait retiré à la Fed la maîtrise de la politique de taux d'intérêt des États-Unis. Elle a montré que c'est désormais la Chine, et non l'Amérique, qui donne le rythme de l'économie mondiale. Le général Qiao a fait une remarque intéressante dans son discours : à lui seul, Alipay a réglé en une seule journée, lors de la fête chinoise de la « Saint-Valentin » en novembre dernier, un volume d'achats supérieur, en valeur, à celui de l'ensemble des points de vente en ligne et en magasin américains durant les trois jours de la fête de Thanksgiving.
Exercer un contrôle sur la monnaie d'autrui n'est pas une fin en soi. Ce faisant, la Chine a affaibli la position de négociation de ses fournisseurs de matières premières, exposant à un chaos financier des pays aussi divers que le Brésil et l'Arabie saoudite, en raison de leur engagement envers la monnaie américaine. En faisant osciller le dollar, la Chine a exploité les disparités monétaires entre le commerce mondial et son financement, et a poussé ses fournisseurs à lui consentir des accords d'approvisionnement favorables. Pour en trouver la confirmation, il suffit de voir comment les tarifs journaliers des super-pétroliers ont flambé alors que l'Arabie saoudite a baissé son prix du pétrole pour la Chine, et comment le cours du cuivre s'est maintenu depuis la mi-août, ce qui laisse penser que ce métal essentiel a été accumulé alors même que les marchés émergents s'effondrent.
Comme le veut le cliché, c'était une situation gagnant-gagnant pour la Chine. Sa légère dévaluation de la mi-août a déclenché une série d'événements qui lui a permis d'échanger une partie de ses réserves de dollars à des conditions favorables afin d'acquérir les matières premières dont elle aura besoin à l'avenir. Soit elle a eu beaucoup de chance, soit elle avait minutieusement analysé les flux mondiaux de dollars avant d'agir. Or il se trouve que les flux de dollars occupaient une large part du discours du général Qiao, ce qui suggère que la chance a joué un rôle moindre.
Sur le plan géostratégique, le calendrier contribue lui aussi à confirmer la théorie de la guerre financière du général. La semaine précédant la dévaluation, le FMI avait décidé de ne pas inclure le yuan dans le panier des DTS avant septembre 2016, alors que tout indiquait qu'il remplissait déjà les conditions (la décision a été rédigée le 4 août, puis annoncée dans un communiqué de presse le 25 août). Cela écartait la perspective immédiate d'une reconnaissance internationale du yuan par les voies conventionnelles issues de l'après-Bretton Woods, et a pu déterminer la ligne d'action de la Chine.
Il ne fait aucun doute que le FMI espérait, en retardant d'un an l'inclusion du yuan, apaiser ses maîtres américains et maintenir la Chine un peu plus longtemps suspendue aux DTS. Il semble au contraire que la Chine ait estimé que l'ordre international existant, celui du FMI et de la Banque mondiale créés sous contrôle américain à Bretton Woods, ne faisait que la faire patienter.
Les réalités sont crues. La Chine et la Russie dominent à elles deux l'Asie, où vit la majorité de la population mondiale. Les deux super-États sécurisent par ailleurs leurs sphères d'intérêt : la Russie en Europe de l'Est et au Moyen-Orient, la Chine en Asie du Sud-Est. Après la Syrie, on peut s'attendre à ce que la Russie incite le reste du monde arabe à aligner ses intérêts économiques sur les marchés asiatiques, tandis que la Chine peut compter sur son influence pour consolider ses intérêts économiques dans toute l'Asie du Sud-Est.
La Chine et la Russie sont les forces motrices de l'Accord de coopération de Shanghai. Cette relation bien établie contraste avec l'Accord de partenariat transpacifique, officiellement signé cette semaine seulement, qui constitue la réponse de l'Amérique à la puissance économique croissante de la Chine. Le président Obama l'a dit lui-même : « ... nous ne pouvons pas laisser des pays comme la Chine écrire les règles de l'économie mondiale. » Toutefois, cet accord n'entrera pas en vigueur avant un certain temps, et le Vietnam est la seule nation d'Asie continentale à l'avoir signé. Tous les autres sont, sans surprise, restés à l'écart.
Par conséquent, malgré l'accord de partenariat transpacifique (TPP), il apparaît que la Chine tient déjà fermement le commerce en Asie de l'Est. L'alliance chinoise a également permis à Poutine de prendre de court l'Amérique et ses alliés de l'OTAN, et de les devancer stratégiquement à l'autre extrémité du continent. Poutine s'est rendu cette semaine à Paris auprès de Mme Merkel et de M. Hollande pour les informer sur la Syrie et l'Ukraine, et sans doute leur rappeler où se situent leurs intérêts économiques futurs. Même la Grande-Bretagne, l'une des deux parties de la relation privilégiée anglo-américaine, a été le premier pays extérieur à rejoindre la nouvelle Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures. Ainsi, au moment où le FMI, dominé par les États-Unis, a différé l'inclusion du yuan dans les DTS, l'hégémonie militaire et financière de l'Amérique montrait des signes visibles de faiblesse.
La prochaine initiative de la Chine pourrait bien intervenir après ce week-end, lorsque le FMI et la Banque mondiale tiendront leurs assemblées annuelles à Lima. Ce sera pour le FMI la dernière occasion d'adopter une approche plus constructive à l'égard de la Chine. S'il n'y parvient pas, on peut s'attendre à ce que la Chine intensifie encore son « tai-chi » contre l'Amérique et sa monnaie, de l'une des deux manières suivantes. Elle pourrait se retirer temporairement et entièrement des principaux marchés de matières premières, ce qui détruirait l'industrie américaine du pétrole de schiste et infligerait d'énormes pertes liées aux matières premières au système bancaire occidental. Ce serait peut-être trop agressif. Elle pourrait aussi continuer à se défaire de la majeure partie de ses réserves restantes en dollars, en les échangeant contre des matières premières, ce qui offrirait un peu de répit à ses fournisseurs en difficulté. Cette seconde voie, plus mesurée, serait davantage conforme à la poursuite de ses objectifs stratégiques. Le coup de grâce serait d'exiger qu'à l'avenir, les contrats d'achat de matières premières soient plus souvent conclus en yuan, une fois les réserves en dollars de la Chine ramenées à un niveau plus modeste.
Savoir si la Chine est réellement parvenue à maîtriser les événements extérieurs à ce point à son avantage reste un sujet de débat : une guerre financière ne laisse aucun corps, seulement une série d'événements que les historiens devront démêler. Les manœuvres postérieures à Lima ne se sont pas encore déroulées ; mais s'agissant du déclin de l'hégémonie militaire et monétaire de l'Amérique, quelle que soit la voie que la Chine choisira désormais, elle semble bien pousser une porte ouverte.
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