L'UE endettée, qui pourrit doucement

L’UE, en tant que construction politique, est en état de déliquescence terminale. Nous le savons pour une seule et unique raison : son principe fondamental est que l’État est supérieur à son peuple. Un système de gouvernement ne peut fonctionner durablement que s’il reconnaît qu’il est le serviteur du peuple, et non son maître. Peu importe le système électoral en vigueur, pourvu que ce principe soit respecté.

L’exécutif européen à Bruxelles n’admet pas la primauté de l’électorat. Il partage avec le communisme marxiste une croyance en la primauté de l’État. La seule différence entre les deux doctrines est que Marx projetait de gouverner le monde, tandis que Bruxelles est en passe de gouverner l’Europe.

Les méthodes employées pour atteindre leurs objectifs diffèrent. Marx préconisait une guerre civile à l’échelle mondiale pour détruire le capitalisme et la bourgeoisie, tandis que Bruxelles s’est progressivement arrogé des pouvoirs qui marginalisent les parlements nationaux. Les deux doctrines partagent la croyance en un exécutif tout-puissant. La comparaison avec le marxisme ne flatte pas l’UE ; elle suggère que sa durée de vie est limitée et que nous sommes peut-être sur le point de voir l’UE commencer à se désintégrer. Malgré l’évolution économique du reste du monde, Bruxelles, comme les communistes marxistes, reste prisonnière d’une doctrine économique et politique défaillante.

Elle ne dispose d’aucun mécanisme de compromis ni d’adaptation. Une rébellion de la Grèce a été réprimée, les Britanniques ont voté pour le Brexit, dont la négociation s’avère impossible, et maintenant l’Italie pense pouvoir s’échapper en partie de cette version étatiste de l’Hotel California. Les Italiens commettent d’énormes erreurs. Les partis rebelles qui forment un gouvernement de coalition veulent rester dans l’UE, mais envisagent de quitter l’euro. Mettons un instant de côté l’impossibilité du changement : ils raisonnent à l’envers. S’ils veulent obtenir quoi que ce soit, ils devraient quitter l’UE et conserver l’euro. Je m’explique, en commençant par la politique, avant d’examiner l’économie.

Comme indiqué plus haut, l’UE est quasi marxiste : elle place l’État au-dessus du peuple. Le gouvernement italien a collaboré avec Bruxelles pour asservir son propre peuple en le réduisant au rang de vassal du super-État européen. S’il y a une révolte en Italie, c’est contre cela que l’électorat se rebelle. Des eurocrates sans visage disent aux Italiens ce qu’ils doivent faire et penser. Le peuple est mécontent à la fois du super-État et de ses propres gouvernements faibles.

Les deux partis qui forment la nouvelle coalition ont trop peur de blâmer l’UE ; ils proposent plutôt de mendier une remise de dette et affirment envisager de quitter l’euro. Mais sans vision claire, et sans comprendre pourquoi l’électorat italien est mécontent, cette coalition ne sera, selon une formule mémorable de Boris Johnson, qu’un assemblage de « gelées invertébrées protoplasmiques et serviles ». La Grèce fait précédent. Cela facilite la tâche de l’UE face aux Italiens : ils n’obtiendront rien.

L’argument économique selon lequel l’Italie se porterait mieux avec sa propre monnaie est insensé. Compte tenu d’un passé de gouvernements faibles et irresponsables, il vaut bien mieux que la monnaie échappe au contrôle de l’Italie. Cependant, les commentateurs keynésiens sont favorables à l’argument de la monnaie faible, estimant que l’euro a été conçu au profit de l’Allemagne. L’Italie, comme les autres membres méditerranéens, en paierait le prix. Telle serait, selon eux, la faille fatale de l’euro à taille unique. Cette interprétation de la situation monétaire est absurde. Elle ignore que la dette de l’Italie a explosé après la création de l’euro, parce que le coût d’emprunt de l’Italie s’est rapproché des taux d’emprunt de l’Allemagne, grâce à la garantie d’une unification à terme. La différence tient à ce que l’Allemagne empruntait pour investir dans la production, tandis que le gouvernement italien empruntait pour dépenser. Le problème aujourd’hui est que la prodigalité du passé a rattrapé l’Italie, et que son gouvernement doit cesser d’emprunter.

La création d’une monnaie de substitution à la lire, ou des mini-BOT évoqués, est un concept mal pensé qui ne fait qu’aggraver les choses. La proposition de mini-BOT semble consister à émettre des certificats adossés aux recettes fiscales futures, destinés à payer les créanciers de l’État. Ils circuleraient alors comme des effets tirés sur l’État, mais avec une décote reflétant à la fois leur valeur temps et le fait qu’ils ne sont pas des euros. Il ne semble pas venir à l’esprit des promoteurs de tels projets que les créanciers de l’État exigeront un paiement en euros.

Les promoteurs de projets comme les mini-BOT sont des illuminés de la monnaie, poussés par le désir d’échapper à la réalité. Le gouvernement italien recourt depuis des années à ce genre de tour de passe-passe, le plus souvent par la titrisation de flux de revenus futurs, tels que la loterie nationale. Les mini-BOT semblent n’être qu’un coup de dés supplémentaire.

Il n’est guère surprenant que les Italiens en aient assez de leur classe dirigeante et estiment ne pouvoir l’affaiblir collectivement qu’en votant contre elle lors des élections. Mais il est trop tard, car l’État, et donc les banques, sont déjà irrémédiablement en faillite, un fait à peine dissimulé par le financement du gouvernement italien par la BCE à des taux proches de zéro, au moyen d’achats d’obligations d’État. Non seulement la BCE est dans le déni quant à la situation financière de l’Italie, mais l’Italie est en outre solidement prisonnière.

Les banques de l’UE sont également insolvables

La perturbation causée par un retrait de l’Italie de la zone euro serait fatale au système bancaire de l’UE sur au moins quatre plans.

Ces points appellent peu de développements, sauf peut-être la menace qui pèse sur la BCE et sur l'Eurosystème. La BCE a acheté de grandes quantités d'obligations italiennes, finançant de fait les dépenses excessives du gouvernement italien, à des rendements ridiculement bas. En pratique, la BCE s'est placée dans une position intenable, et à mesure que la situation italienne se dégrade, le débat sur le sort des déséquilibres TARGET2 ne peut que s'intensifier. Ceux-ci figurent dans le graphique ci-dessous, qui présente les soldes à fin mars.

Graphique numéro un

Tant que l'Eurosystème reste uni, on nous assure que ces déséquilibres n'ont pas d'importance. Cependant, la banque centrale italienne étant débitrice envers le système d'un montant net de 447 milliards d'euros, la manière dont ces déséquilibres seraient traités en cas de sortie de l'Italie de la zone euro, sans effondrement du système, est une question intéressante. Il convient aussi de noter que la banque centrale d'Espagne est elle aussi en déficit de 390 milliards d'euros, au cas où l'électorat espagnol, ou même les Catalans ou les Basques, auraient eux aussi l'idée de partir.

La Bundesbank est créancière nette de 896 milliards d'euros et sera extrêmement inquiète au sujet de l'Italie. La BCE elle-même doit également un montant net de 235 milliards d'euros à l'ensemble des banques centrales nationales. Lorsque la BCE achète de la dette publique italienne, la Banca d'Italia agit pour son compte. Les obligations italiennes sont détenues à la Banca d'Italia, et c'est à elle que l'argent est dû. Dans la mesure où la BCE a acheté des obligations italiennes, le solde négatif global de la Banca d'Italia est réduit ; ses déficits envers les autres banques nationales du système sont donc en réalité supérieurs aux 447 milliards d'euros indiqués, du montant que lui doit la BCE.

En somme, il est difficile de voir comment l'Italie pourrait quitter la zone euro sans que la BCE ait à garantir formellement tous les déficits TARGET2. Ce n'est pas impossible et la garantie est déjà implicite, mais la BCE ne voudra pas que quiconque remette en cause sa propre solvabilité ; on peut donc raisonnablement supposer qu'une sortie ne sera pas autorisée, pour une raison simple : le système et les banques qui le composent ne sont solvables que tant que le système n'est pas contesté.

La question de l'appartenance de l'Italie à la zone euro pourrait de toute façon ne pas se poser, car la nouvelle coalition ne sait pas encore ce qu'elle veut. Les Italiens doivent également être dissuadés de leur désir d'annulation de la dette, pour les mêmes raisons que les Grecs l'ont été avant eux. Et comme les Grecs l'ont constaté, négocier avec l'UE et la BCE revenait à parler à un mur de briques. Les Italiens connaîtront les mêmes difficultés. On peut écarter l'idée que, l'Italie représentant un problème bien plus vaste, elle disposerait d'un poids de négociation. Un mur de briques reste un mur de briques.

Pour Bruxelles et Francfort (siège de la BCE), ils ont toujours raison. Le projet européen et l'euro comptent davantage que les nations membres prises individuellement, et leurs électorats n'ont pas leur mot à dire. On y voit souvent de l'arrogance, ce qui est une erreur. C'est pire : comme les marxistes, les eurocrates ont pour eux une conviction inattaquable. En face d'eux siégeront les Italiens, sans convictions politiques dignes de mention, et bien trop prompts à s'effrayer des conséquences de leurs propres actes.

Voilà comment fonctionne l'UE. Inévitablement, dans un système étatiste et anonyme comme celui-ci, il y a toujours des problèmes à traiter au niveau national. Il y a ensuite des difficultés localisées, comme Deutsche Bank, dont le cours de bourse indique qu'elle est en difficulté. Mais dans ce cas, elle sera sans doute sauvée en raison de son énorme exposition aux produits dérivés, de la nécessité de contenir le risque systémique de la zone euro et de la fierté allemande. La BCE a fait preuve d'une grande habileté pour se sortir de ces problèmes et d'autres par le bluff, et elle continuera probablement d'y parvenir, sauf dans une circonstance particulière : la phase de crise du cycle du crédit.

Le cycle du crédit causera la perte de l'UE

C’est une idée reçue de croire que le monde connaît un cycle économique : cela revient simplement à rejeter sur le secteur privé la responsabilité des phases périodiques d’expansion et de récession. En réalité, chaque expansion et chaque récession trouvent leur origine dans la politique monétaire des banques centrales et dans le système bancaire à réserves fractionnaires. Une banque centrale tente d’abord de stimuler l’économie par des taux d’intérêt bas, après avoir injecté de la monnaie de base dans l’économie pour sauver les banques de la crise précédente. Elle continue ensuite à comprimer les taux d’intérêt, ce qui gonfle les actifs et facilite le financement des déficits publics.

Vient ensuite l’expansion du crédit bancaire, les banques constatant que les conditions d’activité se sont améliorées dans l’économie non financière. L’inflation des prix augmente de manière inattendue mais inévitable, et les taux d’intérêt doivent monter. Ils montent jusqu’au point où les investissements mal orientés du passé commencent à être liquidés et où une crise de remboursement des prêts se développe sur les marchés financiers.

Il s’agit fondamentalement d’un cycle du crédit, et non d’un cycle économique. À de très rares exceptions près, les banquiers centraux ne comprennent pas qu’ils en sont la cause. Et les rares qui le comprennent sont incapables d’infléchir suffisamment la politique monétaire pour la modifier. Faute de comprendre qu’ils créent eux-mêmes la crise, les banquiers centraux pensent pouvoir maîtriser tous les risques financiers par la réglementation et l’intervention, ce qui explique pourquoi ils sont toujours pris au dépourvu lorsqu’une crise du crédit les frappe.

Pour ces raisons, nous savons qu’il ne s’agit que d’une question de temps avant que le monde ne connaisse une nouvelle crise du crédit. La prochaine sera probablement d’une violence sans précédent, dépassant même celle de 2008-2009, en raison de l’ampleur de la relance monétaire supplémentaire intervenue au cours des dix dernières années. L’accumulation de dette durant cette période implique aussi qu’une hausse plus modeste de l’inflation des prix, et donc un niveau plus bas des taux d’intérêt, suffira à la déclencher.

Je m’attends actuellement à ce qu’une liquidation mondiale de la dette et une crise du crédit ne soient pas très éloignées et surviennent d’ici la fin du premier trimestre 2019, peut-être même d’ici la fin de cette année. Le problème est mondial et nous ignorons où la rupture se produira. Mais lorsqu’elle se produira, la BCE et l’euro pourraient subir la déflation la plus violente de l’histoire moderne, dépassant même la crise mondiale des années 1930. Nous savons d’avance quelle sera la prétendue solution : l’hyperinflation monétaire pour renflouer les banques, les gouvernements et les endettés.

Les effets sur les prix dans la zone euro ne seront probablement pas aussi tardifs que dans le cycle actuel, en partie à cause de l’ampleur considérable des émissions de monnaie et de crédit nécessaires pour stabiliser le système financier, en partie parce que l’euro est subordonné au dollar en tant que monnaie refuge, et en partie en raison de sa brève histoire comme moyen d’échange.

Brexit

Même si je n’ai raison qu’à moitié sur le calendrier de la prochaine crise du crédit, celle-ci surviendra à peu près au moment où la Grande-Bretagne doit quitter l’UE, en mars 2019. Logiquement, le Brexit ne devrait pas être détourné de son cours par la crise du crédit et la catastrophe de la zone euro, mais l’instinct étatiste du gouvernement britannique pourrait le pousser à suspendre l’ensemble du processus du Brexit au nom de l’unité des gouvernements du monde, au moins le temps de gérer la crise du crédit, de plus grande ampleur. La coordination des politiques au niveau du G20 semble devoir primer sur des questions politiques potentiellement perturbatrices comme le Brexit.

Ainsi, malgré l’engagement pris lors du référendum, même la Grande-Bretagne pourrait rester encore quelque temps prisonnière du super-État pourrissant qu’est l’UE, au mépris de la volonté de l’électorat. Comme l’annonçait La Route de la servitude de Hayek, l’UE et le gouvernement britannique profiteront de la crise pour accroître leur emprise sur leurs peuples respectifs, érodant davantage les libertés limitées qui leur restent.

Entre-temps, les Britanniques se trouvent dans une situation semblable à celle des Italiens. L’UE refuse tout simplement d’accepter le mandat électoral britannique, car, selon elle, ce n’est pas une affaire qui regarde les électeurs britanniques. Bruxelles est rassurée de savoir que de puissantes forces au sein de l’establishment britannique affaibliront la position de négociation du Royaume-Uni. Elle est convaincue que la Grande-Bretagne ne quittera jamais l’UE, parce qu’on ne le lui permettra pas. Par conséquent, l’équipe britannique chargée du Brexit se retrouve à négocier face à un mur de briques intransigeant.

La certitude quasi marxiste de la position de l’UE contraste avec l’absence d’engagement des Britanniques envers une position solide. Le gouvernement conservateur ne rend qu’un hommage de façade aux marchés libres, sans vouloir les défendre. Il ne peut pas non plus défendre le principe de la suprématie démocratique de l’électorat britannique, qu’il semble prêt à compromettre malgré son mantra selon lequel il agit conformément aux instructions du référendum. Il s’avère que, malgré les efforts de partisans du Brexit tels que Boris Johnson, le gouvernement britannique, comme le gouvernement italien, n’est qu’une gelée d’invertébrés protoplasmiques et soumis, qui place son instinct de survie à court terme au-dessus de ses responsabilités envers les électeurs.

À ce stade, nous ne pouvons que supposer que, comme l’ancienne Union soviétique, l’UE conserve une emprise politique aussi ferme que jamais. Le problème est que le déni des marchés libres et la suprématie du super-État sont en train de miner doucement l’UE de l’intérieur. L’instinct eurosceptique qui pousse à la quitter pour un monde extérieur plus progressiste est assurément juste. Mais la précarité de l’UE ne sera pleinement exposée que par la prochaine crise du crédit et par la réponse monétaire de la BCE, qui finira par provoquer l’effondrement de l’euro.


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