L’or et la « monnaie volante »

La « monnaie volante » (flying money) était le terme chinois désignant les crédits papier échangés entre marchands sous la dynastie Tang ; l’empereur Hien-Tsung l’adopta comme premier exemple de monnaie papier émise par un gouvernement. Aujourd’hui, les économistes confondent la monnaie volante avec la véritable monnaie, qui est l’or physique.

L’or ayant franchi la barre des 2 000 $, presque tout le monde pense que c’est l’or qui monte, alors qu’en réalité c’est le dollar qui baisse. Nous pouvons néanmoins être certains que, l’or semblant entrer dans un marché haussier, il suscitera un intérêt croissant de la part de l’establishment financier comme des investisseurs privés.

Les grands médias et la profession économique sont tout aussi ignorants de la distinction entre monnaie et crédit ; il reste donc un travail important à accomplir pour informer les investisseurs qui cherchent à préserver leur patrimoine en ces temps de plus en plus incertains.

En conséquence, le présent article rappelle la véritable distinction entre monnaie et crédit, en soulignant que la monnaie fiduciaire est du crédit, et non de la monnaie. La majorité des économistes nient ce fait, ayant subi le lavage de cerveau du programme de propagande anti-or du Trésor américain après l’échec de Bretton Woods.

Cette erreur a pour conséquence qu’un dollar en effondrement, entraînant d’autres monnaies dans sa chute, appauvrira tous ceux qui ne comprendront pas correctement la relation entre les monnaies, le crédit qui en dépend et la véritable monnaie. Considérez ceci comme une introduction essentielle à la survie financière.

La hausse de l’or est très mal comprise

Nous vivons une époque de désinformation et d’analyses erronées. Un exemple le week-end dernier : l’affirmation selon laquelle l’effondrement du marché des prises en pension inversées (reverse repo) américain allait faire imploser tout le système bancaire. Voici un exemple repéré sur mon fil X[i], qui expliquait pourquoi la fin était proche :

« Une fois le reverse repo épuisé, les banques G-SIB n’ont plus d’actifs, et la Réserve fédérale n’a plus de passif (qui est le crédit) valorisant les titres adossés à des créances hypothécaires du bilan de la Réserve fédérale, qui constituent le collatéral. Si les banques G-SIB n’ont plus d’actifs (le reverse repo, c’est-à-dire les réserves bancaires) pour se couvrir contre l’effondrement de leurs passifs (le dénouement des obligations du Trésor américain), les banques G-SIB sautent. La Fed ne peut pas recourir à l’assouplissement quantitatif ; il n’y aura donc plus de crédit (passif de la Fed/reverse repo) permettant de valoriser le collatéral (titres adossés à des créances hypothécaires) du bilan de la Fed. »

De toute évidence, la nervosité est vive un peu partout. Soit dit en passant, cette publication est factuellement erronée sur plusieurs points, ce qui invalide sa conclusion. Si la facilité de reverse repo est « en train de se vider », c’est parce que les fonds monétaires achètent des bons du Trésor à la place. Ce ne sont pas les G-SIB qui, à l’origine, ont placé des liquidités auprès de la Fed par le biais de reverse repos : ce sont les fonds monétaires qui ont refusé les facilités de dépôt auprès des banques, en raison de la décote sur le financement stable disponible que Bâle III impose aux dépôts importants.

Il est certain que le système financier comporte d’énormes risques, et ceux-ci sont bien visibles, sans qu’il soit besoin de s’aventurer dans des théories mal ficelées.

De même, l’immense majorité des haussiers sur l’or ne peuvent que recourir à l’analyse technique, qui est valable comme outil de trading mais n’explique pas ce qui détermine réellement la relation entre l’or et les monnaies fiduciaires. Contrairement à d’autres marchés, l’or présente une difficulté supplémentaire : ceux qui accumulent du métal précieux ne le crient pas sur les toits et ne souhaitent généralement pas que le monde le sache. C’est donc un marché propice aux théories du complot.

Une grande partie de la confusion vient de la prémisse des opérateurs selon laquelle les taux d’intérêt sont le coût de la monnaie, par quoi ils entendent la devise, alors que les taux de location du métal précieux sont très bas et stables. Ils en concluent donc que la hausse des taux d’intérêt est défavorable à l’or. Il convient de noter que l’establishment, représenté par les banques, est presque toujours vendeur par le biais de produits dérivés et de dépôts d’or non alloué auprès des banques de métaux précieux ; il a donc un intérêt direct à défendre cette thèse au mépris des faits.

J’ai déjà attiré l’attention sur l’expérience des années 1970, qui avaient débuté avec un or valorisé à 35 $ l’once et un taux des Fed Funds d’environ 6 %. À la fin de la décennie, ces deux indicateurs s’établissaient respectivement à 850 $ et 19,5 %. Mais nous disposons d’un exemple actuel. En septembre 2022, l’or valait 1 680 $ et le taux des Fed Funds était de 2,5 %. Alors que presque tout le monde nous répète que les taux d’intérêt et l’or ne peuvent pas monter en même temps, nous voyons aujourd’hui un or valorisé à plus de 2 000 $ et un taux des Fed Funds plus que doublé.

Il y a ensuite la croyance selon laquelle l’or ne serait plus de la monnaie, puisque plus personne ne l’utilise pour acheter et vendre. Par conséquent, disent-ils, le dollar est la monnaie. Je constate même que des économistes favorables au libre marché adoptent cette position et écartent la loi de Gresham, qui expliquait pourquoi seules les pièces rognées circulaient. Pour être cohérents, ces économistes devraient considérer que les pièces non rognées n’étaient plus de la monnaie, au motif qu’elles ne circulaient pas en tant que telle.

Que les économistes ne comprennent pas la différence entre la monnaie et le crédit assorti d’une contrepartie est un mal qui découle de la description de l’étalon-or par Keynes comme une « relique barbare » et, plus important encore, de cinquante-deux ans d’intense propagande anti-or menée par le Trésor américain après que le président Nixon a suspendu les accords de Bretton Woods. Notre compréhension de ces questions en a été gravement endommagée, même si elle n’était déjà guère solide auparavant. Notre point de départ doit être de corriger cela avant même de pouvoir expliquer pourquoi la valeur de l’or exprimée en monnaies fiduciaires augmente.

Mais s’interroger sur les perspectives de l’or revient à poser la mauvaise question. Il faudrait s’interroger sur l’avenir du dollar et sur celui de toutes les monnaies fiduciaires qui se réfèrent à lui plutôt qu’à l’or. En effet, ce n’est pas le cours de l’or qui monte, mais le pouvoir d’achat du dollar fiduciaire qui diminue.

L’or a toujours été de la monnaie

Dans des articles précédents, j’ai retracé l’histoire de l’or comme monnaie dans le droit romain. L’origine du droit romain est la Loi des Douze Tables (ou tablettes), ratifiée en 449 av. J.-C. et vénérée par les Romains comme leur principale source juridique. Elles furent supplantées par des évolutions ultérieures du droit romain, mais jamais abolies. Et selon Gaius, dont il sera question plus loin, c’est à cette époque que fut introduite la première monnaie romaine, l’aes en bronze. Dans sa forme initiale, il s’agissait davantage d’un poids normalisé de métal que d’une pièce telle que nous la connaissons aujourd’hui, qui aurait pesé un peu moins d’un tiers de kilo.

Le crédit existait certainement avant cette date, mais sans cadre formel. Le commerce a toujours nécessité du crédit, car un délai s’écoule entre l’acquisition des matières et leur livraison sur le marché. Les Phéniciens commerçaient dans toute la Méditerranée mille ans avant les Douze Tables de Rome et, en plus du troc, ils auraient certainement eu besoin de crédit pour le faire, car ils ne disposaient d’aucune monnaie frappée avant l’époque romaine. Manifestement, la nécessité de fixer la valeur du crédit a suscité une demande pour l’exprimer sous une forme supérieure de crédit, sans risque de contrepartie — d’où l’apparition d’une monnaie réelle et tangible.

Les Douze Tables correspondent aussi à une période de développement intellectuel, contemporaine des grands philosophes grecs — Socrate, Platon et Aristote, entre autres. Par coïncidence, Confucius faisait progresser la philosophie chinoise seulement cinquante ans plus tôt. Il y a lieu de croire que l’épanouissement de la philosophie est stimulé par l’amélioration des conditions économiques, toujours associée à l’évolution de la monnaie et du crédit.[ii]

Le droit romain franchit l’étape suivante de son évolution lorsque Gaius rédigea ses Institutiones ainsi qu’un commentaire sur les Douze Tables vers 161 apr. J.-C. Ce texte servit de modèle aux Institutes de Justinien (ou Pandectes), certains passages de Gaius y étant même recopiés mot pour mot. Le manuscrit original de Gaius fut perdu jusqu’à ce qu’un érudit allemand le redécouvre en 1816, sous forme de palimpseste, à Vérone.

En matière de crédit et de banque, cinquante ans plus tard, les jugements d’Ulpien et de Paul remplacèrent et améliorèrent ceux de Gaius en décidant qu’une créance pouvait être transférée à titre onéreux sans l’accord des deux parties d’origine. Cela signifiait qu’une dette pouvait être librement cédée contre valeur, sans le consentement ni la connaissance du débiteur. C’est probablement sur le conseil d’Ulpien que l’empereur Alexandre Sévère publia en 224 apr. J.-C. sa Constitution consacrant formellement cette liberté.

Cette étape essentielle signifiait que le crédit pouvait être intégré à la richesse personnelle, que l’on peut simplement définir comme tout ce qui peut être évalué dans un moyen d’échange. À l’époque des Pandectes de Justinien, en 553 apr. J.-C., le principe juridique de la transférabilité du crédit était bien établi et y fut incorporé, puis confirmé dans les Basiliques de l’Empire d’Orient, qui suivirent 339 ans plus tard.

Entre les Pandectes et les Basiliques, le principe selon lequel la monnaie tangible était la forme suprême de crédit, dont les formes inférieures tiraient leur valeur, s’imposa solidement dans les deux Empires romains et dans les nations qui leur succédèrent à travers l’Europe. Les grandes vagues de découvertes et de colonisation menées par ces nations au cours des siècles plus récents ont propagé non seulement leur christianisme, mais aussi leurs lois fondées sur des origines romaines.

Pendant un certain temps, la common law anglaise se trouva dans une situation confuse : elle avait hérité de précédents issus de Gaius, qui avaient cours lorsque les Romains quittèrent la Bretagne en 410 de notre ère, et avant les Pandectes de Justinien, plus d'un siècle plus tard. La Constitution de Sévère semble n'avoir pas été pleinement adoptée.

Toutefois, en ce qui concerne la transférabilité du crédit, et donc l'inclusion des créances au sein du patrimoine personnel, la situation fut régularisée lorsque les conflits entre la common law et la Cour de la Chancellerie, qui traitait des questions d'équité, furent supprimés en 1875, après le vote d'une loi habilitante en 1873. Par ailleurs, dans le droit américain antérieur à la Constitution, les Commentaries de Blackstone sur la common law anglaise constituaient le traité juridique de référence du droit américain, adoptant ainsi le droit romain. 

Tout le monde en dehors de l'Asie reposait, et repose encore, sur l'or en tant que monnaie légale. Les grandes civilisations asiatiques avaient leurs propres interprétations, qui aboutissent à la même conclusion. De plus, pendant des millénaires, les peuples sont parvenus indépendamment à la même conclusion : la monnaie est métallique, et l'or, l'argent et le cuivre se sont imposés. Le droit romain était l'expression de cette réalité. Quoi que disent les réglementations, et que les gouvernements confisquent l'or ou tentent de persuader leurs citoyens du contraire, la situation juridique demeure.

Définition et rôle du crédit

Si l'argument selon lequel l'or n'est plus de la monnaie contredit les faits humains et juridiques, le crédit, lui, est confondu avec la monnaie, parce qu'il est couramment présenté comme tel. De nos jours, ce que les gouvernements et les économistes appellent la masse monétaire est entièrement constitué de crédit. La meilleure façon de comprendre la différence est de considérer que le crédit est un accord entre deux parties, assorti d'une obligation correspondante sous la forme d'une dette. Il est classé parmi les actifs incorporels, n'ayant aucune existence matérielle. La monnaie n'est pas un contrat de crédit : elle est corporelle et possède une forme physique.

Le juriste romain Ulpien fut le premier à définir cette différence. Un depositum est un bien appartenant à une personne et confié à la garde d'une autre. Ainsi, un sac scellé de pièces d'or remis en garde à un banquier demeure la propriété du déposant, et la propriété n'en est pas transférée au banquier. Un exemple moderne est la relation de conservation, par laquelle une banque ou une institution similaire conserve des lingots d'or pour le compte de tiers, sans utiliser cet actif à ses propres fins et sans l'inscrire à son propre bilan.

Mais si une personne remet des pièces d'or à un banquier à la condition que celui-ci restitue la même valeur en pièces sur demande ou à une date ultérieure, il s'agit d'un mutuum, par lequel la propriété des pièces déposées est transférée au banquier, qui peut en disposer comme il l'entend. La valeur de ces pièces sera inscrite au bilan du banquier en tant qu'actif, avec un passif correspondant envers le déposant. C'est cela, le crédit, et la définition d'Ulpien est le fondement de toute l'activité bancaire et économique actuelle.

Par conséquent, le crédit est le transfert de propriété d'une personne à une autre, la seconde ayant l'obligation correspondante, ou dette, de restituer le bien à la première. Le crédit constitue l'ensemble du fondement de la banque actuelle, qui fut inventée par les Romains. Ils furent les premiers à utiliser les chèques et les lettres de change, mais ces formes de crédit ne circulaient pas comme moyens d'échange, étant limitées aux obligations entre parties directes. Tel était le fondement des Institutiones de Gaius, qui statuaient qu'un contrat de crédit ne pouvait être transféré à un tiers qu'avec l'accord du créancier et du débiteur.

Ulpien contredit ensuite Gaius, en statuant que le crédit était une richesse incorporelle. Traduit du latin, il a dit : « Sous le terme de richesse sont compris non seulement l'argent comptant, mais toutes choses, meubles et immeubles, qu'il s'agisse de choses corporelles ou de droits. »[iii] Il faut comprendre que la richesse est une propriété, corporelle comme incorporelle, dont la valeur peut être mesurée. La valeur d'un bien incorporel ne peut être mesurée que s'il peut être librement transféré. La décision antérieure de Gaius constituait un obstacle à l'évaluation du crédit et de l'obligation de dette correspondante, car elle exigeait l'aval des parties d'origine. 

En matière de crédit et d'activité bancaire, cinquante ans plus tard, les décisions d'Ulpien et de Paul remplacèrent et améliorèrent celles de Gaius en statuant que le crédit pouvait être transféré à titre onéreux sans l'accord des parties d'origine. Cela signifiait qu'une dette pouvait être librement vendue sans le consentement ni la connaissance du débiteur. C'est probablement sur le conseil d'Ulpien que l'empereur Alexandre Sévère publia en 224 apr. J.-C. sa Constitution officialisant cette liberté.

Cette étape décisive a permis d’intégrer le crédit au patrimoine personnel. À l’époque des Pandectes de Justinien, en 553 apr. J.-C., le principe juridique de la cessibilité du crédit était bien établi et y était incorporé ; il fut également confirmé dans les Basiliques de l’Empire d’Orient, qui suivirent 339 ans plus tard.

Entre les Pandectes et les Basiliques, le principe selon lequel la monnaie consistait en la possession d’or, d’argent et de cuivre physiques, dont le crédit tirait son origine, s’est solidement imposé dans les deux Empires romains et dans les nations qui leur ont succédé à travers l’Europe. Les grandes vagues de découvertes et de colonisation menées par ces nations au cours des siècles plus récents ont propagé non seulement leur christianisme, mais aussi leurs lois, fondées sur des origines romaines.

Les Chinois appelaient leur monnaie « monnaie volante »

Comme indiqué plus haut, les Romains ont inventé la banque sur laquelle repose la banque d’aujourd’hui. Mais les représentations de la monnaie sur papier, ou monnaie fiduciaire, ont été inventées par les Chinois. Vers 807 de notre ère, l’empereur Hien-Tsung, de la dynastie Tang, ordonna à tous les marchands et aux citoyens fortunés d’apporter leur or et leur argent au trésor public ; en échange, on leur remettait des billets appelés fei-ch’ien, ou « monnaie volante ». Elle portait ce nom parce qu’elle permettait de transférer de la valeur sur de longues distances sans avoir à transporter de numéraire. Il s’agissait d’un instrument de crédit inventé par des marchands chinois quelques années avant que l’empereur ne s’approprie cette invention à son seul profit. 

En peu de temps, on a vu apparaître le premier exemple non seulement de l’invention d’une monnaie fiduciaire, mais aussi de son emploi par l’État. C’était bien avant l’invention de la comptabilité moderne, mais on constate que, que cette monnaie volante soit née entre marchands ou ait été imposée aux citoyens par leur souverain, elle constituait un crédit entre parties, valorisé en théorie en monnaie physique. 

La tradition chinoise de la monnaie volante s’est poursuivie. Marco Polo nous a parlé du papier de Kubilai Khan, fabriqué à partir de feuilles de mûrier, émis comme crédit à l’intention des marchands, qui étaient contraints de lui remettre leur or et leur argent. Mais le commentaire le plus intéressant vient de Sir John Mandeville, qui se rendit en Chine quelque quatre-vingts ans après Polo. Dans ses Voyages, Mandeville écrivait, selon une traduction de l’anglais de l’époque de Chaucer :

« L’empereur peut dépenser autant qu’il le veut, sans mesure. Car il ne dépend de rien : il ne fabrique de monnaie qu’en cuir imprimé ou en papier… Et cette monnaie circule dans toutes ses provinces. Car là-bas et au-delà, on ne frappe aucune monnaie d’or ni d’argent. Et c’est pourquoi il peut la dépenser à volonté, et outrageusement. »[iv]

« Outrageusement » était le mot clé. Une bonne part de ce que Mandeville a écrit sur la Chine relevait de la fantaisie, mais cette description d’un État chinois pratiquant les mêmes manœuvres monétaires douteuses que celles que nous observons aujourd’hui sonne juste.

Plus de mille ans plus tard, et en écho à la monnaie volante chinoise, l’un des débats entre l’école historique allemande et l’école autrichienne d’économistes portait sur le droit de déterminer le moyen d’échange. Menée par Georg Knapp, qui publia Staatliche Theorie des Geldes en 1905, ouvrage traduit en anglais sous le titre The State Theory of Money en 1926, l’école allemande soutenait que la monnaie relevait de l’État, tandis que les Autrichiens estimaient qu’elle était l’affaire des acteurs économiques qui l’utilisent comme moyen d’échange.

En affirmant que le moyen d’échange relève de ses utilisateurs, les Autrichiens partent du principe que l’État n’a pas pour fonction d’user de son pouvoir législatif pour déterminer le fondement du moyen d’échange. La preuve de ce raisonnement se trouve dans l’abus du pouvoir d’émettre des billets de banque et d’autres titres de dette comme substituts de monnaie sans détenir la monnaie elle-même. Les effondrements répétés de la « monnaie volante » non adossée, de 807 à nos jours, témoignent de cette fraude commise par l’État à l’égard de ses administrés. Néanmoins, il s’agit d’un argument intransigeant qui, poussé jusqu’à sa conclusion logique, peut mener droit dans le mur. Nous devons considérer l’ensemble du sujet de la monnaie et du crédit d’un point de vue pratique.

Les puristes de l’école autrichienne soutiennent que l’État ne devrait jouer aucun rôle dans la détermination de la valeur du crédit en circulation et, comme indiqué plus haut, l’histoire leur donne raison. Mais les conditions modernes ont vu le crédit évoluer vers un système très sophistiqué, qui permet de régler les transactions sans heurt, sans que ses utilisateurs y songent. Revenir à une situation où l’État ne fournirait pas d’étalon monétaire au crédit constituerait un recul. Comment ferions-nous sans dollars, livres, euros ou yens ? Pourrions-nous réellement effectuer nos transactions quotidiennes en unités d’or au poids, ou en fractions de bitcoin ?

Ce n’est pas impossible, mais l’invention et l’usage d’unités monétaires ont réussi comme substituts de la monnaie au cours des derniers siècles parce qu’ils répondaient à un besoin réel. Le problème tient à l’abus systémique d’un système monétaire fondé sur le crédit. Et il n’existe pas de meilleur exemple de cet abus que le détachement progressif des substituts de monnaie émis par l’État, amorcé avec la Réserve fédérale sous la présidence de Benjamin Strong, après la Première Guerre mondiale. 

Cet abus a provoqué la ruée sur les réserves d’or, qui a culminé avec l’échec du pool de l’or de Londres à la fin des années 1960, puis avec la suspension des accords de Bretton Woods en 1971. Pour dissimuler la dernière en date d’une longue série de fraudes étatistes, le Trésor américain a lancé une campagne de propagande visant à nous persuader tous que son dollar a remplacé l’or en tant que monnaie. C’est un mensonge délibéré.

Quiconque examine les faits ne peut que conclure que les billets de la Fed et ses engagements envers les banques commerciales relèvent du crédit, dont la Fed est pleinement redevable. Cette dette envers le public figure clairement au passif du bilan de la Fed. En l’absence d’obligation de payer de l’or en échange des billets et des réserves bancaires présentés, il pourrait être tentant de penser que, si cette obligation existe sur le papier, elle n’existe pas dans la pratique.

C’est ce raisonnement qui persuade des économistes, y compris de nombreux successeurs de l’école autrichienne qui devraient pourtant savoir à quoi s’en tenir, qu’aujourd’hui, tout serait d’une manière ou d’une autre différent. Mais ils ne font que révéler un manque de compréhension désespérant de la distinction nette entre la monnaie corporelle et le crédit incorporel, les monnaies modernes relevant sans équivoque de cette dernière catégorie. 

Ancrer la valeur du crédit

Il existe une différence fondamentale de valeur entre une monnaie nationale et l’or. La valeur d’une monnaie nationale s’exprime comme moyen d’échange de biens et de services dans sa juridiction, tandis que la valeur de l’or et de ses substituts crédibles est internationale.

Dans sa mission de propagande visant à remplacer l’or par le dollar, le Trésor américain a joué sur son acceptation universelle pour la cotation des matières premières et le règlement du commerce international. Sa campagne était favorisée par le fait que tous ceux qui utilisaient le dollar le faisaient sans s’interroger sur sa valeur, et étaient donc mal armés pour comprendre les conséquences de l’abandon de l’or comme étalon de valeur du crédit. Penser que le dollar, ou toute autre monnaie d’ailleurs, remplace l’or comme étalon à l’aune duquel tout autre crédit est mesuré n’est vrai que pour un public national et repose entièrement sur la confiance de ses utilisateurs.

Outre son caractère international, le stock d’or disponible en surface a augmenté globalement au même rythme que la population mondiale, de sorte que son offre n’est ni inflationniste ni déflationniste. Quant aux monnaies fiduciaires, ce sont aujourd’hui de la « monnaie volante », qui ne peut être que du crédit. La monnaie sous forme de pièces d’or circule rarement, et toute l’économie repose sur le crédit. Aujourd’hui, même les pièces d’argent et de cuivre ont été dégradées en simple ferraille. Pour assurer leur survie, les monnaies doivent être librement échangeables auprès de leurs émetteurs contre de la monnaie corporelle, c’est-à-dire l’or.

Bien sûr, les gouvernements refusent la discipline d’un étalon-or pour la même raison que l’empereur Hien-Tsung de la dynastie Tang — rien de nouveau sous le soleil. La dépréciation « scandaleuse » que sir John Mandeville a relevée plus de cinq siècles après est un impôt prélevé sans douleur sur la population. Oubliez les statistiques gouvernementales intéressées : regardez plutôt les déficits budgétaires croissants dont presque tous les gouvernements se réjouissent — c’est ce qui compte vraiment, car il s’agit d’une dépréciation de la monnaie, processus qui se poursuit jusqu’à ce que les gens commencent à remarquer que le niveau général des prix semble augmenter parce que le pouvoir d’achat de la monnaie diminue.

Elle touche deux groupes de manière différente. Les négociants étrangers qui comptabilisent dans leur propre monnaie ne détiennent une autre monnaie que pour la liquidité de leurs échanges et pour spéculer contre leur propre monnaie. Ils sont donc les premiers à vendre une monnaie si leur confiance en elle s’amenuise. Le second groupe est constitué de ses utilisateurs nationaux qui, bien qu’ils souffrent de sa dépréciation, la reconnaissent généralement tardivement.

La valeur du dollar sur le marché des changes est donc déterminée en premier lieu par des influences étrangères. Le rôle des taux d’intérêt, lorsqu’ils sont correctement fixés par les marchés, est de compenser les étrangers pour leur perception du pouvoir d’achat futur de la monnaie. Il n’est pas de gérer les anticipations dans l’économie nationale. De par leur nature, les banques centrales sont incapables de gérer les taux d’intérêt, et visent de toute façon le mauvais groupe. Lorsque cela est compris, la faille qui consiste à répondre à des considérations nationales, toujours au premier plan des préoccupations des économistes et des décideurs, devient évidente.

Sans l’ancrage de sa valeur à l’or, le dollar devient instable. Depuis un siècle, des étrangers ont été dupés au point d’accumuler d’énormes quantités de crédit en dollars, bien supérieures à ce dont ils ont besoin à des fins commerciales. Aux quelque 33 000 milliards de dollars que le Trésor américain recense comme détenus par des étrangers s’ajoutent 85 000 milliards de dollars d’engagements en devises libellés en dollars auprès de banques non américaines, ainsi que 10 000 milliards de dollars d’euro-obligations. Avec plus de 120 000 milliards de dollars en suspens sur les marchés financiers, cela représente plus de quatre fois le PIB des États-Unis. 

Manifestement, l’expression « flying money » (argent volant) est appelée à nous hanter de nouveau. Entre la dette improductive, les pièges de la dette qui se referment sur les États-Unis et les autres gouvernements du G7, et une récession qui s’installe et creuse encore les déficits budgétaires, la confiance des créanciers étrangers dans la valeur du dollar fiduciaire sera sans nul doute ébranlée. La seule façon d’éviter cette catastrophe annoncée est de replacer le dollar sur un étalon-or crédible.

Cela a peu de chances de se produire, pour les raisons suivantes :

Le scénario le plus probable est que, face à un effondrement de l’économie mondiale provoqué par la dette, à une dégradation rapide de la note de crédit du gouvernement américain, à des déficits budgétaires qui explosent et à des pièges de la dette du G7 de plus en plus évidents, l’ensemble du système monétaire fondé sur le dollar se trouve confronté à une crise existentielle.

Le retour vers la monnaie réelle

Le dollar est si attaché à son statut fiduciaire qu’un effondrement de son pouvoir d’achat paraît inévitable. Depuis 1971, il a déjà perdu plus de 98 % de son pouvoir d’achat mesuré en monnaie réelle, c’est-à-dire en or, et ce malgré les tentatives du Trésor américain pour effacer l’or du système monétaire mondial.

La valorisation du dollar face aux autres devises est telle que, même si de fortes fluctuations sont probables, le dollar entraînera dans sa chute toutes les autres monnaies fiduciaires qui n’instaureront pas d’étalon-or crédible. Les méthodes permettant d’instaurer un étalon-or constituent un autre sujet, mais cela peut se faire avec la détermination d’éliminer les déficits budgétaires et de faire se retirer l’État autant que possible des activités économiques, en les laissant aux marchés libres.

Tout indique que le retour à la monnaie réelle sera mené par la Russie, dont les principaux conseillers économiques du président Poutine, en particulier Sergueï Glaziev, poussent déjà dans cette direction. En outre, la Russie a tenté sans succès d’inscrire à l’ordre du jour du sommet des BRICS à Johannesburg, en août dernier, une monnaie de règlement commercial adossée à l’or, apparemment bloquée par l’Inde et la Chine. Mais la Russie assumera la présidence des BRICS dans trois semaines et fixera l’ordre du jour.

Avec une dette représentant environ 20 % du PIB, une position exportatrice solide et un impôt sur le revenu de base de 13 %, la Russie est bien placée pour replacer le rouble sur un étalon-or. Le principal frein est l’incidence économique sur la Chine, qui dépend fortement des exportations, même si ses projets à long terme visent à réduire cette dépendance à l’égard des ventes vers l’Amérique et l’Europe. Mais cela prend du temps, et à cause de la mauvaise gestion économique des États-Unis, le temps devient une denrée rare.

Il ne fait aucun doute que la Chine surveille attentivement l’évolution du dollar et qu’elle est prête à se protéger des retombées en adossant le yuan à l’or, mais elle ne veut pas être perçue comme l’instigatrice d’une crise du dollar. 

Les véritables victimes de l’étalon-dollar ont été les pays émergents, dont les monnaies manquent de crédibilité relative et s’échangent sur des marchés étroits. Certes, leurs régimes n’ont pas arrangé les choses en injectant de fortes doses de mauvaise gestion et, souvent, de corruption dans la valeur de leurs monnaies. En outre, ils se sont retrouvés piégés par des emprunts antérieurs en dollars contractés auprès du FMI, qui ont été mal investis et doivent être remboursés. Et l’époque où leurs dirigeants dépendaient de l’aide étrangère, dont une bonne part finissait dans leurs poches, est révolue. Et c’est à Nairobi que l’ambassade de Russie a confirmé qu’une nouvelle monnaie de règlement commercial adossée à l’or figurerait à l’ordre du jour des BRICS.

Deux hommes se serrant la main devant des drapeaux

Description générée automatiquement

L’illusion du bitcoin

Les spéculateurs et les petits investisseurs voient si bien que les monnaies sont de plus en plus dépréciées qu’ils se laissent simplement éblouir par les mathématiques du bitcoin. Le plus simple à comprendre est que, si l’on invente une forme de monnaie dont l’expansion est plafonnée, sa valeur est vouée à augmenter, mesurée dans une monnaie en expansion rapide. Cela a conduit ses partisans à prédire des prix de 250 000 dollars et plus ; qui ne voudrait y croire ?

Indépendamment de la controverse sur la question de savoir si le bitcoin a ou aura un jour le statut de monnaie, il est porté à la hausse par presque tous ceux qui y participent, car ils comptent en tirer d’énormes profits, en quoi donc ? En dollars, ou dans leur propre monnaie. Tout le monde affirme qu’il retire l’initiative monétaire à l’État pour la rendre au peuple, à qui elle devrait appartenir, mais ils ne font que spéculer pour un gain, sans intention de conserver leurs bitcoins pour les dépenser lorsque succédera à notre monde dysfonctionnel un monde sans loi.

Comme les économistes qui ne font pas la distinction entre monnaie et crédit, les « hodlers » de bitcoin semblent penser que la monnaie et le crédit sont une seule et même chose. Cela ferait apparemment du bitcoin une meilleure réserve de valeur que l’or, dont la quantité augmente à mesure qu’il est extrait. Mais dans leur pays de Cocagne, si le moyen de paiement en circulation dans le monde se limite à 21 000 000 de bitcoins, dont la valeur est conçue pour continuer à augmenter, la création de crédit cessera pratiquement. Le monde reviendra aux conditions féodales qui existaient avant que le crédit ne permette de financer la révolution industrielle.

Le bitcoin n’est ni un substitut de l’or ni un concurrent de celui-ci pour le statut de monnaie. Les adeptes de l’illusion du bitcoin ne saisissent pas l’importance de la stabilité des prix, qui ne découle que d’un crédit dont la valeur est solidement ancrée à l’or, ni le fait que l’or est reconnu comme monnaie partout, alors que le bitcoin n’est réputé l’être que parmi ses partisans en quête de profit. 

La monnaie est, et n’a jamais été autre chose que, l’or, l’argent et le cuivre métalliques. Et le seul étalon monétaire praticable est celui du métal qui n’a presque aucun autre usage que celui de réserve de valeur : l’or.


[i] @MacleodFinance

[ii] Les Lumières écossaises en sont un exemple : elles ont suivi l’introduction des crédits de caisse par la Royal Bank of Scotland dans les années 1720. Celle-ci a engendré une révolution commerciale créatrice de richesse, suivie de l’épanouissement de Burns, Hume et Smith.

[iii] Voir The Theory of Credit de HD Macleod, chapitre 1, 11.

[iv] Ibid.

Retour aux analyses Goldmoney