L'Inde et l'or

Le gouvernement indien a récemment fait la une des journaux avec ses tentatives de s'approprier l'or détenu par ses citoyens.

Il affirme qu'il est dans l'intérêt national de restreindre les importations d'or, ce qui réduirait le déficit commercial de l'Inde. En conséquence, les Indiens sont invités à déposer leur or physique dans les banques, moyennant un rendement promis de 2,5 %.

Le gouvernement a indiqué que cet or servira à approvisionner les bijoutiers et d'autres utilisateurs nationaux, en remplacement des importations. Par ailleurs, il a annoncé le lancement d'une obligation adossée à l'or, dont le Premier ministre Modi a dit, et je cite : « Les gens n'obtiendront pas de lingot d'or, mais un morceau de papier qui aura la même valeur que l'or. Lorsque vous rendrez ce morceau de papier, vous recevrez de l'argent selon la valeur de l'or à ce moment-là. Vous n'aurez plus besoin d'acheter de l'or ni de vous soucier de l'endroit où le conserver. »

Le World Gold Council prête son nom à l'émission de pièces, qui fait partie de ce que le gouvernement appelle, avec une honnêteté désarmante, son programme de monétisation de l'or. Cependant, seuls 4 kilos seront initialement frappés, sous forme de pièces de 5 et 10 grammes, ce qui ressemble à peine plus qu'un coup de communication pour l'ensemble du programme, empruntant l'authenticité du WGC.

Avec sagesse, le public, tant à titre individuel qu'en tant que représentant de communautés religieuses, n'en veut pas. Il n'est manifestement pas intéressé par un partage de la possession avec le gouvernement, et le programme de dépôt n'a attiré que 400 grammes au cours des deux premières semaines. Les médias avancent que cela tient à la réticence des gens à déclarer leurs avoirs en raison des implications fiscales. Si cela comporte peut-être une part de vérité, la véritable raison est peut-être bien plus simple, mais inavouable : les gens n'ont pas confiance dans le gouvernement pour garder leur or.

Les gens ont des raisons de se méfier. Le gouvernement indien a une longue histoire de destruction des richesses personnelles. La dynastie Nehru a adopté des politiques socialistes d'extrême gauche, jusqu'à ce que son parti du Congrès soit finalement écarté du pouvoir en 2004. Il était alors naturel que le nouveau Premier ministre indien, Manmohan Singh, adopte pleinement le keynésianisme, qui, en tant que capitalisme au cœur socialiste, séduit universellement les politiques. Par conséquent, un noyau dur de mentalités hostiles à l'épargnant et à la monnaie saine demeure au cœur du gouvernement indien, malgré le succès impressionnant des politiques économiques actuelles de l'Inde.

Les économistes du gouvernement présentent le déficit commercial comme un problème du secteur privé. Or le secteur privé paie toujours ses biens, même importés, et il lui est impossible, hormis par des décalages dans le temps, de générer à lui seul un déficit commercial. Les déficits commerciaux sont toujours la conséquence des interventions gouvernementales et de l'inflation monétaire ; l'excuse selon laquelle les importations d'or seraient responsables des déficits commerciaux ne tient donc guère. Il s'agit plutôt du fait que le gouvernement indien a toujours voulu s'approprier l'épargne de son peuple à ses propres fins. L'attrait du programme actuel sur l'or pour le gouvernement tient à l'espoir d'acquérir de l'or tangible en échange de papier créé à partir de rien. L'argument selon lequel, si les gens n'importaient pas d'or, le déficit disparaîtrait comme par magie, relève donc de la propagande.

L'histoire de cette approche des déficits remonte loin en Inde. Les contrôles des capitaux ont d'abord été instaurés par les Britanniques en 1942 comme mesure de guerre ; après l'indépendance, ils sont devenus un ensemble complexe de restrictions dont la violation était traitée comme une infraction pénale. L'adoption du premier Gold Control Act en 1962 a interdit les prêts sur or consentis par les banques. Elle a été suivie du Gold Control Act de 1968, qui interdisait expressément la détention de lingots et de pièces. Ces lois ont constitué une énorme erreur, car elles ont donné naissance à un trafic de contrebande florissant, qui a même alimenté le trafic de drogue et d'autres activités du marché noir. La demande du public en or n'a pas faibli, et les Gold Control Acts ont finalement été abrogés en juin 1990.

Cependant, le gouvernement indien a continué de considérer l'acquisition d'or physique par le public comme une thésaurisation d'actifs soustraits à l'emprise de l'État. Les importations d'or ont atteint des niveaux record en 2012, puis le gouvernement a imposé une série de droits d'importation tout au long de 2013, ce qui, comme on pouvait s'y attendre, n'a fait qu'alimenter la contrebande. Les leçons de l'histoire semblaient ignorées. Toutefois, cette période a coïncidé avec la nomination de Raghuram Rajan au poste de gouverneur de la Reserve Bank of India, la banque centrale.

Rajan avait été économiste en chef du FMI pendant trois ans, de 2003 à 2006. Il est devenu une figure respectée de l'establishment et aurait bénéficié du plein soutien de la Banque des règlements internationaux. Il croit fermement à la déréglementation et on peut lui attribuer des politiques monétaires qui ont réussi à réduire le taux d'inflation des prix tout en favorisant un progrès économique significatif. Sa nomination a incontestablement été un succès. Cependant, Rajan a joué un rôle central dans le rétablissement de restrictions de contrôle sur l'or, contrairement à ses principes de déréglementation, et il devait savoir que celles-ci ne réussiraient pas.

Le contexte mondial est essentiel pour comprendre cette contradiction, car les banques centrales occidentales étaient et demeurent préoccupées, en privé, par la demande de métal précieux en forte croissance de la Chine comme de l'Inde. Ces pays, qui comptent ensemble 2,5 milliards d'habitants, absorbaient bien plus que ce que les mines et le recyclage des déchets pouvaient fournir, vidant les coffres européens et conduisant potentiellement à une crise de l'or sur les marchés de capitaux. Pour cette raison, de forts indices circonstanciels laissent penser que Rajan a, dans les faits, été nommé par l'establishment bancaire central occidental avec pour mandat de freiner les achats d'or physique en Inde.

Toutes les tentatives de Rajan d'imposer des taxes et des quotas de réexportation sur le métal précieux ont lamentablement échoué, sans surprise pour personne, et ont pour la plupart été annulées. L'actuel programme de monétisation de l'or ressemble à une nouvelle tentative de réduire la demande du public, un plan B coïncidant avec Diwali, période où la demande est à son maximum et susceptible d'exercer une pression considérable sur les stocks occidentaux appauvris. On pourrait raisonnablement y voir le signe d'une panique grandissante dans les cercles bancaires centraux occidentaux, et la preuve que le plan initial visant à réduire la demande indienne de métal précieux n'a pas produit les résultats escomptés.

L'avenir de l'Inde en Asie

L'adhésion prévue de l'Inde à l'Organisation de coopération de Shanghai est à l'origine du changement de politique, qui est passé d'un simple découragement des importations à une politique d'acquisition par l'État de l'or détenu par des particuliers.

En tant que futur membre de l'OCS, l'Inde représentera, avec les autres membres, environ la moitié de la population mondiale. Une intégration sans heurts de l'Inde est impérative, tant pour elle que pour l'OCS, et contribuera à garantir ses perspectives économiques futures. Mais pour tirer le meilleur parti de son adhésion, elle devra se conformer aux politiques économiques et monétaires communes de l'OCS. L'Inde réussit remarquablement bien le développement de son économie, mais elle rencontre un problème majeur sur le plan monétaire.

Compte tenu de sa taille, l'Inde possède trop peu d'or pour faire partie d'une organisation qui intégrera presque certainement l'or dans son système monétaire. La Chine et la Russie, partenaires principaux de l'OCS, ont accumulé activement du métal précieux ; avec la demande du secteur privé chinois, cela représente la majorité de l'offre minière mondiale. De plus, ces deux pays sont les plus grands producteurs miniers, avec 700 tonnes par an à eux deux, et il ne fait guère de doute qu'une partie de cette production est soustraite aux marchés mondiaux. Leurs actions montrent clairement que l'or est destiné à être intégré au yuan et au rouble selon des modalités encore non divulguées, et que les dirigeants de ces pays estiment que l'or est essentiel à la réussite future de l'OCS. L'ampleur de leur soutien à des politiques de monnaie saine et le succès du futur régime monétaire sont discutables, mais là n'est pas la question. L'essentiel est que, pour assurer sa position future en Asie et au sein de l'OCS, l'Inde doit posséder de l'or, et en grande quantité.

Le gouvernement indien est parvenu à acquérir 200 tonnes auprès du FMI en 2009, ce qui a porté ses avoirs à seulement 558 tonnes. Il ne peut pas acquérir de quantités supplémentaires d’or suffisantes par des achats sur le marché, en particulier si ses propres citoyens lui font concurrence pour obtenir du métal précieux. Bien entendu, l’État n’aurait aucun besoin de détenir d’importantes réserves s’il était disposé à laisser les marchés fonctionner librement. C’est le fondement de la politique chinoise depuis 2002 : le gouvernement encourage activement ses citoyens à accumuler de l’or pour eux-mêmes, allant jusqu’à en vanter les avantages dans des campagnes publicitaires. Il est clair que la Chine reconnaît la nécessité d’une large distribution de l’or au sein de sa population dans le cadre d’une politique monétaire globale. Mais l’Inde est limitée par la combinaison d’une méfiance générale de l’État à l’égard des marchés libres et de son engagement auprès de la Banque des règlements internationaux d’aider à contrôler le marché de l’or en réduisant la demande du secteur privé.

Le gouvernement indien ne voit donc d’autre option que d’obtenir auprès de ses citoyens suffisamment d’or pour tenir sa future position au sein de l’OCS. Et si le programme actuel de monétisation de l’or échoue, l’Indien ordinaire et son temple devront faire face à la perspective d’une confiscation pure et simple par l’État.

Les citoyens indiens devraient être attentifs à ce qui se passe en coulisses, et les observateurs occidentaux devraient suivre ce dossier avec attention. Le gouvernement indien est en passe de faire ce que font tous les gouvernements pour s’emparer de l’or de leurs citoyens : d’abord par des moyens loyaux, puis par des moyens déloyaux lorsque les premiers échouent. Une fois leur or entré dans les caisses de l’État, les Indiens ne le reverront jamais.

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