L’évolution du crédit

Cinquante et un ans après la fin des accords de Bretton Woods, le système des monnaies fiduciaires semble s’acheminer vers un point de crise pour le dollar américain en tant que monnaie internationale. La bataille pour le contrôle des approvisionnements mondiaux en énergie, en matières premières et en céréales prolonge une guerre financière de plus en plus intense entre le dollar, d’une part, et le renminbi et le rouble, d’autre part.

Il apparaît de plus en plus clairement que l’ampleur d’une révolution industrielle naissante en Asie contraste fortement avec le déclin de l’Occident, dans un rapport de population de 87 à 13. Le rôle du dollar comme unique monnaie de réserve n’est pas adapté à cette réalité.

Des commentateurs avancent que les défaillances du système actuel exigent une remise à zéro à l’échelle mondiale. Ils imaginent qu’elle serait organisée par les gouvernements, alors même que le système monétaire mondial des gouvernements est en train de faillir. Prisonnière de la macroéconomie keynésienne, la compréhension commune de la monnaie et du crédit est elle aussi insuffisante.

Cet article replace dans leur contexte la monnaie, la devise et le crédit, ainsi que leurs relations. Il souligne que le crédit dans une économie est bien supérieur à ce qu’enregistrent officiellement les chiffres de la masse monétaire, et il explique comment des quantités relativement faibles de pièces d’or peuvent stabiliser tout un système de crédit.

C’est la seule solution durable à la crise croissante de la monnaie fiduciaire, et il est au pouvoir d’au moins certaines banques centrales de mettre en œuvre des étalons de pièces d’or en mobilisant leurs réserves.

Évolution ou révolution ?

De grands changements se préparent dans le système financier et monétaire mondial. Les monnaies fiduciaires sont totalement détachées de l’or depuis cinquante et un ans, depuis la fin des accords de Bretton Woods, et elles sont depuis lors vaguement arrimées au roi des rats des monnaies, le dollar. Mesuré en monnaie, c’est-à-dire en or, qui est et a toujours été la seule monnaie, le roi des rats a perdu plus de 98 % de son pouvoir d’achat relatif durant cette période. Depuis le choc Nixon, lorsque les accords de Bretton Woods ont été suspendus à titre temporaire, la dette du gouvernement américain est passée de 413 milliards de dollars à environ 30 000 milliards, soit un multiple de 73. Et compte tenu des engagements légaux et autres du gouvernement américain, rien n’indique qu’elle se stabilise.

Cette dépréciation extraordinaire s’est jusqu’ici déroulée de manière relativement ordonnée, parce que le reste du monde a accepté le statut hégémonique du dollar. Le dilemme de Triffin a permis aux États-Unis de mener des politiques économiquement destructrices sans compromettre la monnaie de façon catastrophique. Naturellement, cela a nourri chez le gouvernement américain la conviction complaisante que non seulement le dollar perdurera, mais qu’il pourra continuer à servir les intérêts stratégiques de l’Amérique. Mais l’émergence de superpuissances rivales en Asie a commencé à remettre en cause ce statut, et il en a résulté une guerre froide financière, une lutte géopolitique de positions, en particulier entre le dollar et le renminbi chinois, dont l’influence dans les affaires financières mondiales a progressé depuis la crise Lehman de 2008.

Le public ne comprend les guerres que lorsqu’elles revêtent une forme physique. Les manœuvres financières et de crédit entre blocs émetteurs de monnaie lui échappent. Mais comme dans toutes les guerres, il y a au bout du compte un vainqueur et un perdant. Et depuis que la Russie, puissance mondiale des matières premières, s’en est mêlée ces dernières semaines, l’Amérique a continué d’utiliser le statut de sa monnaie pour pénaliser les Russes, comme si elle punissait un État mineur qui contestait son hégémonie. Il en résulte que la guerre froide financière est devenue très chaude et qu’elle est désormais aussi une bataille des matières premières.

Introduire les matières premières dans le conflit est lourd de conséquences imprévues. Selon la manière dont les Russes répondront aux sanctions menées par les États-Unis, ce qu’ils n’ont pas encore fait, la situation pourrait s’aggraver. En Occident, nous nous sommes rassurés en croyant que l’économie russe est à bout de souffle et que Poutine devra soit céder rapidement aux pressions des sanctions, soit être évincé par son propre peuple lors d’un coup d’État. Mais c’est une vision unilatérale. Même si elle contient une part de vérité, elle ignore les conséquences des échecs militaires de Poutine sur le terrain en Ukraine jusqu’à présent, et son désir probablement désespéré de riposter avec la seule arme non nucléaire dont il dispose : les exportations russes de matières premières.

Il peut considérer que l’Occident se nuit à lui-même et qu’aucune autre action n’est guère nécessaire. Et il est certain que le fait que la Chine ait constitué des stocks de la majeure partie des ressources céréalières mondiales donne à la Russie un pouvoir accru en tant que fournisseur marginal. Poutine peut se permettre de ne pas restreindre les exportations de denrées alimentaires et d’engrais, en imputant à la politique américaine la famine que subiront presque certainement tous les pays non belligérants. Il pourrait paralyser les industries technologiques occidentales en interdisant ou en limitant les exportations de métaux rares, qui intéressent peu les auteurs de gros titres de la presse populaire. Il pourrait exploiter la grande faille laissée dans le régime de sanctions en fournissant à la Chine les matières premières et l’énergie dont elle a besoin à prix réduit. Et la Chine pourrait aggraver le problème pour l’Occident en restreignant ses exportations de matières premières stratégiques, au motif qu’elles sont nécessaires à ses propres besoins de production.

Alors que tout le monde se concentre sur ce qui se voit, ce qui ne se voit pas est ignoré. Les matières premières sont la manifestation visible d’une guerre commerciale, alors que leur paiement ne l’est pas. Pourtant, c’est dans le flux de crédit, du côté des paiements, que se livre la bataille pour le statut hégémonique. Les Américains et leurs épigones en Europe ont tenté de couper les paiements du commerce russe via le système SWIFT, censé être indépendant. Et même la Banque des règlements internationaux, qui avait conservé sa neutralité durant la Seconde Guerre mondiale en traitant à la fois avec l’Allemagne nazie et les Alliés, se range aujourd’hui du côté de l’Occident.

Mais prenons un instant du recul pour mesurer l’ampleur de la position de l’Occident dans un contexte mondial, car ce sera un facteur déterminant pour savoir si l’hégémonie du dollar survivra à ce conflit. D’un côté, nous voyons l’Amérique, l’UE, le Japon, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. En termes de population, cela représente respectivement environ 335, 447, 120, 65, 38, 26 et 5 millions de personnes, soit un total de 1 036 millions, seulement 13 % de la population mondiale. Les Saoudiens l’ont fait comprendre de façon éloquente, eux qui veulent maintenant parler avec Poutine plutôt qu’avec Biden. Dès 2014, l’auteur de ces lignes a été informé par un directeur d’une grande raffinerie suisse que des clients arabes envoyaient des barres LBMA de 400 onces pour qu’elles soient refondues en barres chinoises d’un kilo de titre quatre-neuf. La véritable monnaie l’avait vu venir il y a au moins huit ans.

Même si les politiques extérieures des États-Unis ne finissent pas par saper le statut mondial du dollar, il devient clair que le roi des rats des monnaies est menacé dans son existence même. Et la Fed, responsable de la politique monétaire intérieure, de concert avec l’administration Biden, le sape aussi de l’intérieur en tentant de gérer une économie américaine défaillante par l’accélération de sa dépréciation.

Un parieur serait donc peu enclin à miser sur une issue favorable pour le dollar. Que le dollar subisse une crise ou simplement un déclin accéléré, de même que Nixon a changé l’ordre monétaire mondial en 1971, celui-ci changera de nouveau. De nombreux commentateurs, y compris aux États-Unis, reconnaissent que la situation actuelle n’est pas satisfaisante et appellent à une réinitialisation financière et monétaire. Et l’on suppose que le gouvernement américain et sa banque centrale devraient élaborer un plan.

L’idée que le préposé aux transats puisse sauver le navire du naufrage en réarrangeant les chaises longues pose deux problèmes majeurs. La première erreur consiste à soutenir que la monnaie est la prérogative exclusive de l’État et ne doit pas être décidée par ceux qui l’utilisent. C’était l’erreur fondamentale de la Théorie étatique de la monnaie de Georg Knapp, publiée en 1905. Elle s’est conclue par l’Allemagne imprimant de la monnaie pour s’armer dans l’espoir de gagner : elle n’a pas gagné, et l’Allemagne a fini par détruire son papiermark.

La seconde erreur est que presque personne ne comprend la monnaie elle-même, comme le montre l’ensemble de l’establishment financier, des gouvernements jusqu’aux jeunes gérants de fonds, qui pensent que leurs devises sont de la monnaie. Les commentateurs qui appellent à une réinitialisation sont eux-mêmes dans le noir.

Les événements trancheront le sort des erreurs qui sous-tendent la Théorie étatique de la monnaie, et diront s’il s’agira d’une évolution ou d’une révolution. Mais nous pouvons au moins tenter d’expliquer ce qu’est la monnaie à un public moderne, afin de mieux comprendre les exigences et les conditions de réussite d’un nouveau système monétaire.

À quoi sert la monnaie ?

L’explication économique classique de la fonction de la monnaie, antérieure à Keynes, était énoncée dans la loi de Say, également connue sous le nom de loi des débouchés. Jean-Baptiste Say, économiste français, écrivait dans son Traité d’économie politique, publié en 1803 :

« Un produit à peine créé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour toute la valeur qu’il possède. »

Et :

« Chacun de nous ne peut acheter les productions des autres qu’avec ses propres productions, et la valeur que nous pouvons acheter est donc égale à la valeur que nous pouvons produire. Plus les hommes peuvent produire, plus ils achèteront. »

La monnaie ou le crédit constitue, après le troc, le lien entre la production et la consommation et facilite l’échange entre les deux. Ce qu’il faut produire et ce qui est nécessaire en échange relève des personnes engagées dans chaque transaction. Le moyen d’échange utilisé est lui aussi une décision de chacune des parties. Elles tendent à utiliser un moyen commode et largement accepté par les autres.

La loi de Say a été redéfinie à tort, puis rejetée par Keynes, qui l’a ramenée à ceci : « … que le prix de demande globale de la production dans son ensemble est égal au prix d’offre globale pour tous les volumes de production équivaut à la proposition selon laquelle il n’existe aucun obstacle au plein emploi. » Cette formule a ensuite été abrégée en « l’offre crée sa propre demande ». Cette altération de la vérité par Keynes conduisait à son invention erronée de la macroéconomie mathématique (ou visait-elle à la justifier ?). Elle est tout simplement fausse.

Say soulignait seulement que nous divisons notre travail parce que c’est le moyen de production le plus efficace pour améliorer la condition humaine. Cela est incontestable, même pour les keynésiens aux œillères. La monnaie, ou plus exactement le crédit, joue deux rôles dans cette division du travail. Le premier est celui de moyen de financer la production, car les biens doivent être fabriqués avant d’être vendus et des dépenses, sous forme de paiements préalables à la vente, doivent être engagées. Le second est d’être l’intermédiaire communément admis entre la vente des produits et leurs acheteurs. Au lieu d’affirmer que l’offre crée sa propre demande, si l’on dit plutôt que les gens fabriquent des biens afin de pouvoir acheter les produits et services qu’ils ne produisent pas eux-mêmes, cela est si manifestement vrai que Keynes et ses théories intéressées ne tiennent plus debout. Et, surtout, le plein emploi n’a rien à voir avec cela.

La monnaie en jeu est toujours du crédit. Même le fait de prêter des pièces d’or à un entrepreneur pour qu’il fabrique quelque chose relève du crédit, puisque ces pièces doivent être remboursées. Si les pièces d’or sont le moyen de paiement entre la production et la consommation, elles constituent le stockage temporaire de la production avant qu’elle ne soit dépensée. En ce sens très étroit, elles représentent le crédit de la production qui sera dépensée. La qualité principale de l’or, qui est incontestablement de la monnaie lorsqu’il est au repos, est de ne comporter aucun risque de contrepartie et d’être cédé en dernier.

Il faut retenir que la monnaie en circulation est un sous-ensemble du crédit au sens large et constitue la définition la plus étroite des moyens de circulation. Mais même sous un étalon-or, l’or n’est presque jamais utilisé dans les transactions et circule rarement. Cela tient en partie à un effet de la loi de Gresham, selon lequel il n’est échangé contre des formes de crédit inférieures qu’en dernier recours, et en partie au fait qu’il est moins commode que le transfert de billets de banque ou les écritures passées dans les livres des banques. De loin, les formes les plus courantes de moyens de circulation sont le crédit sous forme de billets émis par une banque centrale et le crédit transférable dû par les banques à leurs déposants.

Cependant, pour évaluer un remplacement concret du système actuel fondé sur les monnaies fiduciaires, nous devons aussi reconnaître que le crédit est beaucoup plus vaste que celui qui est enregistré comme circulant par le biais du système bancaire. Nous connaissons de mieux en mieux le terme « banques parallèles », dont la plupart sont des canaux de transmission du crédit plutôt que des créateurs de crédit. Mais il existe sans aucun doute, en circulation, un crédit supplémentaire issu des banques parallèles, équivalent au crédit bancaire officiellement enregistré, qui n’est pas pris en compte dans les statistiques de la masse monétaire. Il existe en outre, dans toute économie, des formes de crédit plus larges encore.

Définir le crédit

Pour approfondir notre compréhension du crédit, nous devons définir le concept fondamental de crédit :

Le crédit est tout ce qui n’a aucune utilité directe, mais qui est accepté en échange d’autre chose, dans la conviction ou la confiance que nous avons le droit de l’échanger à nouveau.

Il s’agit du droit à un paiement futur, pas nécessairement en monnaie ou en devise. Ce n’est pas le transfert d’un bien, mais un droit à un paiement futur.[i] Par conséquent, la forme de crédit la plus courante est un accord entre deux parties, qui n’a rien à voir avec le crédit bancaire en tant que tel.

Le crédit bancaire n’est que le sous-ensemble le plus visible et le mieux enregistré de la quantité totale de crédit dans une économie. Et tout l’univers des produits dérivés, des contrats à terme (futures et forwards) et des options constitue également du crédit portant sur une action différée dans le temps, en plus du crédit bancaire. On estime que la masse monétaire M3 mondiale équivaut à 40 000 milliards de dollars, soit environ 3 % des investissements, des produits dérivés et des cryptomonnaies, qui sont tous des formes de crédit : des droits et des promesses de paiements futurs en crédit ou en monnaie.[ii] Et cela s’ajoute aux accords de crédit privés entre particuliers, ainsi qu’entre entreprises et particuliers, qui sont extrêmement courants.

La position couramment défendue par les partisans d’une monnaie saine de l’école autrichienne est que le crédit bancaire devrait être remplacé par des banques de dépôt de type dépositaire et des organisateurs de financement distincts. Mais compte tenu de la définition large du crédit dans le monde réel, supprimer le crédit bancaire semble intenable dès lors que les individus sont libres d’accorder des montants multiples de crédit et que la grande majorité de la création de crédit se situe en dehors du système bancaire.

Prenons le cas d’un bookmaker qui accepte des paris sur une course de chevaux. Avant l’événement, il assume des obligations représentant plusieurs fois le capital de son entreprise, en échange desquelles ses clients parieurs le paient en billets de banque ou par tirages sur du crédit bancaire. Une fois la course terminée, il conserve les mises des perdants et doit payer les détenteurs des paris gagnants. Il a envers les gagnants des dettes qui ne s’éteignent que lorsque ceux-ci encaissent leurs gains. Malgré des différences de procédures et de risques encourus, il y a, en principe, peu de différence entre l’activité d’un bookmaker et celle d’une banque commerciale : tous deux sont des négociants en crédit. On peut soutenir que le bookmaker dispose du modèle économique le plus solide.

La restriction imposée à un individu qui accorde du crédit à autrui est sa responsabilité potentielle si ce crédit est réclamé. L’injustice du système actuel ne tient pas à ce que le crédit bancaire soit autorisé, mais à ce qu’il le soit avec une responsabilité limitée. La solution consiste sûrement à faire en sorte que tous les fournisseurs de crédit soient responsables des risques encourus. Les banques agréées et leurs actionnaires devraient être soumis à une responsabilité illimitée. Il est même concevable que le capital coté d’une banque excessivement endettée se négocie à des valeurs négatives si les actionnaires risquent des appels illimités sur leur patrimoine. Cela devrait favoriser la responsabilité dans les prêts bancaires. Cela n’éliminera pas le cycle d’expansion et de contraction du crédit bancaire, mais en atténuera certainement l’impact perturbateur.

Variations du pouvoir d’achat d’un moyen d’échange

Un examen rigoureux du crédit, terme général qui désigne les moyens d’échange, y compris les promesses futures, montre que les statistiques officielles de la masse monétaire ne représentent qu’une part infime, et toujours plus réduite, de l’ensemble du crédit dans une économie. Nous devons tenir compte de ce fait lorsque nous examinons l’effet des variations de la quantité officielle de monnaie sur le pouvoir d’achat des unités du moyen d’échange (c’est-à-dire le crédit sous forme de billets en circulation et de crédit bancaire commercial : M1, M2, M3, etc.).

Un ralentissement de l’activité économique doit être envisagé dans un sens plus large. Si, par exemple, je dis à mon voisin que, s’il s’en occupe, je prendrai en charge la moitié du coût de la clôture séparant nos propriétés, je lui ai offert un crédit sur la foi duquel il peut engager un fournisseur et un installateur de clôtures. Toutefois, si, entre-temps, ma situation a changé et que je ne peux pas tenir ma promesse, l’accord de crédit avec mon voisin est retiré et la clôture risque de ne pas être installée.

Un père peut promettre à son fils une allocation pendant ses études universitaires. Il s’agit d’un accord de crédit assorti de prélèvements périodiques pendant toute la durée du cursus. Plus tard, le père peut promettre de l’aider à acheter un logement pour son fils. Ce sont des promesses dont la valeur est particulière et précaire. Elles ne seront valables que tant qu’elles resteront finançables. Si les conditions économiques générales se dégradent, cela résulte presque certainement davantage du retrait d’accords de crédit non enregistrés entre particuliers et petites entreprises, comme les commerces de proximité, que d’une contraction directe du crédit bancaire.

La compréhension de ces faits, ainsi que des changements de comportement humain qui ne peuvent être enregistrés statistiquement, explique en grande partie l’absence de corrélation entre les mesures du crédit (c’est-à-dire la masse monétaire au sens large) et les prix. L’équation des échanges (MV=PQ) ne rend même pas compte d’une part convenable de la relation entre la quantité de crédit dans une économie et les prix. Notre compréhension du paysage plus large du crédit contribue à résoudre un mystère qui tourmente les économistes monétaires depuis que David Ricardo a proposé cette relation il y a plus de deux siècles. En théorie, une augmentation de la quantité de crédit mesurable (c’est-à-dire la monnaie présente dans le système bancaire) entraîne une hausse proportionnelle des prix. Même en tenant compte des artifices statistiques, cela est manifestement faux, comme l’illustre la figure 1.

Illustration accompanying L’évolution du créditLa figure 1 montre qu’au cours des soixante dernières années, la mesure la plus large de la masse monétaire en dollars américains a été multipliée par près de soixante-dix, alors que les prix ont été multipliés par environ neuf. L’équation des échanges l’explique en nous persuadant que chaque unité monétaire circule moins, de sorte que l’augmentation de la quantité de monnaie a, d’une manière ou d’une autre, moins d’effet sur les prix. Cette interprétation est cohérente avec le rejet par Keynes de la loi de Say. Cette loi nous enseigne que nous réalisons tous des profits et/ou percevons des salaires, ce qui, sur une année, signifie que nous ne pouvons dépenser et épargner qu’une seule fois. Cela correspond à une vitesse de circulation constante égale à l’unité. À la place, les économistes mathématiciens ont introduit une variable, V, qui ne fait qu’équilibrer une équation qui ne devrait pas exister.

Cela ne veut pas dire que l’expansion du crédit n’affecte pas le pouvoir d’achat d’une monnaie. La logique le confirme. Mais une compréhension de l’étendue réelle du crédit dans une économie confirme que la somme de la monnaie et du crédit bancaire enregistré ne représente qu’une petite partie du tableau, un huitième seulement, comme l’indique l’écart entre M3 et les prix à la consommation, toutes choses égales par ailleurs.

Cela nous amène à l’autre force motrice de la relation entre crédit et prix : l’acceptabilité de la monnaie par le public. Ludwig von Mises, l’économiste autrichien, qui a vécu l’inflation autrichienne des années suivant la Première Guerre mondiale et dont le gouvernement autrichien a été réticent à suivre les conseils, a observé que les variations de la confiance du public dans la monnaie peuvent avoir un effet profond sur son pouvoir d’achat. Mises a décrit, de façon célèbre, le « crack-up boom » comme la preuve que le public avait finalement abandonné toute foi dans la monnaie du gouvernement et s’en défaisait entièrement en échange de biens, nécessaires ou non.

On en conclut raisonnablement que, quelles que soient les variations de la quantité en circulation, le pouvoir d’achat dépend entièrement de la confiance du public dans la monnaie. Si l’on détruit celle-ci, la monnaie perd toute valeur comme moyen d’échange. Si la confiance est maintenue, il s’ensuit que les effets d’une dépréciation monétaire sur les prix peuvent être réduits au minimum.

Cela nous amène à la pièce d’or. Si l’État garantit sa monnaie par une quantité suffisante d’or que le public est libre d’obtenir sur demande auprès de l’émetteur de la monnaie, alors cette monnaie acquiert les caractéristiques de l’or en tant que monnaie. Nous ne devrions pas avoir à justifier ce rôle ancien et établi de l’or, ou de l’argent d’ailleurs, auprès des générations actuelles de keynésiens endoctrinés au point de le croire dépassé. Bien qu’ils l’admettent rarement, les banquiers centraux pleinement engagés envers leurs monnaies fiduciaires conservent néanmoins des réserves d’or, sachant qu’elles ne constituent le passif de personne ; autrement dit, c’est de la véritable monnaie, tandis que leurs monnaies ne sont que du crédit.

Compte tenu de ce que nous savons désormais de l’étendue du crédit en dehors du système bancaire et du rôle de la confiance du public dans la monnaie lorsque celle-ci est un substitut crédible de l’or, nous comprenons pourquoi une expansion modérée de la monnaie ne mine pas nécessairement son pouvoir d’achat de façon proportionnelle. Si le cycle d’expansion et de contraction du crédit bancaire conduit aux situations de boom et de krach décrites par Von Mises et Hayek dans leur théorie autrichienne du cycle économique, les effets sur les prix sous un étalon-or ne semblent pas avoir suffi à déstabiliser le pouvoir d’achat d’une monnaie. La figure 2 illustre ce point.

Illustration accompanying L’évolution du créditCertes, plusieurs facteurs sont à l’œuvre. Si l’augmentation de la quantité de monnaie en circulation était généralement limitée par l’étalon de la pièce d’or, le cycle d’expansion et de contraction du crédit bancaire entraînait des faillites bancaires périodiques. Alors comme aujourd’hui, la quantité de crédit bancaire représentait huit à dix fois celle des billets, et tant que la banque émettrice de billets restait à l’écart des tribulations du crédit bancaire commercial, les effets d’ensemble sur les prix demeuraient contenus.

La Grande-Bretagne a abandonné l’étalon-or en 1914 et, tout comme l’abandon de l’étalon-argent dans les années 1790 avait entraîné une hausse du niveau général des prix, une augmentation spectaculaire s’est produite pendant la Première Guerre mondiale. Elle était due aux dépenses déficitaires de l’État, qui faisaient grimper le coût des matières premières à un moment où les approvisionnements importés étaient limités par la destruction de la marine marchande.

La fin de la guerre a rétabli l’équilibre entre l’offre et la demande et s’est accompagnée d’une réduction des dépenses militaires. Les prix ont baissé, puis se sont stabilisés. Un étalon-lingot or au taux de change d’avant-guerre a été rétabli en 1925, pour être abandonné en 1931. La Seconde Guerre mondiale, puis l’absence de tout point d’ancrage de la monnaie, ont entraîné une hausse inexorable des prix avant que les États-Unis n’abandonnent les accords de Bretton Woods en 1971. Depuis lors, le prix de l’or en livres sterling a encore augmenté, passant de 14,58 £ à la fin de l’accord à 1 470 £ aujourd’hui. Mesurée en véritable monnaie, la monnaie a perdu plus de 99 % de son pouvoir d’achat au cours des cinquante et une dernières années.

La logique comme les données empiriques mènent à la même conclusion : la stabilité des prix ne peut être obtenue que sous un étalon de la pièce d’or opérationnel, dans lequel les particuliers peuvent, s’ils le souhaitent, échanger des billets contre des pièces sur demande. Bien qu’il constitue l’essentiel du moyen de circulation, le crédit bancaire a alors, pour les raisons exposées ci-dessus, moins d’effet sur les prix lorsqu’il fluctue.

Les cryptomonnaies peuvent-elles remplacer l’or ?

Si l’or est relativement stable en termes de pouvoir d’achat, c’est parce que, tout au long de l’histoire, les stocks existants ont progressé à un rythme comparable à celui de la population. La hausse très progressive du pouvoir d’achat de l’or tient à des facteurs de fabrication, de technologie et de concurrence dans la production. En d’autres termes, la stabilité des prix clairement démontrée par la Figure 2 ci-dessus entre 1820 et 1914 est le fruit d’une évolution.

La question de savoir si les cryptomonnaies ou les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) pourraient jouer à l’avenir un rôle stabilisateur sur les prix est extrêmement controversée. Nous pouvons d’emblée écarter une nouvelle version des monnaies émises par l’État, qui constitue une forme de crédit pire encore que les monnaies fiduciaires défaillantes. Leur objectif est de nature communiste : permettre à l’État d’allouer les ressources de crédit où il le souhaite et à qui sa classe politique le désire. Il s’agit de réduire les aléas de l’action humaine sur le résultat voulu par l’État. De même que toutes les monnaies de remplacement des monnaies fiduciaires défaillantes ont échoué par le passé, les MNBC échoueront elles aussi si elles sont introduites. Il est inutile d’en dire davantage.

Les cryptomonnaies, en particulier le bitcoin, sont considérées par une petite minorité d’enthousiastes comme la monnaie de demain, car elles échappent aux planches à billets de l’État. Mais, comme nous l’avons observé plus haut, dans la réalité, la monnaie saine est complétée par des quantités fluctuantes de crédit, bien plus importantes. Tant que la monnaie saine assure la stabilité des prix, le crédit en circulation en hérite les caractéristiques.

Le bitcoin, principal prétendant au statut de monnaie future, ne bénéficie pas d’une acceptation mondiale et n’a pas la souplesse nécessaire à une stabilité à long terme, et donc au calcul économique. Imaginons un entrepreneur qui prévoit d’investir dans une production, un projet qui, de la planche à dessin aux ventes finales, s’étend sur plusieurs années. Ses prédécesseurs du XIXe siècle avaient une idée raisonnable des prix finaux ; ils pouvaient donc calculer les coûts, la valeur des ventes et, par conséquent, le coût d’intérêt du capital engagé sur toute la durée du projet, afin de dégager un bénéfice. Une telle certitude n’existe pas avec le bitcoin, car les prix finaux ne peuvent être présumés. En outre, les banques centrales ne détiennent pas de bitcoin dans leurs réserves et, en lançant leurs propres projets de MNBC, elles ont signalé qu’elles ne voulaient rien avoir à faire avec lui. En revanche, dans la plupart des cas, les banques centrales ou les ministères du Trésor de leur gouvernement possèdent des réserves de métal précieux en or, qu’elles peuvent mobiliser, en dernier recours, pour stabiliser une monnaie défaillante.

Si leurs technologies sous-jacentes apporteront sans aucun doute des avantages à l’avenir, il est impossible de voir comment les cryptomonnaies pourraient jouer un rôle concret en adossant un crédit plus large.

Conclusion

L’évolution des dollars fiduciaires, qui date de l’abandon des accords de Bretton Woods, touche à son issue inévitable : les monnaies fiduciaires vont et viennent, et seul l’or demeure éternellement. Quel que soit le vainqueur de la bataille financière qui fait rage avec une intensité croissante autour des prix des matières premières, le dollar américain, roi des monnaies fiduciaires, perd sa supériorité supposée face au renminbi, et peut-être au rouble si les Russes parviennent à le stabiliser. La population du vieux monde qui soutient le dollar est largement surpassée en nombre par l’Eurasie en cours d’industrialisation, ainsi que par ses fournisseurs de matières premières en Afrique et en Amérique du Sud.

Cet article n’évoque pas l’engagement du Conseil de la Réserve fédérale à sacrifier le dollar pour soutenir les valeurs financières : ce sujet a été largement traité dans de précédents articles de Goldmoney. Mais il s’agit d’une répétition des politiques de John Law dans la France de 1720, aujourd’hui menées pour empêcher l’implosion de la bulle financière mondiale. Et de même que la Compagnie du Mississippi a poursuivi son activité après 1720, alors que la livre française s’effondrait complètement cette année-là, nous observons les mêmes dynamiques à l’œuvre pour l’ensemble du système des monnaies fiduciaires aujourd’hui.

Les politiques de stimulation du crédit menées par John Law pour l’économie française ressemblaient remarquablement à celles des keynésiens modernes. Cette fois, l’expansion de la masse monétaire à l’échelle mondiale a atteint une ampleur sans précédent, favorisée par l’effet modéré sur les prix mesuré par les indices des prix à la consommation établis par les gouvernements. Il ne fait aucun doute qu’une grande partie de l’absence d’inflation des prix tient à la méthode statistique, mais la Figure 1 nous a montré qu’au cours des soixante dernières années, la quantité de monnaie et de crédit captée par l’agrégat M3 du dollar américain a augmenté environ sept fois et demie plus vite que les prix. Nous en avons conclu que cet écart s’explique en partie par le fait que tout le crédit de l’économie n’est pas saisi dans les statistiques monétaires.

Comprendre la relation entre la monnaie, qui est uniquement la pièce d’or physique, la devise, qui désigne les billets de banque, et le crédit, qui comprend le crédit bancaire, le crédit du système bancaire parallèle, les produits dérivés et les garanties personnelles, est essentiel pour saisir ce qu’il faut pour remplacer le système des monnaies fiduciaires. Cela explique aussi pourquoi une base relativement modeste de pièces d’or échangeables, par rapport à l’ensemble du crédit d’une économie, suffit à garantir la stabilité des prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 




[i] Voir HD Macleod, The Elements of Banking, Definition of Credit, p. 19

[ii] Voir https://www.rankred.com/how-much-money-is-there-in-the-world/ Les statistiques de ce type ne doivent pas être prises trop au sérieux, mais elles donnent une idée de l’échelle.
 



Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l'auteur ou des auteurs et ne reflètent pas ceux de Goldmoney, sauf mention expresse contraire. Cet article est fourni à titre d'information générale uniquement et ne constitue en aucun cas la fourniture, par Goldmoney ou par l'auteur ou les auteurs, de conseils juridiques, financiers, fiscaux, d'investissement ou comptables. Vous ne devez pas agir sur la base des informations contenues dans cet article, ni vous y fier, sans avoir préalablement consulté un conseiller professionnel indépendant. Le plus grand soin a été apporté pour garantir la fiabilité des informations figurant dans cet article ; toutefois, Goldmoney ne déclare pas que ces informations sont exactes, complètes, à jour et/ou qu'elles doivent être considérées comme une indication de résultats futurs, et elles ne doivent pas être utilisées comme telles. Goldmoney ne saurait être tenue responsable de toute réclamation, perte, dommage ou désagrément résultant des informations ou opinions contenues dans cet article, et toute action entreprise à la suite des opinions et informations contenues dans cet article l'est à vos propres risques.
Retour aux analyses Goldmoney