L’année géopolitique à venir

En 2024, le rythme des évolutions géopolitiques va s’accélérer, tandis que l’influence des États-Unis décline et que celle de la Chine et de la Russie grandit. 

Cause perdue, la guerre en Ukraine sera abandonnée par l’Amérique et l’OTAN dans les prochains mois. Les dangers liés à la situation à Gaza risquent de s’aggraver, les États-Unis étant manipulés par l’Iran, qui agit de concert avec la Russie par l’intermédiaire des houthis. 

L’époque où les États-Unis pouvaient diviser pour mieux régner sur les États du Moyen-Orient est révolue. Et si Israël pense pouvoir simplement entraîner l’Amérique dans l’horreur de Gaza, il a gravement mal calculé. 

La Russie a pris la présidence des BRICS et, dans son discours du Nouvel An, le président Poutine a déclaré que plus de 200 réunions et événements étaient prévus. La réunion finale décisive se tiendra à Kazan en octobre. Il est raisonnable de supposer que la Russie veillera à sensibiliser tous les membres actuels aux avantages de l’adoption d’un dispositif de règlement des échanges commerciaux adossé à l’or, en remplacement du dollar.

La nouvelle monnaie remplacera probablement le dollar comme étape intermédiaire entre les transactions en monnaies autres que le dollar. Il est également très logique que la Russie place le rouble sous un étalon de change-or, car elle est l’une des rares économies à ne pas devoir réduire ses dépenses publiques pour y parvenir. Et, à mesure que le dollar glisse, la Chine doit suivre pour éviter que le yuan ne soit entraîné dans sa chute.

Enfin, 2024 est l’année de l’élection présidentielle américaine, ce qui signifie des largesses pour tous. Et le plafond de la dette étant en place jusqu’en janvier 2025, les deux partis ont intérêt à maximiser les dépenses avant que le nouveau plafond de dépenses ne soit convenu.

Cette année pourrait-elle être celle de la mort du dollar ? Lisez la suite !

Le monde change…

À la télévision britannique, les jours entre Noël et le Nouvel An sont consacrés aux vieux films, et l’emblématique Lawrence d’Arabie de David Lean a été diffusé pour la énième fois. Comme tous les films inspirés de faits réels, son lien avec la réalité est quelque peu élastique. Mais il nous a rappelé la duplicité et l’arrogance de la Grande-Bretagne et de la France, qui ont tracé la ligne Sykes-Picot pour se partager les terres ottomanes de Palestine par-dessus la tête des tribus qui y vivaient, sans égard pour leurs droits territoriaux, ainsi que la réussite de la révolte arabe menée par Lawrence, qui a uni pour la première fois les tribus bédouines.

Cette réalité politique mise à part, l’héritage de Lawrence et son rôle dans l’union des tribus bédouines au sein des nations arabes ont donné à la Grande-Bretagne une influence durable dans la région, certainement jusqu’à bien après la Seconde Guerre mondiale. Mais le Sykes de Sykes-Picot n’était pas le seul faiseur d’embarras à Londres. Le Premier ministre Balfour, avec sa déclaration de 1917, a ouvert la boîte de Pandore qu’est aujourd’hui l’État moderne d’Israël. Cependant, le bon sens a parfois prévalu à Westminster.

Lorsque Harold Macmillan a prononcé son discours sur le vent du changement au Cap en 1960, la Grande-Bretagne reconnaissait qu’elle ne pouvait plus résister à la marée montante du nationalisme qui déferlait sur l’Afrique et ailleurs. Quelques mois plus tôt, il avait nommé mon oncle, Iain Macleod, secrétaire d’État aux Colonies afin d’accélérer la transition vers l’indépendance de nombreuses colonies britanniques. Et plus tard, dans les années 1960, lorsque Harold Wilson était Premier ministre travailliste, il a abandonné la présence militaire britannique « à l’est de Suez ». Les responsables politiques britanniques des deux partis avaient accepté la réalité du déclin de l’influence de leur pays. Aujourd’hui, l’establishment permanent américain voit les choses différemment et n’est même pas disposé à envisager le déclin de son influence. Si seulement les États-Unis étaient plus pragmatiques, le monde connaîtrait peut-être moins de guerres.

Malgré des campagnes d’après-guerre extrêmement coûteuses en Corée, au Vietnam et jusqu’à aujourd’hui, les victoires de l’Amérique n’ont été que des victoires à la Pyrrhus, ruineuses pour la nation et pour le dollar. Et malgré le déclin de son empire finissant, ce Don Quichotte étatiste continue de se battre contre des moulins à vent asiatiques imaginaires. Mais les victoires à la Pyrrhus se transforment désormais en défaites pures et simples. L’Afghanistan, et maintenant l’Ukraine, qui reste un désastre en cours.

Selon des renseignements récents, Valeri Zaloujny, commandant en chef de l’armée ukrainienne, s’est entretenu avec Valeri Guerassimov, chef d’état-major général de l’armée russe et premier vice-ministre russe de la Défense, au sujet d’une trêve ou d’un accord de paix.[i] Fait crucial, le président Zelensky a été écarté. En réaction, il redouble d’efforts pour recruter davantage de soldats au sein d’une population masculine appauvrie. Mais il se heurte à une apathie croissante de la part de ses soutiens de l’OTAN. 

Selon les informations de Seymour Hersh, bien que la Maison-Blanche reste opposée aux propositions de paix, celle-ci se fera sans l'accord de Biden. En résumé, les responsables politiques à Kiev et à Washington sont désormais tenus à l'écart.

C'est la deuxième fois, à notre connaissance, que l'Occident rejette des pourparlers de paix, les premiers ayant été négociés par la Turquie. Depuis, il a été rapporté en Occident que 70 000 militaires ukrainiens ont été tués ou blessés inutilement. Mais ces chiffres reposent sur la propagande gouvernementale ; le chiffre réel est donc presque certainement considérablement plus élevé.

C'est dans ce contexte que les Russes intensifient leurs frappes de missiles contre des bâtiments publics, jusqu'à Lviv, à l'ouest, près de la frontière polonaise. Ils savent que l'armée ukrainienne est à bout et que le soutien dont bénéficie Zelensky s'érode, tant en Ukraine qu'au sein de l'OTAN. Il semble que la guerre de l'Ukraine sera abandonnée par sa propre armée, puis par ses soutiens de l'OTAN, dans les mois à venir.

Israël échappe à tout contrôle

Les États-Unis et le Royaume-Uni auront du mal à tenir la ligne sur l'Ukraine. Et il faut désormais gérer un problème bien plus délicat en Israël. Il recèle tout le potentiel de chaos qui a transformé l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand en Première Guerre mondiale.

Pour les médias occidentaux, tout a commencé avec l'incursion du Hamas dans le sud d'Israël le 7 octobre, au cours de laquelle des Israéliens ont été tués et des otages capturés. Mais du point de vue palestinien, ce raid contre des colonies israéliennes se justifiait par la profanation de la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l'islam, par des Israéliens, ainsi que par la violence croissante des colons envers les Palestiniens. Et le point de vue du Hamas est partagé par deux milliards de musulmans, soit un quart de la population mondiale. Le monde musulman voit de plus en plus les Israéliens comme les auteurs d'un nettoyage ethnique, s'appropriant des territoires arabes détenus historiquement. On soupçonne en outre que l'existence d'importantes perspectives pétrolières au large de Gaza donne aux Israéliens une raison supplémentaire d'éliminer non seulement le Hamas, mais aussi Gaza.

La réaction initiale de l'Amérique a été de soutenir les Israéliens et, comme la BBC ne cesse de nous le rappeler, le gouvernement britannique classe le Hamas parmi les organisations terroristes. Par le passé, les actions d'Israël auraient probablement bénéficié du soutien sans réserve des membres de l'OTAN, qui s'alignent servilement sur la position américaine. Mais c'était avant que l'unité arabe ne se dresse contre Israël et ses soutiens, une unité qui englobe désormais les Saoudiens et l'Iran, avec ses Houthis rebelles au Yémen. Et c'est là une différence majeure aujourd'hui : l'action américaine dans la région a toujours bénéficié du soutien d'au moins certains des principaux acteurs arabes. L'époque de la politique américaine de division pour mieux régner au Moyen-Orient est maintenant révolue.

Face à un monde musulman divisé, la flotte américaine aurait pu, il y a deux ans, attaquer l'Iran sous n'importe quel prétexte et s'en tirer probablement sans dommage. Or, ce que beaucoup considèrent comme à peine plus qu'une armée hétéroclite de tribus houthies, postée au goulet d'étranglement de Bab el-Mandeb, en mer Rouge, face à Djibouti, et armée de drones bon marché et de missiles rudimentaires, menace la flotte la plus grande et la plus coûteuse du monde. Nous ne savons pas encore si la flotte américaine a trouvé le courage de riposter pleinement à cet outrage, alors que trois des alliés européens de l'Amérique, l'Espagne, la France et l'Italie, se sont déjà retirés de ce qu'on appelle l'opération Prosperity Guardian. 

Ce serait une grave erreur de sous-estimer les Houthis, qui, semble-t-il, savent même piloter des hélicoptères, comme le montrent des vidéos où on les voit atterrir sur des pétroliers et des porte-conteneurs entrant en mer Rouge. La guerre civile au Yémen, puis leurs attaques contre les puissants Saoudiens, semblent les avoir transformés en une redoutable force de guérilla. Maintenant que l'Iran les pousse à entamer des pourparlers de paix avec les Saoudiens, nul doute que les Houthis brûlent de trouver une nouvelle cause. 

Quoi qu'il en soit, c'est le premier round pour les Houthis : les transits maritimes en mer Rouge sont désormais inassurables, ce qui semble être l'objectif de l'Iran par procuration.

Il y a peu de doute que les Houthis intensifieront encore leurs actions, malgré l'envoi de navires de guerre dans la zone par les États-Unis, le Royaume-Uni, la Norvège, les Pays-Bas, la Grèce, le Canada et l'Australie dans le cadre de l'opération Prosperity Guardian. Une action directe contre les Houthis risque d'attiser encore davantage leur zèle anti-israélien. Si les paroles sont suivies d'actions contre les Houthis, on peut être certain que l'objectif de protéger le libre passage en mer Rouge ne sera pas atteint et que le monde arabe s'en trouvera encore plus hostile. Une fois de plus, l'Amérique pourrait découvrir que la dissuasion devient provocation.

Le tableau plus large du Moyen-Orient

Bien que les Houthis soient indépendants, ils sont, comme le Hezbollah, soutenus par l’Iran et suivent la partition de ce dernier. Mais, contrairement à sa réputation d’extrémisme, l’Iran joue une partie calculée, en cherchant à exercer une pression suffisante sur les Israéliens pour qu’ils renoncent à leur offensive à Gaza. Pour l’instant, il semble limiter le Hezbollah à des attaques relativement mineures dans le nord d’Israël, tout en laissant planer la menace d’une implication accrue du Hezbollah si Israël ne cède pas.

Entre-temps, les Israéliens semblent chercher à provoquer une action directe de l’Amérique contre l’Iran. Il se peut qu’ils craignent que, avec l’union du monde arabe, leur existence même en tant que nation soit plus directement menacée, et que solliciter la protection américaine soit leur meilleure option. Mais, sans le soutien de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et de la Turquie, les Américains et leur alliance occidentale sont, on le comprend, réticents à se laisser entraîner dans une nouvelle guerre. L’unité arabo-iranienne neutralise la possibilité d’un accord entre Israël et l’Amérique offrant une meilleure protection contre l’hostilité iranienne, ce qui suppose vraisemblablement non seulement l’élimination du Hamas, mais aussi la prise de contrôle du Liban et/ou de la Syrie ainsi que l’élimination du Hezbollah.

Le terrain a changé non seulement pour l’Amérique, mais aussi pour les Iraniens. Après avoir été perçu comme une théocratie extrême émettant des fatwas contre les Occidentaux, l’Iran est devenu une partie intégrante des plans des puissances hégémoniques asiatiques. La Russie s’est assuré son partenariat dans le domaine de l’énergie, et la Chine son accès au golfe Persique. Par son appartenance à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dont il est devenu membre à part entière en juillet dernier, l’Iran est désormais directement impliqué dans l’avenir plus large de l’Asie. Non seulement il bénéficie d’une plus grande protection sous le parapluie de l’OCS, mais sa géopolitique s’est également alignée sur les objectifs de celle-ci.

Cela explique son soutien tacite à l’action des Houthis en mer Rouge, nettement plus subtile qu’une fermeture d’Ormuz, laquelle demeure une solution de dernier recours en cas de menace directe de la part de l’Amérique et de ses partenaires de l’OTAN. 

Pour le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui représente l’ensemble des producteurs de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, le programme occidental sur le changement climatique s’est lui-même éliminé en tant que source de demande énergétique à long terme. L’avenir du CCG se concentre désormais sur les marchés asiatiques, dominés par la Chine et l’Inde en cours d’industrialisation, qui prônent en paroles la sauvegarde de la planète mais ne montrent aucun signe de réduction de leur demande en combustibles fossiles.

En partenariat avec la Chine, la Russie a bien joué ses cartes énergétiques en attirant le CCG dans sa sphère d’influence. La réalité, pour l’alliance occidentale, est que l’issue de toute action contre les Houthis, ou au Liban et en Syrie pour protéger le flanc nord d’Israël, sera déterminée par la Russie et la Chine, qui s’appuieront sur des soutiens régionaux. Il ne s’agit plus d’une question limitée au seul Moyen-Orient.

Les BRICS et la présidence russe

Dès cette semaine, la Russie succède à l’Afrique du Sud à la présidence des BRICS, et le nombre de membres passe de cinq à dix. Il devait être de onze. Mais, après avoir déposé sa candidature et obtenu son adhésion à compter du 1er janvier, l’Argentine a retiré sa demande le 30 décembre, ce qui laisse un total de dix nations au sein de l’organisation, dont la population cumulée est estimée à 3,3 milliards d’habitants, soit environ 44 % de la population mondiale. Et, parmi les 30 nations qui ont manifesté leur intérêt l’an dernier, 15 pays supplémentaires ont officiellement demandé à rejoindre les BRICS. En tant que président par intérim, la Russie autorisera probablement de nouvelles candidatures afin d’élargir les BRICS ainsi que sa propre sphère d’influence. Je suppose que la production et la consommation de combustibles fossiles compteront parmi les critères de sélection de Poutine.

Dans son discours du Nouvel An, le président Poutine a exposé les objectifs de la Russie pour les BRICS au cours de l’année à venir. Ce qui suit est extrait de la traduction anglaise :[ii]

« De manière générale, la Russie continuera de promouvoir tous les aspects du partenariat des BRICS dans trois grands domaines : la politique et la sécurité, l’économie et la finance, ainsi que les contacts culturels et humanitaires.

« Naturellement, nous nous attacherons à renforcer la coordination de la politique étrangère entre les pays membres et à rechercher conjointement des réponses efficaces aux défis et aux menaces pesant sur la sécurité et la stabilité internationales et régionales. Nous contribuerons à la mise en œuvre concrète de la Stratégie de partenariat économique des BRICS 2025 et du Plan d’action pour la coopération des BRICS en matière d’innovation 2021-2024, afin de garantir la sécurité énergétique et alimentaire, de renforcer le rôle des BRICS dans le système monétaire international, d’élargir la coopération interbancaire et de développer l’utilisation des monnaies nationales dans les échanges mutuels.

« Nos priorités comprennent la promotion de la coopération dans les domaines de la science, des hautes technologies, de la santé, de la protection de l’environnement, de la culture, du sport, des échanges de jeunes et de la société civile.

« Au total, plus de 200 événements de niveaux et de types divers se tiendront dans de nombreuses villes russes dans le cadre de la présidence. Nous invitons les représentants de tous les pays désireux de coopérer avec notre organisation à y participer. Le sommet des BRICS à Kazan, en octobre, sera le point culminant de notre présidence. »

Avec plus de cinq événements prévus en moyenne chaque semaine, la Russie a donné un contenu très détaillé à son programme pour les BRICS, qui se déroulera parallèlement à ses stratégies militaire et énergétique. L’objectif est manifestement de s’assurer le soutien ferme de tous les membres actuels et futurs des BRICS en faveur des objectifs stratégiques de la Russie, lesquels doivent inclure l’isolement du dollar en tant que moyen de change et de règlement des échanges commerciaux. 

Les lecteurs se souviendront que la Russie souhaitait inscrire à l’ordre du jour de Johannesburg une monnaie de règlement commercial adossée à l’or, mais qu’elle n’a pas obtenu le soutien unanime requis des membres d’alors. Avec le recul, on peut considérer que la fuite précoce de sa proposition visait à faire pression sur les opposants. Mais l’Inde, d’inspiration keynésienne, y était farouchement opposée, et la Chine peu enthousiaste. Désormais, la Russie disposera toutefois d’une occasion plus réfléchie et mieux choisie d’atteindre ses objectifs en matière de monnaie or, et le programme de plus de 200 événements sera vraisemblablement très orienté vers cette fin.

Les BRICS et l’or

L’an dernier, les banques centrales du monde entier ont accumulé des quantités substantielles d’or. Deux raisons évidentes expliquent cette évolution. La première est la prise de conscience que les réserves détenues en monnaies souveraines comportent un risque de crédit croissant, en raison de ratios dette publique/PIB élevés et de la menace de confiscation. La seconde est une évaluation du déclin géopolitique de l’Amérique. Si les réserves d’or des banques centrales sont publiées par le FMI et diffusées plus largement par le World Gold Council, ces statistiques ne représentent qu’une partie du total, car les gouvernements placent du métal précieux dans des fonds souverains et d’autres comptes soustraits au regard du public. Les statistiques du FMI ne donnent donc pas une image complète.

Ce que nous ne pouvons savoir, c’est combien de dirigeants de banques centrales comprennent réellement les distinctions et différences juridiques entre monnaie et crédit. On ne peut que conclure que, s’ils les comprenaient, le dollar aurait déjà été largement rejeté au profit de l’or, car le premier ne repose que sur la croyance qu’on lui accorde, tandis que le second s’est révélé constant au fil de l’histoire, remplaçant les régimes fiduciaires chaque fois qu’ils finissent par échouer.

Néanmoins, l’accumulation stratégique de réserves de métal précieux par les banques centrales progresse discrètement depuis dix ans. Mais, les États-Unis soutenant que le dollar est de la monnaie et que l’or ne l’est plus, toute nation neutre, probablement déjà endettée en dollars, est peu susceptible de provoquer des mesures de rétorsion des Américains et du FMI en se défaisant publiquement de ses dollars au profit de l’or. Les seules exceptions sont les acteurs puissants, comme la Chine et l’Arabie saoudite, ou ceux qui sont déjà sous sanctions, comme la Russie et l’Iran. La Chine vend des bons du Trésor américain et achète de l’or avec le produit de ces ventes, tandis que la Russie poursuit sa rhétorique anti-dollar.

Nous ignorons ce que la Russie allait proposer à Johannesburg au sujet de l’utilisation de l’or dans le règlement des échanges commerciaux, mais le plan le plus probable aurait consisté à remplacer le dollar comme intermédiaire commun des règlements de change. Hors transactions intergouvernementales, la procédure habituelle de règlement commercial consiste, pour un importateur, à vendre sa monnaie nationale contre des dollars, puis soit à payer ces dollars à sa contrepartie, soit à les vendre pour acheter la monnaie nationale de celle-ci afin de créditer sa banque. Même lorsqu’une transaction commerciale n’est pas réglée en dollars mais en monnaies nationales, le dollar reste impliqué. À tout moment, les opérations de change en cours dont une jambe est en dollars représentent environ 85 000 milliards de dollars.

Avec l’élargissement des BRICS et la présence de membres, d’associés et de partenaires de dialogue de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), on constate que la majorité de la population mondiale, au sein de l’axe Russie/Chine, est liée au dollar par le commerce en raison des conventions du marché des changes. Cela donne aux États-Unis une présence dans l’arrière-cour russe et chinoise, ce qui est manifestement indésirable pour les hégémons asiatiques. Logiquement, la neutralité de l’or en fait un remplaçant attrayant du dollar dans ces transactions commerciales, avec un substitut de l’or entièrement convertible en or et un crédit bancaire commercial créé dans cette unité, servant d’intermédiaire entre les monnaies. Utilisée pour le règlement des échanges, la plupart du crédit créé dans la nouvelle monnaie s’éteint de lui-même. De plus, en tant que moyen d’échange, on peut lui faire confiance pour mieux conserver sa valeur qu’un dollar fiduciaire instable.

Toute démarche vers un retour officiel à l’or pour remplacer le dollar ne peut que porter atteinte à la crédibilité du dollar. Elle constituerait le plus grand défi lancé au statu quo issu de l’après-Bretton Woods. Il est compréhensible que de sérieuses réserves existent, y compris au sein du camp des BRICS, quant aux conséquences probables d’une décision aussi importante. Mais au cours de l’année 2024, le piège de la dette du gouvernement américain conduira presque certainement à une incertitude croissante quant à la valeur future des réserves en dollars et à l’aptitude du dollar à servir de moyen d’échange. Autre considération, qui se manifestera sans doute progressivement : la dépréciation de la dette en dollars des pays émergents, dont ceux-ci se féliciteront certainement, à supposer qu’ils parviennent à stabiliser leurs propres monnaies.

En d’autres termes, au cours de l’année 2024, les conditions du remplacement du dollar par l’or comme mesure internationale de la valeur s’amélioreront à mesure que le dollar déclinera. 

La Russie va donc probablement affiner les propositions qui n’ont pas figuré à l’ordre du jour de Johannesburg avant de les présenter de nouveau en octobre prochain, lors de la réunion prévue à Kazan, où elles devraient être mieux accueillies. Il sera devenu évident pour les délégués présents que, le gouvernement américain étant pris dans un piège de la dette, il aura du mal à trouver des acheteurs pour les bons du Trésor américain autres que les bons à court terme. Comme je l’expose plus loin, au cours de l’exercice budgétaire actuel, le déficit budgétaire pourrait dépasser 3 000 milliards de dollars, dont la moitié correspondrait aux intérêts de la dette. Et le dollar montre déjà les premiers signes de déclin, que reflètent à la fois son indice pondéré par les échanges commerciaux et le cours de l’or en dollars.

L’adoption de l’or par la Russie et la Chine

Alors que d’autres membres des BRICS et de l’OCS réexaminent leur relation avec le dollar, la Russie et la Chine devront se pencher sur le rapport entre un dollar en déclin et leurs propres monnaies. Le consensus keynésien en matière de commerce est que, pour les pays exportateurs nets, les relations de change maximisent les avantages commerciaux « lorsqu’elles sont compétitives ». C’est un argument qui favorise une baisse du pouvoir d’achat plus rapide que celle du dollar. Ce raisonnement est pour le moins spécieux. Il met en avant la logique selon laquelle des prix à l’exportation plus bas stimulent les ventes, tout en occultant un point moins évident : une politique de monnaie compétitive érode la richesse nationale et ne tient pas compte des relations entre la balance commerciale, les comptes de l’État et l’épargne du secteur privé, qui déterminent en réalité la balance commerciale. 

Il viendra inévitablement un moment où ce raisonnement répandu sera abandonné. Faute de quoi, le rouble et le renminbi sombreront avec le navire dollar qui coule. 

Les avantages d’un rouble adossé à l’étalon-or sont évidents et ne cessent de croître. De fait, à l’époque soviétique, la Russie était sur l’étalon-or, indépendamment des accords de Bretton Woods (que Staline avait approuvés sans y adhérer), jusqu’à ce que Khrouchtchev l’abandonne en 1961. La leçon pour les détracteurs de la dévaluation du rouble est qu’elle n’a rien guéri : le déclin de l’économie soviétique s’est poursuivi, voire accéléré. Compte tenu de cette histoire, les plus hautes sphères en Russie ont conscience des avantages de rattacher la valeur du rouble à l’or, comme l’a éloquemment exprimé Sergueï Glazyev, conseiller économique de Poutine, dans un article paru en décembre 2022 dans le magazine économique moscovite Vedomosti.[iii]

Les avantages sont clairs : un étalon-or crédible permettrait aux taux d’intérêt de se fixer à un niveau plus proche du taux naturel de l’or, ajusté en fonction de la crédibilité du dispositif. Au lieu d’un taux directeur de la banque centrale de 16 %, il tendrait vraisemblablement vers deux ou trois pour cent. L’expansion du crédit de la banque centrale serait liée uniquement à sa fonction d’émetteur de roubles en échange de pièces et de lingots d’or, l’expansion du crédit des banques commerciales étant guidée par la demande commerciale, de nature productive et donc non inflationniste.

Avec un impôt sur le revenu de 13 % à 15 % (maximum) et une dette publique estimée à seulement 22 % du PIB, la dynamique économique sous-jacente de la Russie ne la confronte pas au douloureux réajustement des économies tributaires de l’aide sociale, nécessaire pour que l’étalon-or tienne. La seule raison crédible pour laquelle la Russie n’a pas adopté la politique de l’or évidente exposée par Glazyev est que, ce faisant, elle porterait par comparaison un coup fatal au dollar, issue à laquelle la Chine n’est pas encore préparée. Mais avec l’aggravation rapide du problème de la dette du dollar, la Chine devra renoncer à l’idée fallacieuse que ses exportations dépendent d’un affaiblissement du renminbi parallèle à celui du dollar. 

Nous savons, d’après sa politique à l’égard de l’or depuis la nomination de la Banque populaire de Chine comme seul gestionnaire de l’or du pays en 1983, ainsi que d’après les flux mondiaux de métal précieux vers la Chine, que l’État comme sa population ont accumulé les plus importants stocks d’or hors sol de la planète. Cette politique n’aurait pas été mise en œuvre si des responsables clairvoyants n’avaient pas perçu les faiblesses du système monétaire de l’après-Bretton Woods fondé sur le dollar. Le rôle de l’or comme monnaie est clairement compris en Chine.

L’accélération des difficultés du dollar laisse penser que le passage du rouble et du renminbi à un étalon-or, qui nuirait encore davantage à la crédibilité du dollar, interviendra plus tôt qu’on ne pourrait s’y attendre, peut-être même avant la fin de cette année. Quant au calendrier, de nombreux facteurs variables entrent en jeu : non seulement la réussite de la Russie à convaincre les membres des BRICS, sous sa présidence, d’abandonner le dollar au profit de l’or, mais aussi sa probabilité croissante de parvenir à chasser de l’Ukraine l’OTAN dirigée par les États-Unis, ainsi que l’évolution du conflit israélo-palestinien à Gaza dans un sens favorable à l’Iran. En outre, 2024 est aussi une année de changement politique en Occident, ce qui pourrait avoir une influence considérable sur l’issue de ces évolutions.

Élections américaines et coûts d’emprunt

En 2024, la plus importante des nombreuses élections sera celle du président des États-Unis, le 5 novembre. Avant les primaires américaines, qui désigneront les deux principaux candidats, l’affrontement semble devoir opposer Biden et Trump. Par son impact mondial, c’est cette élection qui comptera plus que toute autre.

En juin dernier, Biden a promulgué la loi suspendant le plafond de la dette jusqu’au 1er janvier 2025. Depuis, la dette du gouvernement fédéral s’est accélérée pour atteindre 34 000 milliards de dollars, la charge d’intérêts en étant la caractéristique dominante, et représentant peut-être près de la moitié du déficit budgétaire de l’exercice en cours. Le niveau des taux d’intérêt, et donc le coût du financement de l’État, est devenu un enjeu majeur pour la Fed qui, bien qu’indépendante du Trésor américain en théorie, ne l’est pas en pratique.

C’est l’un des nombreux sujets qui préoccupent les marchés depuis quelques mois. À la suite de la dernière réunion du FOMC, les marchés considèrent que la Fed passe de la maîtrise de l’inflation à la prise en charge d’une économie en récession et du coût de la dette publique. En conséquence, outre la volonté de baisser les taux d’intérêt, la prochaine mesure de politique monétaire sera probablement l’abandon du resserrement quantitatif au profit de l’assouplissement quantitatif. 

Le refinancement de la dette arrivant à échéance exigera de trouver plus de 10 000 milliards de dollars. C’est déjà préoccupant. Mais, l’année étant électorale, les marchandages sur les dépenses (les réductions n’étant jamais envisagées) porteront presque certainement le total de la dette à au moins 37 000 à 38 000 milliards de dollars à la fin de l’exercice budgétaire en cours (fin septembre), et peut-être même à quelques encablures de 40 000 milliards à la fin de l’année.

Plus l’incitation à dépenser sans compter sera forte, tant qu’il n’y a pas de plafond de la dette et avant l’ouverture des négociations sur un nouveau plafond après l’entrée en fonction du prochain président, plus il sera probable que l’encours de la dette atteigne 40 000 milliards de dollars avant la négociation d’un nouveau plafond. Une récession, qui est déjà la situation réelle, réduira les recettes attendues et augmentera les engagements futurs, ce qui pourrait porter le déficit budgétaire bien au-delà de 3 000 milliards de dollars. Dans ce cas, une dette atteignant 40 000 milliards de dollars d’ici douze mois devient encore plus probable.

L’image ne sera pas flatteuse. L’envolée de la dette publique et un PIB atone ou en contraction feront nettement grimper le ratio. La pression exercée sur la Fed pour qu’elle maintienne les taux d’intérêt aussi bas que possible ne peut que s’accroître. Mais la Fed a de toute façon peu de chances de maîtriser réellement les taux d’intérêt, car ceux-ci seront déterminés par le sort du pouvoir d’achat du dollar. Le taux de change du dollar face aux autres monnaies dépendra du degré d’investissement étranger dans la nouvelle dette du gouvernement fédéral. Or, hormis les acheteurs captifs des centres offshore, la demande de réserves des banques centrales étrangères diminue déjà. En fait, les deux plus grands détenteurs, la Chine et le Japon, sont déjà devenus vendeurs nets. 

Ces derniers mois, nous avons observé des signes de difficultés lors des adjudications de dette à plus longue échéance, ainsi qu’un recours croissant au financement à court terme par le marché des bons du Trésor. Cela tient en grande partie à l’ajustement par les banques de leur exposition au risque, qu’elles éloignent des prêts aux entreprises et des obligations à plus longue échéance, un processus limité dans le temps. Le financement de l’État a également absorbé l’essentiel de la liquidité des fonds monétaires, qui était auparavant placée auprès de la facilité de prises en pension inversées de la Fed. L’aisance avec laquelle le Trésor américain a financé le déficit budgétaire en accélération prendra bientôt fin, et une crise de financement ne manquera pas de s’ensuivre.

À la faveur d’une récession qui s’installe, la Fed subira une pression croissante pour monétiser autant que possible le problème de la dette. Pour une monnaie fiduciaire détenue en excès par des intérêts étrangers, les conséquences inflationnistes sont potentiellement catastrophiques pour le dollar. L’aptitude du dollar à servir de moyen d’échange international est déjà contestée par l’or, vers lequel se tournent les hégémons asiatiques et leur cercle grandissant de soutiens au sein des BRICS et de l’OCS.

En conséquence, avec un dollar défaillant, 2024 devrait voir un net recul de l’influence mondiale des États-Unis. En exerçant leur puissance par le biais du dollar, ils ont suscité du ressentiment et des ennemis à l’étranger. Ce pourrait être l’année où l’Amérique découvre que son emprise sur le monde touche à sa fin, et qu’elle aurait dû tirer les leçons de l’expérience de la Grande-Bretagne et de sa réaction face à la réalité de son déclin dans les années 1960.


[i] Voir le Substack de Seymour Hersh : General to General, 1er décembre. https://seymourhersh.substack.com/p/general-to-general

[ii] Voir le discours inaugural de Vladimir Poutine devant les BRICS : http://en.kremlin.ru/events/president/news/73202

[iii] Pour une traduction de l’article de Glazyev, voir le Substack de Macleod Finance (abonnement requis).

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