On croit généralement, et il ne s'agit que d'une croyance, que les finances de l'État se portent mieux dans un environnement inflationniste que dans un environnement déflationniste. Cette perception provient du transfert de richesse des prêteurs vers l'État par la dépréciation de la monnaie, qui accompagne l'inflation monétaire, par opposition au transfert de richesse de l'État vers ses créanciers par la déflation. Cet effet est indéniablement réel, même si les gouvernements le minimisent, mais il ne tient pas compte de ce qu'il advient des obligations et des finances courantes de l'État.
Cet article examine cet aspect des finances publiques à plus long terme, d'abord sur la voie de l'effondrement monétaire final que les gouvernements se préparent eux-mêmes en assurant une dépréciation continue de leur monnaie, puis dans un environnement de monnaie saine à l'issue favorable, pour lequel il existe de bons précédents. Il s'agit du second article démontrant le caractère fallacieux des prétendus avantages de l'inflation sur la déflation ; le premier a été publié ici.
Politiques inflationnistes
Alors que les banquiers centraux se sont persuadés, au mépris du comportement humain normal, que la consommation n’est stimulée que par la perspective de prix plus élevés, il ne fait guère de doute que le sous-texte non dit réside dans les avantages supposés pour les emprunteurs de l’industrie et pour l’État lui-même. Par ailleurs, l’objectif qui consiste à retirer aux marchés libres le contrôle des taux d’intérêt est de réduire le niveau général des taux versés aux prêteurs, les privant un peu plus des bénéfices qu’ils tirent de la mise à disposition de leur capital à des emprunteurs consentants.
Tout cela contrevient aux principes du droit des contrats, mais les tribunaux n’admettent pas que la monnaie actuelle, émise par l’État sans aucune contrepartie, diffère de la monnaie adossée à l’or d’autrefois, ni de la monnaie encore plus dépréciée de demain. L’impôt sur les intérêts constitue une distorsion supplémentaire, qui réduit encore davantage les intérêts nets perçus par les détenteurs d’une monnaie qui se déprécie. Il n’est guère surprenant que le taux d’épargne s’effondre dans une économie caractérisée par l’inflation et la taxation de l’épargne, ce qui conduit à une expansion incessante de la dette, financée par d’autres moyens.
Ces « autres moyens » sont pour l’essentiel l’expansion du crédit bancaire, c’est-à-dire une monnaie créée par simple écriture comptable. Le coût de création de cette monnaie est fixé par les taux monétaires de gros, eux-mêmes fixés par les banques qui accordent le crédit. Si toutes élargissent leur crédit en même temps (et il convient de noter que les banquiers sont très sensibles aux instincts grégaires), les taux d’intérêt peuvent théoriquement tomber à zéro ou, plus concrètement, au coût marginal de cette expansion, ce qui revient presque au même pour les prêts importants. Et, comme si cela ne suffisait pas, on voit désormais des banques centrales qui manipulent les taux pour les rendre négatifs, tout en pratiquant l’assouplissement quantitatif, ce qui a même permis à des entreprises emprunteuses d’être rémunérées pour emprunter de l’argent.
Comme nous l’avons déjà indiqué, l’inflation monétaire a pour objet essentiel de transférer de la richesse du prêteur à l’emprunteur. Dans le cas de l’État, elle remplace des impôts devenus si lourds que les augmenter encore risquerait soit de provoquer une révolte des contribuables, soit de causer un tel dommage économique que l’État lui-même sait qu’il doit y renoncer. Mais les comptes doivent être équilibrés et, face à la solution désagréable qu’est la réduction des dépenses, le financement par la dépréciation monétaire est la solution admise.
La plupart des banques centrales savent d’expérience que, si elles participent directement au financement des dépenses publiques, la monnaie finira par sombrer dans la crise. Elles obtiennent donc le même résultat en comprimant les taux d’intérêt et en laissant les banques commerciales souscrire aux obligations d’État. Celles-ci sont achetées par les banques elles-mêmes, ou bien par des tiers auxquels les banques prêtent pour qu’ils acquièrent la dette publique. Il faut reconnaître qu’il existe des différences monétaires techniques entre une souscription par les banques et une souscription par le public. Néanmoins, le processus est tout aussi inflationniste, puisqu’il repose directement ou indirectement sur l’expansion du crédit bancaire, d’autant plus que les banques centrales veillent à ce que la quantité totale de monnaie en circulation ne puisse jamais se contracter.
Les objectifs d’inflation à long terme, actuellement fixés à 2 % par an, reposent sur une hypothèse importante : le niveau général des prix pourrait être maîtrisé par la gestion de la masse monétaire. Cela va à l’encontre de toute l’expérience, et même de la théorie économique. Sous la présidence de Volcker à la Fed, alors que le taux effectif des fonds fédéraux dépassait 19 %, la croissance de la masse monétaire au sens large n’a pas faibli. Elle a progressé de 6,2 % cette année-là, contre une moyenne annuelle de long terme d’environ 5,9 %.[i] Lier les taux d’intérêt à la quantité de monnaie est une erreur courante chez ceux qui ne comprennent pas que les taux d’intérêt régulent non pas la quantité de monnaie, mais son emploi.
Le rythme de l’expansion monétaire aux États-Unis est resté à peu près constant, à un peu moins de 6 %, jusqu’à la crise Lehman, alors que les taux d’intérêt (mesurés par le taux effectif des fonds fédéraux) ont varié entre 19,1 % en 1981 et 1 % en 2003. L’inflation des prix à la consommation aux États-Unis a elle aussi varié entre 14,4 % et 1,07 % sur la même période. Il n’existe aucune corrélation entre la quantité de monnaie et ces deux statistiques, de sorte que les mécanismes de contrôle employés, censés réguler la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie, sont entièrement factices.
Un responsable de la Banque d’Angleterre a en quelque sorte admis ce point la semaine dernière. Richard Sharp, membre du comité de stabilité financière de la Banque, a averti que si le gouvernement britannique accroissait son endettement, il risquait de sombrer dans une crise à la vénézuélienne. Ce commentaire a sans nul doute été suscité par le débat grandissant autour de la proposition de Jeremy Corbyn d’emprunter 250 milliards de livres supplémentaires si les travaillistes étaient élus. Mais il soulève la question de savoir en quoi les politiques inflationnistes désastreuses du Venezuela diffèrent de celles du Royaume-Uni, hormis l’échelle. La réponse est simplement : en rien.
L’effondrement économique du Venezuela dans l’hyperinflation est aussi notre destination finale à tous. C’est la destination ultime de tous les gouvernements qui dépendent de l’inflation pour se financer. On ne parle plus des déficits comme d’un phénomène seulement temporaire. En réalité, l’accumulation des engagements sociaux, passés, présents et futurs, rend impossible l’équilibre des comptes par la seule fiscalité.
L’idée fausse selon laquelle l’État tirerait profit de l’inflation ignore notre point central : elle transfère la richesse des masses. Loin de stimuler l’économie en incitant la population à dépenser plutôt qu’à épargner, elle la plonge peu à peu dans la pauvreté. Le niveau de vie élevé des économies avancées a été acquis au fil des décennies par des gens ordinaires qui travaillaient à améliorer leur existence. L’accumulation d’un patrimoine personnel est indispensable pour jouir d’un meilleur niveau de vie. Si l’on retire revenus et patrimoine par la dépréciation de la monnaie, les gens sont tout simplement plus pauvres. Et si les gens sont plus pauvres, les finances de l’État deviennent elles aussi insoutenables.
C’est pourquoi les régimes qui exploitent au maximum l’expansion monétaire, comme le Venezuela et le Zimbabwe, appauvrissent manifestement leur population. Il faut peu d’intelligence pour le comprendre, et pourtant, chose étonnante, les économistes néo-keynésiens ne saisissent pas ce point. L’exemple le plus consternant est celui de Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel, rien de moins, qui a loué il y a dix ans les politiques économiques de Hugo Chávez.[ii] Dix ans plus tard, nous connaissons le résultat des folies inflationnistes de Chávez, qui ont précipité le Venezuela et son peuple dans l’abîme économique. Malgré ses erreurs déplorables, Stiglitz demeure un économiste respecté par ceux dont les analyses partiales consistent simplement à vouloir faire disparaître la réalité d’un souhait.
Les économistes et commentateurs obnubilés par l’allègement de la dette publique grâce à l’inflation ne distinguent pas la soutenabilité de la dette existante de celle de la dette future. Ces rêveurs croient qu’en tirant un trait sur le passé, les gouvernements pourront financer leurs obligations futures comme si de rien n’était. Ils supposent qu’avec un bilan national assaini, peut-être grâce à l’émission d’une pièce de platine d’une valeur nominale d’un millier de milliards de dollars, tout rentrera dans l’ordre. Cette proposition ridicule a été sérieusement envisagée au lendemain de la crise du crédit provoquée par Lehman.[iii] L’idée n’était pas seulement de remettre les finances publiques sur une meilleure base, mais aussi de permettre un surcroît d’emprunts publics.
La réalité de l’inflation est que ce qui commence comme une échappatoire temporaire aux contraintes pesant sur les dépenses publiques finit en piège dont il devient progressivement plus difficile de sortir, jusqu’à ce que ce soit pratiquement impossible. Inévitablement, si l’État appauvrit aujourd’hui ses citoyens en dépréciant la monnaie, sa facture sociale sera plus lourde demain. Il faut un rythme de dépréciation monétaire toujours plus rapide pour continuer à équilibrer les comptes.
La seule solution consiste à mettre fin à l’expansion monétaire. Ensuite, pour que la monnaie conserve son pouvoir d’achat, il faut instaurer et inscrire dans la loi une convertibilité illimitée en or, à vue, pour tous les porteurs, de sorte qu’aucune monnaie supplémentaire ne puisse être émise par la banque centrale sans un accroissement des réserves d’or qui la couvrent. Cette monnaie devient alors, sur le plan technique, un substitut de monnaie, la monnaie étant l’or. Le crédit bancaire peut soit être restreint en faisant de la réserve fractionnaire une infraction punissable comme une fraude (ce qu’elle était autrefois et, sans licence bancaire, ce qu’elle est toujours), soit être encadré en veillant à ce qu’il existe une différence perceptible entre les soldes crédités aux déposants et les substituts de monnaie émis par la banque centrale et couverts par l’or. En outre, tous les sauvetages et renflouements internes de banques doivent cesser, là encore par la loi, quelles qu’en soient les conséquences. La protection des dépôts doit également être supprimée.
S’en remettre à la réglementation pour contenir les excès des banques est une erreur. Les banques doivent être entièrement centrées sur leurs clients, et non dictées par la réglementation. Alors seulement, les banquiers comprendront que c’est le renforcement de leur réputation auprès du public qui les maintient en activité. Les spéculations imprudentes des banquiers, fondées sur la certitude que la banque centrale les sauvera toujours, cesseront. Une séparation s’établira naturellement entre les prêts financés par des dépôts bancaires (surtout fonds de roulement, financement du commerce et besoins de liquidité à court terme tout aussi sûrs) et les prêts plus risqués, qu’il convient de financer par des émissions obligataires.
Ainsi, les perturbations cycliques dues aux variations du niveau global du crédit bancaire seront réduites au minimum. La monnaie retrouverait sa finalité première, pour laquelle sa solidité la rend la plus apte : servir de réserve temporaire de la production, et rien de plus.
L’alternative de la monnaie saine
L’alternative à l’inflation consiste à revenir aux conditions d’une monnaie saine. Celle-ci doit être saine et hors de portée des gouvernements en tant que moyen de financement inflationniste. La déflation du niveau général des prix est alors le reflet du progrès et de l’amélioration des conditions de vie pour tous, grâce à l’innovation continue des produits et à la concurrence. La quantité de monnaie nécessaire dans une économie doit être déterminée par les marchés, et elle doit être couverte par de nouveaux achats ou de nouvelles cessions d’or.Il convient de noter ici que les préférences pour la détention de monnaie, ou contre celle-ci, varieront toujours, même avec une monnaie saine, mais qu’avec une monnaie saine ces variations sont réduites au minimum. Les variations du niveau général de la préférence monétaire peuvent avoir l’effet le plus marqué sur les prix des biens et des services ; il importe donc d’en atténuer autant que possible l’incidence. Par monnaie saine, nous entendons soit l’or physique lui-même, soit des substituts convertibles en or sur demande. Et avec l’or ou des substituts monétaires, l’arbitrage des prix entre des États ou des régions utilisant également une monnaie saine apporte une stabilité supplémentaire des prix.
Telles étaient, dans les grandes lignes, les conditions en vigueur en Grande-Bretagne à partir de 1817, lorsque les nouveaux souverains furent frappés pour la première fois, puis après le retour du pays à l’étalon-or proprement dit en 1821. L’étalon-or fut également adopté par d’autres nations développées lorsqu’elles s’alignèrent sur l’étalon unique de la Grande-Bretagne, en particulier au cours des dernières décennies du XIXe siècle et par la suite.
Les avantages considérables et la prospérité largement répartie qu’apportait la monnaie saine furent dénigrés par des socialistes tels que Marx et Engels. Un argumentaire partial suscita l’envie à l’égard de la richesse qui s’accumulait entre les mains d’hommes d’affaires prospères et de leurs familles, tournés en dérision sous le nom de bourgeoisie, en la décrivant comme acquise aux dépens de travailleurs opprimés. Mais les faits étaient très différents : le niveau de vie des travailleurs manuels s’améliorait au-delà de tout ce qu’on avait connu auparavant. Les entreprises prospères gagnaient leur richesse en se soumettant aux consommateurs, en produisant ce que ceux-ci voulaient. Dans le cas contraire, elles disparaissaient. Et si les marchés ont apporté depuis des avantages considérables, il est aisé de démontrer que le progrès aurait été encore plus bénéfique pour les ouvriers et les travailleurs peu qualifiés si les marchés libres avaient pu subsister seuls, sans intervention du gouvernement.[iv]
Il relève de la logique la plus évidente de comprendre que si la richesse est transférée des particuliers à l’État, la population dans son ensemble s’en trouve appauvrie. C’est un mythe, entretenu par l’État, que de prétendre que la richesse ainsi transférée est détenue en fiducie pour la population, alors qu’en réalité elle est détruite.
Si l’on permet au contraire aux individus d’accumuler un patrimoine personnel, la société tout entière en bénéficie. C’est la clé pour comprendre les avantages d’une monnaie saine pour une nation, car une économie prospère est, en définitive, ce qui donne sa puissance à l’État. Avant la Première Guerre mondiale, la domination de la Grande-Bretagne sur le commerce mondial ne tenait pas à ses campagnes militaires ; la marine et l’armée ne faisaient que protéger le libre-échange. C’est l’accumulation de richesse entre les mains des entrepreneurs, soutenue par une monnaie saine et fiable, acceptée partout, qui a fait la grandeur de la Grande-Bretagne. Sa réussite reposait sur la création de richesse, accumulée en mains privées avec un minimum de destruction par le gouvernement.
L’objection des partisans de l’inflation à la monnaie saine est que les gouvernements doivent alléger le poids de leur dette en en érodant la valeur aux dépens de leurs créanciers. Mais comme nous l’avons montré plus haut, cet argument est myope et ignore les obligations futures croissantes engendrées par l’inflation. Au lieu d’imposer une dépendance accrue à l’égard de l’État, la monnaie saine protège l’épargne et permet aux individus d’éviter cette dépendance. Au lieu de s’accroître avec le temps, les obligations du gouvernement diminuent.
Après les guerres napoléoniennes, le gouvernement britannique se trouvait chargé de dettes extrêmement élevées, qu’il fallait rembourser. Plutôt que de céder à la tentation de les faire disparaître par l’inflation, la solution retenue fut de les honorer avec une monnaie saine. Cette décision fut suivie de la suppression de distorsions économiques, par l’abrogation en 1846 des lois sur les céréales (Corn Laws), introduites à tort en 1815, ainsi que de la suppression d’autres droits de douane en général. Malgré la baisse modérée des prix des biens au fil du temps, la dette du gouvernement fut ramenée de plus de 250 % du PIB estimé à seulement 30 % avant la Première Guerre mondiale.
Le retour à une monnaie saine
Le pourquoi et le comment du remplacement de la monnaie fiduciaire par l’or en tant que monnaie, ainsi que par des substituts monétaires pleinement convertibles, ont déjà été exposés. Le gouvernement britannique n’y est jamais pleinement parvenu, en raison d’une simple erreur dans la mise en œuvre du Bank Charter Act de 1844. Alors que la Banque d’Angleterre devait, de par la loi, couvrir en or toute augmentation de son émission de billets, le contrôle de l’expansion du crédit bancaire a été négligé, car les conséquences de l’absence de distinction entre la monnaie fiduciaire et les dépôts bancaires n’étaient pas correctement comprises. C’est cette erreur qui a permis le développement d’un cycle du crédit, alternant expansion et effondrement, à l’origine d’une série de crises bancaires dans la seconde moitié du siècle, et ce cycle est toujours parmi nous aujourd’hui.
Une approche pratique du problème consiste d’abord à reconnaître que les banques centrales ont réussi à déprimer le cours de l’or, mesuré en monnaies fiduciaires. Remplacer les monnaies fiduciaires par l’or et des substituts de l’or exigera soit un cours de l’or nettement plus élevé exprimé en monnaie fiduciaire, soit une contraction massive de la monnaie fiduciaire en circulation, soit une combinaison des deux. En outre, la plupart des marchés obligataires sont largement surévalués, leurs prix reposant sur l’intervention des banques centrales. Ils ne reflètent pas le risque que le pouvoir d’achat de toutes les monnaies fiduciaires soit appelé à décliner. Une chute brutale des cours obligataires serait catastrophique pour les banques qui détiennent de la dette, que ce soit à titre d’investissement ou en garantie de prêts. Il est donc probable que, dans la plupart des juridictions, le retour à une monnaie saine n’interviendra qu’après une crise mondiale du crédit, lorsque le pouvoir d’achat de la monnaie sera déjà en train de s’éroder, que nous serons au cœur d’une crise systémique mondiale, et que ce retour serait mieux accepté, voire exigé, par le public.[v]
Il existe un très haut degré de certitude anticipatoire que les monnaies fiduciaires s’acheminent vers une perte catastrophique de pouvoir d’achat, seul le calendrier restant incertain. Gardons le Venezuela à l’esprit. Par conséquent, à un moment donné, l’or devrait commencer à anticiper cet événement futur et pourrait atteindre plusieurs fois sa valeur actuelle, exprimée en monnaies fiduciaires en déclin. En théorie, cela permettra plus facilement aux banques centrales détentrices d’or physique d’envisager de l’utiliser comme stabilisateur monétaire. Mais compte tenu des difficultés en jeu et de décennies d’erreurs néo-keynésiennes, il sera probablement considéré comme un dernier recours.
Parmi plusieurs États asiatiques, deux nations importantes pourraient instaurer une monnaie saine avant ou pendant la prochaine crise du cycle du crédit, si elles le souhaitent, à supposer qu’elles détiennent suffisamment d’or physique non déclaré. Dans le cas de la Russie, son système bancaire a déjà été préparé à de fortes turbulences monétaires, du fait des sanctions occidentales et de l’effondrement du prix du pétrole. De plus, son économie est orientée vers les exportations d’énergie et de matières premières, dont on peut s’attendre à ce que la valeur baisse moins rapidement que les monnaies occidentales lorsque le déclin de ces dernières s’accélérera.
La Russie achète activement de l’or, rejoignant la Chine dans sa tentative de dominer les marchés de l’or physique. Il est clair que la Russie considère l’or, plutôt que le dollar, comme important pour son avenir monétaire et économique. La Chine a elle aussi démontré sa compréhension de l’or. Après en avoir accumulé secrètement depuis 1983, elle a, depuis 2002, encouragé ses citoyens à en acquérir pour eux-mêmes et, ces dernières années, s’est engagée dans une politique visant à obtenir accès, influence et contrôle sur les marchés étrangers de l’or physique, tels que Londres. Plus récemment, par l’intermédiaire d’une entreprise publique, elle prévoit de remonétiser l’or pour les paiements courants, en partenariat avec Goldmoney.[vi]
On ne sait pas encore clairement dans quelle mesure ces deux grands États asiatiques voient l’or comme un objectif monétaire, plutôt que comme une arme stratégique à employer contre une Amérique belliqueuse. Leurs points de vue peuvent diverger, la Russie étant plus disposée à déstabiliser l’Occident en introduisant un rouble adossé à l’or que la Chine ne l’est à introduire un yuan adossé à l’or. Il est toutefois peu probable que la Russie et la Chine agissent séparément ; elles préféreront agir de concert, entraînant avec elles un second cercle de nations asiatiques, comme l’Iran, la Turquie et d’autres membres de l’Organisation de coopération de Shanghai.
La Chine s’oriente presque certainement vers l’intégration de l’or dans son système monétaire intérieur, comme exposé plus haut. Ce système monétaire intérieur est isolé, par des contrôles de capitaux, du yuan circulant à l’international, pour lequel sa politique s’est concentrée sur l’amélioration de son attrait comme monnaie de règlement des échanges internationaux. À un certain stade, ces objectifs sont susceptibles de se rejoindre, car le yuan érode le rôle du dollar américain, ce qui entraîne sa faiblesse persistante et, par conséquent, la hausse du cours de l’or. Le calendrier des évolutions internationales n’est plus étroitement maîtrisé par la Chine, car il dépend désormais des marchés.
La Chine doit savoir que toute démarche visant à intégrer l’or dans le yuan international, ou même la menace d’y recourir, fera baisser relativement les monnaies américaine, européenne et japonaise. Les rendements obligataires libellés dans ces monnaies augmenteront en réaction à l’inflation des prix, ce qui contribuera presque certainement à une déstabilisation monétaire accrue. Les exportateurs chinois en souffriront, conséquence peut-être indésirable, mais gérable. Toutefois, pour l’instant, on ne peut que conclure que la Chine, la Russie et tous les autres États asiatiques alliés attendent l’évolution de la situation avant d’adopter une quelconque forme de convertibilité en or.
Pour l’Occident, il en va autrement. La pensée économique monétaire reste dominée par le néo-keynésianisme, qui poursuit la planification économique et le contrôle de l’État jusqu’à la disparition des marchés libres. Les réponses officielles à la prochaine crise du crédit alimentée par la dette s’éloigneront de la monnaie saine au lieu de l’adopter. Les banques centrales injecteront assurément davantage de monnaie de base aux banques et aux grandes entreprises pour éviter leur faillite. Les taux d’intérêt seront abaissés pour s’adapter à l’escalade de l’endettement public, et il y aura davantage d’assouplissement quantitatif. Les banquiers centraux n’ont pas d’autre réponse face à la dégradation des conditions de crédit.
La dernière fois, il y a dix ans, il y avait eu une ruée vers la liquidité. Cette fois, après dix ans de « mesures extraordinaires », la liquidité est là en abondance. Seul peut-être un économiste lauréat du prix Nobel ignorera alors l’effondrement inévitable du pouvoir d’achat de la monnaie et les difficultés auxquelles seront confrontées les personnes ordinaires. Il déclarera que les perspectives de croissance économique sont bonnes, comme le professeur Stiglitz au sujet du Venezuela il y a dix ans. C’est à ce moment que la Chine et la Russie pourraient décider d’appuyer sur la détente de la convertibilité en or.
Ailleurs, il n’y a ni appétit ni capacité intellectuelle pour un retour à une monnaie saine. L’Occident, en particulier l’Amérique, pourrait se sentir victime d’une guerre financière menée contre lui, ce qui le rendrait plus belliqueux. Cela mis à part, les nations occidentales auront remonté le temps jusqu’au début des années 1920, lorsque l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, la Pologne, la Bulgarie et la Hongrie ont toutes subi l’effondrement de leur monnaie, celle-ci n’étant pas adossée à l’or. C’est des cendres d’un effondrement monétaire mondial bien plus vaste, dans les années à venir, que naîtra, à terme, le retour de l’or comme seule monnaie et le retour d’une monnaie en circulation constituée de substituts monétaires pleinement convertibles.
[i] Mesurée par la quantité de monnaie fiduciaire.
[ii] Voir https://venezuelanalysis.com/news/2719.
[iv] La chute du mur de Berlin a révélé aux yeux de tous l'échec du socialisme à l'est de celui-ci, en contraste frappant avec la situation à l'ouest, où des marchés plus libres avaient prévalu.
[v] C'est l'acceptation par le public de la nécessité d'une monnaie saine qui a permis au gouvernement autrichien de mettre fin à l'hyperinflation en 1922, alors même que celle de l'Allemagne s'accélérait et a perduré une année de plus.
[vi] L'auteur doit déclarer son intérêt : il est actionnaire de Goldmoney. L'annonce de cette coentreprise est disponible ici : https://www.goldmoney.com/corporate/news/goldmoney-announces-joint-venture-letter-of-intent-with-zhaojin-mining-to-launch-goldmoney-china
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