Il est temps de se débarrasser de Triffin

La bulle de crédit fondée sur le dollar est en train d’imploser, et les économies émergentes cherchent à se protéger en acceptant le règlement des échanges commerciaux dans d’autres devises. La politique américaine consistant à menacer de changement de régime, à déstabiliser les monnaies ou à recourir à d’autres moyens pour garder les nations dans sa sphère d’influence échoue désormais.

Les économistes occidentaux dominants affirment que le dollar est irremplaçable et que le yuan chinois est strictement limité comme moyen de règlement des échanges. Se référant au dilemme de Triffin, ils estiment que la Chine devrait enregistrer des déficits pour fournir la liquidité monétaire nécessaire. Mais ils ignorent le rôle du crédit bancaire, qui peut être étendu à volonté pour répondre à la demande de règlement des échanges.

En outre, les bourses chinoises proposent des facilités de couverture adossées à l’or physique, ce qui détourne les exportateurs d’énergie du Moyen-Orient des pétrodollars, en attendant l’avènement de la nouvelle monnaie de règlement des échanges envisagée par Sergueï Glazyev.

Pour attester de l’intention de la Russie de réintroduire l’or dans le règlement des échanges, la traduction de la position semi-officielle rédigée par Glazyev avec son adjoint est jointe en annexe à cet article.

L’accroissement du risque systémique dans les systèmes bancaires américain, européen et japonais accélère le déplacement du règlement des échanges internationaux, des dollars fiduciaires vers des valeurs refuges plus sûres. Celles-ci sont, ou seront à terme, adossées à l’or physique.

Le monde change sous nos yeux…

Discrètement, l’opinion informée commence à admettre que l’Amérique a perdu son influence mondiale. Même le Brésil, l’Argentine et le Mexique envisagent ouvertement un avenir dans lequel leur commerce international se détournera de l’Amérique du Nord et de l’Europe occidentale pour se tourner vers une Asie solidement arrimée aux règles de la Chine et de la Russie, des règles qui exigent de faire évoluer les paiements du dollar vers leurs propres monnaies ou vers des monnaies de règlement des échanges en projet.

Quelle que soit l’évolution, l’ensemble des membres de l’Organisation de coopération de Shanghai, de l’Union économique eurasiatique, des BRICS et/ou des BRICS+ s’engage à remplacer le dollar dans la fixation des prix des matières premières et dans le règlement du commerce transfrontalier. Et le fait que des nations des Amériques, la totalité de l’Afrique, le Moyen-Orient et même l’Indonésie, en Asie du Sud-Est, soient assez confiantes pour quitter le navire de l’Amérique et de son dollar en dit long. L’Amérique ressemble à un Don Quichotte, et l’Europe à son Sancho Panza. Il s’agit du potentiel de 3,8 milliards d’Asiatiques en voie d’industrialisation rapide, dont profiteront encore 1 à 1,5 milliard de personnes en Afrique et en Amérique latine, face à 1,3 milliard d’habitants en Amérique du Nord, en Europe occidentale et au Japon qui refusent d’y participer.

Étant donné que, très récemment, les États-Unis ont commencé à durcir leur rhétorique belliqueuse à l’égard de la Chine et de Taïwan à l’est, en plus de la Russie et de l’Ukraine par le biais de l’OTAN, nous devrions peut-être saluer les premiers signes de cette perte d’hégémonie et les pousses vertes de paix qui pourraient s’ensuivre. Car c’est ce dont il pourrait s’agir : une Amérique reconnaissant que son agressivité n’est plus tenable et qu’il lui faut céder dans la bataille pour le contrôle mondial. Mais cela soulève une question essentielle quant à l’avenir du dollar.

Il est probable que l’apparition de problèmes bancaires de plus en plus manifestes dans le système financier occidental joue un rôle majeur dans la bataille des hégémons ; cela concorde assurément avec l’émergence soudaine de nombreux pays qui semblent tout à coup désireux d’abandonner le dollar, et donc le système monétaire de toute l’alliance occidentale. Le décor de cet abandon a été planté par Vladimir Poutine au Forum économique international de Saint-Pétersbourg en juin dernier, lorsque 81 délégations officielles sont venues l’entendre les alerter sur les dangers de détenir des dollars et des euros dans leurs réserves. Ainsi informées, elles semblent maintenant se mobiliser.

La faille de la pensée monétaire occidentale

Les commentaires financiers et économiques dominants jugent inconcevable que le dollar soit remplacé par quoi que ce soit d’autre comme monnaie de réserve mondiale, moyen de fixation des prix des matières premières et facteur commun de toutes les opérations de change. Telle était l’analyse de George Magnus, très respecté, extraite d’un article qu’il a publié dans le Daily Telegraph la semaine dernière :

« La tyrannie de la comptabilité de la balance des paiements signifie que, si la Chine et d’autres nations enregistrent des excédents en raison d’une demande intérieure relativement faible, d’autres, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, doivent enregistrer des déficits extérieurs et accumuler de la dette. Il faut remettre la cause et l’effet dans le bon sens.

« Aussi, l’idée que le yuan puisse devenir une monnaie véritablement internationalisée, voire une rivale du dollar américain, est un discours dépourvu de fondement. 

« Cela ne pourrait se produire que si la Chine permettait au reste du monde d’accumuler d’importantes créances en yuans. 

« Cela signifie que la Chine doit soit enregistrer des déficits extérieurs, ce qu’elle ne fera pas, étant un État mercantiliste exclusivement tourné vers sa politique industrielle,

« soit autoriser la libre sortie des capitaux, ce qu’elle ne fera pas non plus, en partie parce qu’elle ne fait pas confiance à ses propres citoyens pour garder leur argent sur le territoire, et en partie parce que la fuite des capitaux qui en résulterait et la baisse du yuan déstabiliseraient son système bancaire intérieur de 60 000 milliards de dollars (49 000 milliards de livres), dans lequel la multiplication des créances douteuses pose déjà problème. 

« La Chine de Xi se trouve donc prise entre le marteau des excédents de la balance des paiements et l’enclume d’un compte de capital fermé. Les pays et les entreprises pourront recourir davantage au yuan pour émettre et régler des factures, voire pour libeller des obligations vendues à des étrangers.

« Pourtant, dans les paiements mondiaux, selon le système de messagerie mondial SWIFT utilisé par les banques, le yuan a représenté 2,2 % des paiements le mois dernier, soit à peu près autant qu’il y a deux ans. »[i]

Les propos de Magnus sont cohérents avec le dilemme de Triffin. Triffin soutenait que, pour que le dollar soit la monnaie commune du monde, les États-Unis devaient veiller à ce qu’une offre de dollars soit disponible pour les autres nations dans leurs réserves. Pour y parvenir, l’Amérique devait enregistrer des déficits commerciaux afin de garantir cette offre. Or des déficits commerciaux continus constituent, à terme, des politiques économiques destructrices. D’où le dilemme : la création de l’offre d’une monnaie de réserve risque de se terminer par une crise économique pour son émetteur.

Robert Triffin a décrit ce problème lors de son audition devant le Congrès américain en 1960. Les faits lui ont donné raison lorsque le pool de l’or de Londres a échoué en 1968, lorsque le président Nixon a abandonné les accords de Bretton Woods en 1971, et, vraisemblablement, ils lui donneront de nouveau raison alors que le système bancaire fondé sur le dollar entre dans une nouvelle crise. Mais bien que les événements aient démontré les vérités évidentes du dilemme de Triffin, celui-ci comporte une faille : il ne distingue pas la monnaie, que Triffin supposait utilisée pour le règlement des échanges, du crédit bancaire commercial, qui l’est en réalité.

Ces deux formes de crédit ne doivent pas être confondues. Le crédit bancaire est libellé en monnaie de banque centrale, mais ce n’est pas la même chose. Par ailleurs, très peu d’économistes, même parmi les plus réputés de l’establishment, comprennent comment le crédit bancaire est créé. Ainsi s’exprimait Paul Krugman, lauréat d’un prix Nobel d’économie, dans sa chronique du New York Times du 30 mars 1912 :

« En lisant divers textes sur le système bancaire — des commentaires ici, mais aussi différents écrits çà et là — je rencontre souvent l’idée que les banques peuvent créer du crédit à partir de rien. On nie avec véhémence que les prêts des banques soient limités par leurs dépôts, ou que la base monétaire joue un rôle important ; les banques, nous dit-on, ne détiennent presque aucune réserve (ce qui est vrai), de sorte que la création ou la destruction de réserves par la Fed n’aurait aucun effet.

« Tout cela est faux, et si l’on réfléchit à la manière dont les acteurs de votre histoire sont censés se comporter — plutôt que de s’enliser dans l’algèbre abstraite —, il devrait être évident que tout cela est faux.

« Tout d’abord, chaque banque prise individuellement doit, en fait, prêter l’argent qu’elle reçoit en dépôt. Les chargés de prêts ne peuvent pas simplement émettre des chèques à partir de rien ; comme les employés de tout intermédiaire financier, ils doivent acheter des actifs avec les fonds dont ils disposent. J’espère que cela ne prête pas à controverse, bien que, vu ce qui se produit habituellement lorsque nous parlons des banques, je suppose que même cette affirmation suscitera l’indignation. »[ii]

Krugman avait tort sur le plan factuel et, à ma connaissance, maintient encore cette position. Les banques commerciales créent bel et bien du crédit. En fait, ce sont des négociants en crédit, et non, comme le prétend Krugman, des collecteurs de dépôts. Nous ignorons comment Krugman pense que le crédit bancaire vient à exister à l’origine. Et oui, elles peuvent émettre des chèques à partir de rien, mais la méthode que le banquier préfère au chèque de banque consiste simplement à créditer le compte de l’emprunteur.

Qu’un économiste aussi éminent puisse ignorer à ce point les mécanismes de la création de crédit dans le système bancaire illustre parfaitement le peu d’attention que la profession a accordé au crédit. Les keynésiens (tels que Krugman), les monétaristes, et même les partisans du libre marché de l’école autrichienne avancent des théories différentes, et toutes erronées, sur la manière dont le crédit bancaire naît réellement. C’est en réalité d’une simplicité désarmante : les prêts sont créés simultanément aux dépôts, grâce à la magie de la comptabilité en partie double. Les dépôts se détachent ensuite des prêts qui leur ont donné naissance, au fur et à mesure qu’ils sont payés. Puis les banques coopèrent, par l’intermédiaire des systèmes de compensation et des marchés de gros, afin d’équilibrer leurs bilans.

En quoi cela concerne-t-il le dilemme de Triffin ? La réponse est que, dès lors qu’elle a accès à des systèmes de compensation efficaces et à des marchés de crédit de gros dans les devises concernées, toute banque peut créer du crédit dans la devise de son choix. Le règlement des échanges commerciaux n’est donc plus soumis à l’exigence qu’une quantité substantielle d’une devise se trouve entre des mains étrangères pour qu’elle puisse jouer le rôle de monnaie de réserve. Le crédit servant au règlement des transactions commerciales s’éteint de toute façon le plus souvent de lui-même, et le rôle d’une monnaie de réserve tient davantage à la manipulation des taux de change par les États.

Quant à l’affirmation de Magnus selon laquelle les sorties de capitaux pourraient déstabiliser le système bancaire chinois, il s’agit d’un argument fallacieux. Comme il le souligne, il existe des contrôles des changes, mais la Chine n’a pas besoin de les démanteler. De même que les banques européennes créent des eurodollars, les banques chinoises et autres peuvent créer du crédit en yuans pour financer les échanges commerciaux et régler les transactions extérieures sur les matières premières. De fait, les deux yuans circulent déjà séparément. Et si, du fait de son abandon, le dollar et les autres devises occidentales se dépréciaient face au yuan, il pourrait même convenir aux Chinois d’assouplir les contrôles des changes afin d’accueillir les capitaux quittant les États-Unis pour des projets chinois en Asie. Mais ce point sera examiné plus tard.

Les macroéconomistes analysent toujours la finance et l’économie d’un point de vue étatiste, ce qui les conduit à minimiser les considérations commerciales. Bien que la classe politique négocie et marchande des accords commerciaux et des quotas, la plupart des échanges sont convenus entre entités commerciales, et c’est à elles de choisir leurs moyens de règlement. En l’absence de crise bancaire, la devise de prédilection du monde non occidental resterait sans doute, dans un avenir prévisible, le dollar ou une monnaie commune entre partenaires commerciaux régionaux, comme l’euro. Mais tel n’est plus le cas, et les hégémons asiatiques ainsi que les nations de leur camp révisent d’urgence leur position.

Les conséquences d’une crise bancaire sur les marchés émergents

Si la contagion bancaire mondiale peut menacer des banques et des systèmes bancaires entiers partout dans le monde, la crise actuelle est centrée sur les grandes économies fortement financiarisées. C’est là que les banques centrales ont le plus pratiqué la répression agressive des taux d’intérêt, accumulé des pertes pour leur propre compte par le biais de l’assouplissement quantitatif, et supervisé des réseaux bancaires commerciaux dont l’effet de levier des bilans est ultra-élevé. Il s’agit principalement des États-Unis, de l’UE, du Royaume-Uni et du Japon. Alors que la confiance dans nombre de leurs devises est souvent faible, les économies de marché émergentes, moins financiarisées, sont en revanche moins exposées aux risques systémiques mondiaux. Les exceptions sont des problèmes endémiques, où la combinaison d’une influence politique sur la politique monétaire et du scepticisme du public à l’égard d’une devise garantit sa dépréciation.

Dans ces conditions, l’apparition de faillites bancaires dans les économies financiarisées incite un second cercle d’autorités monétaires, moins exposées, à chercher à se protéger des retombées. Cela contribue probablement à ce que de nombreux pays cherchent à réduire leur dépendance à l’égard du dollar, de l’euro et d’autres grandes devises. Ils se tournent plutôt vers la Chine, la Russie et les perspectives qu’offrent le commerce et l’investissement dans l’ensemble de l’Asie. Il ne fait guère de doute que c’est ce qui sous-tend les déclarations de politique de ces derniers mois, émanant de multiples juridictions, selon lesquelles une partie de leurs échanges sera désormais réglée en monnaies nationales plutôt qu’en dollars.

Mais à première vue, personne ne préférerait un règlement commercial en roupies indonésiennes, par exemple, plutôt qu’en dollars, à moins que le risque supplémentaire puisse être couvert. En outre, si les gouvernements fixent les accords commerciaux à un niveau élevé, l’essentiel des échanges se fait entre un acheteur et un vendeur consentants. En définitive, ce sont eux qui s’accordent sur la devise utilisée. Il faut une monnaie d’échange plus stable, que tous les participants puissent accepter pour le règlement. C’est ce qui motive le projet russe de créer une monnaie adossée à des matières premières pour l’Union économique eurasiatique, et de permettre à toute autre nation de l’OCS et des BRICS+ d’y participer. C’est l’ultime échappatoire au dollar américain.

Nous n’en connaissons pas encore les détails, mais nous connaissons les vues de Sergueï Glaziev, l’économiste chargé de concevoir la nouvelle monnaie. Le 27 décembre, dans un article intitulé « Rouble-or 3.0 : comment la Russie peut changer l’infrastructure du commerce extérieur »[iii] rédigé pour Vedomosti, quotidien d’affaires russe basé à Moscou, M. Glaziev a exposé ses réflexions les plus récentes. L’article a été corédigé avec Dmitri Mitiaev, membre adjoint du Collège chargé de l’intégration et de la macroéconomie de la Commission économique eurasiatique ; il ne s’agit donc pas des seules réflexions de M. Glaziev, et l’on peut supposer qu’il revêt un poids officiel au sein du comité de l’UEE. L’article a été publié le jour même où Sber, la première banque de Russie, a annoncé son nouveau fonds d’or numérique.

Une version abrégée de l’article de M. Glaziev, traduite en anglais, figure en annexe du présent article. Il traite davantage de l’adoption d’un étalon-or par le rouble que des fondements d’une nouvelle monnaie commerciale, mais la coécriture de M. Mitiaev laisse fortement penser qu’il s’applique également à la monnaie de règlement commercial envisagée.

En conséquence, la commission monétaire de l’UEE semble désormais avoir entièrement abandonné ses propositions initiales pour un nouveau moyen de règlement des échanges, au profit de l’or et du crédit adossé à l’or, plutôt que de paniers composés des monnaies et des matières premières des pays participants. 

Par ailleurs, un article diffusé dans les médias indiens cite Alexandre Babakov, vice-président de la Douma d’État de Russie, selon lequel les pays des BRICS prévoient un nouveau moyen de paiement indépendant du dollar et de l’euro, qui serait adossé à l’or et aux matières premières.[iv] Il est toutefois possible qu’il le confonde avec le projet de l’UEE porté par M. Glaziev, ou bien que ce projet soit élargi par rapport à sa formulation d’origine.

Quels qu’en soient les détails, abandonner le dollar n’est pas une décision à prendre à la légère. La Chine dépend fortement de ses exportations vers les États-Unis et les membres de l’OTAN. Mais elle semble se recentrer sur l’Asie et dispose d’un taux d’épargne exceptionnellement élevé, qui lui permet de financer les investissements nécessaires sans conséquences inflationnistes sur les prix à la consommation. La Russie comme l’Arabie saoudite, qui dirige l’OPEP+, sont pleinement conscientes de l’effet que produirait sur le pétrodollar fiduciaire un règlement en yuans, en roubles ou en d’autres monnaies de leur principal produit d’exportation, le pétrole brut. Les réserves de monnaies fiduciaires de l’alliance occidentale non cédées pourraient même devoir être dépréciées. Par conséquent, l’Arabie saoudite et les autres exportateurs d’énergie du Golfe ont très probablement cherché à obtenir des garanties sur la stabilité du yuan par rapport au dollar. Il est par ailleurs rapporté qu’ils utilisent les bourses de contrats à terme chinoises pour convertir une partie de leurs yuans en or livrable. Anticipant que la convertibilité du yuan en or détournerait des règlements du dollar vers le yuan, la Chine avait prévu ce dispositif en 2017 et l’a ensuite mis en œuvre.[v]

Nous disposons donc de cinq éléments indiquant l’émergence d’un étalon-or en Asie, et pour les pays qui lui sont associés : 

Jusqu’à l’année dernière, la politique commune menée de longue date par la Russie et la Chine pour se passer du dollar dans la fixation des prix des matières premières, le règlement des échanges transfrontaliers et l’intermédiation de la quasi-totalité des opérations de change était défensive, laissant à l’Amérique l’initiative géopolitique ainsi que les erreurs stratégiques qui l’accompagnent. Les sanctions contre la Russie ont tout changé. Acculé, Poutine n’a eu d’autre choix que de passer à l’offensive. On peut soutenir qu’il a cherché à déstabiliser délibérément le système financier occidental en dénonçant le dollar et l’euro au Forum économique international de Saint-Pétersbourg en juin dernier, auquel assistaient 81 délégations officielles de gouvernements étrangers. N’étant plus passif, il prend de plus en plus l’initiative. Et dans ses efforts pour écarter entièrement la menace américaine d’Europe de l’Est, sa stratégie est à la fois militaire et financière.

Le yuan chinois est devenu une solution provisoire crédible pour le règlement des échanges

On peut imaginer que faire accepter le concept d’une nouvelle monnaie d’échange par les nations participantes comporte des obstacles politiques à surmonter. Mais en limitant son usage, du moins dans un premier temps, aux échanges transfrontaliers, elles peuvent conserver le plein contrôle de leurs politiques monétaires nationales. Elle doit être conçue de manière à constituer une alternative pratique aux monnaies fiduciaires occidentales pour le plus grand nombre possible d’entre elles. C’est sûrement la raison pour laquelle l’idée d’un panier de monnaies de type DTS semble avoir été écartée par Glazyev. La constitution d’un panier pondéré de matières premières est elle aussi source de controverses et détourne de l’objectif ; une monnaie fondée sur l’or, qui est de toute façon une monnaie légale, est donc la solution pratique et s’accorde avec le droit international établi.

En attendant son annonce officielle, un nombre croissant de juridictions ont fait savoir qu’elles avaient l’intention d’accepter le yuan chinois. Étant fermement sous le contrôle de l’État, les grandes banques chinoises constituent probablement un refuge plus sûr pour les dépôts que les banques établies dans des marchés très financiarisés. En outre, contrairement au crédit qui s’effondre en Occident, la masse monétaire chinoise progresse. Son économie fondée sur l’épargne permet une expansion du crédit sans éroder le pouvoir d’achat du yuan. Et cette expansion du crédit alimente l’investissement dans la production plutôt que la consommation.

En acceptant le yuan plutôt que le dollar, l’euro, voire le yen japonais, ces pays ne se ménagent pas seulement un refuge face au système bancaire occidental : la valeur future de cette monnaie promet aussi de refléter l’amélioration des perspectives économiques de la Chine, en net contraste avec l’effondrement d’une bulle financière et économique en Occident.

Il est évident que le dollar et les autres monnaies fiduciaires qui lui sont alliées en subiront les conséquences. Mais c’est un mystère qu’il faudra aborder dans un prochain article…

Annexe

Article de Sergueï Glazyev dans Vedomosti sur l’adossement du rouble à l’or – 27 décembre 2022 (traduit du russe par Google, avec quelques retouches mineures)

Un blocus de sanctions sévère a créé les conditions nécessaires à un retournement de 180 degrés du commerce extérieur russe. Les principaux partenaires économiques étrangers sont désormais les pays membres de l’UEEA, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Turquie, les Émirats arabes unis, etc. Et avec chacun de ces pays, la Fédération de Russie enregistre un excédent de sa balance commerciale. Selon une estimation préliminaire de la Banque de Russie, il s’est renforcé pour atteindre 198,4 milliards de dollars de janvier à septembre 2022, soit 123,1 milliards de dollars de plus que sur la même période de l’an dernier. 

Dans les pays amis, un processus de dédollarisation est en cours et la part des règlements en monnaies « souples » augmente. En septembre, la Russie est devenue le troisième pays au monde pour l’utilisation du renminbi dans les règlements internationaux. Selon la Banque centrale, ces derniers mois, les transactions en renminbi représentent jusqu’à 26 % des opérations de change en Fédération de Russie. La paire yuan/rouble sur la Bourse de Moscou a, à plusieurs reprises, dépassé le dollar et l’euro en volume quotidien d’échanges. Lorsque le renminbi, le rial, etc. sont utilisés dans les règlements du commerce extérieur de la Fédération de Russie, et en présence d’un excédent commercial, il en résulte l’accumulation de soldes de trésorerie de plusieurs milliards de dollars, libellés en monnaies « souples », sur les comptes des exportateurs russes dans les banques des pays partenaires précités.

L’accumulation de fonds en monnaies « souples » va encore augmenter. Mais comme ces fonds sont eux aussi exposés au risque de change et à d’éventuels risques de sanctions, il est nécessaire de stériliser cette masse excédentaire. La meilleure solution consiste à acheter, contre des monnaies locales, de l’or non sanctionné en Chine, aux Émirats arabes unis, en Turquie, éventuellement en Iran et dans d’autres pays. L’or acheté par la Banque centrale russe auprès de sources étrangères peut être conservé dans les réserves d’or et de change, dans certaines limites, auprès des banques centrales de pays amis, et peut servir aux règlements entre pays, aux swaps de devises et aux opérations de compensation. Une partie de l’or peut être rapatriée en Russie.

Le passage de la Russie, dans ses relations avec les pays amis, au commerce en monnaies nationales est une véritable solution tactique, mais non stratégique. Si la fixation des prix continue de se faire en dollars sur les places boursières occidentales et que les flux commerciaux sont assurés par des sociétés anglaises, il n'existe alors aucun véritable isolement vis-à-vis des systèmes occidentaux de tarification dérivée, ce « miroir déformant ».

Dans un contexte de pression sans précédent liée aux sanctions, la tâche de la Russie n'est pas d'apprendre à jouer selon les « règles truquées » de l'Occident, mais de construire avec les pays amis des règles du jeu transparentes et mutuellement avantageuses, et de créer ses propres systèmes de tarification, de négociation en bourse et d'investissement. L'or peut constituer un instrument unique pour contrer les sanctions occidentales, si l'on recalcule en or les prix de tous les grands biens échangés à l'international (pétrole et gaz, produits alimentaires et engrais, métaux, minéraux solides). Selon les calculs de Zoltan Pozsar, stratège de Credit Suisse, fixer le prix du pétrole en or à raison de 2 barils pour 1 g entraînerait un doublement du prix de l'or en dollars. Ce serait une réponse adéquate aux « plafonds de prix » que l'Occident met en place, et un socle solide. L'Inde et la Chine pourraient alors prendre la place de négociants mondiaux de matières premières, à la place de Glencore ou de Trafigura.

Pendant des millénaires, l'or (avec l'argent) a été le cœur du système financier mondial, une mesure honnête de la valeur de la monnaie papier et des actifs. Aujourd'hui, l'étalon-or est considéré comme un anachronisme. Il a été aboli dans sa forme définitive il y a un demi-siècle (les États-Unis ont annoncé la fermeture temporaire du « guichet or » instauré en 1944 à Bretton Woods), le dollar étant alors lié au pétrole. Mais l'ère du pétrodollar touche à sa fin. La Russie, avec ses partenaires de l'Est et du Sud, a une chance unique de quitter le navire en perdition d'une économie de la dette centrée sur le dollar, en assurant son propre développement et des échanges mutuels fondés sur les ressources stratégiques accumulées et extraites.

L'or a joué un rôle important à la fois dans l'industrialisation et dans le refus de l'URSS, après la guerre, d'adhérer à l'étalon-dollar. L'URSS a signé les accords de Bretton Woods sans les ratifier, et a rattaché le rouble non au dollar (condition de participation au plan Marshall), mais à l'or et à « l'ensemble des biens du pays ». Le « rouble-or 2.0 » a permis un redressement économique rapide après la guerre et la réalisation des programmes nucléaire et de missiles. Le réformateur Khrouchtchev a supprimé le rattachement du rouble à l'or en menant en 1961 une réforme monétaire, avec une dévaluation effective du rouble de 2,5 fois et son arrimage au dollar, créant ainsi les conditions de la transformation ultérieure du pays en appendice de matières premières du système financier occidental.

Aujourd'hui, les conditions du « rouble-or 3.0 » sont objectivement réunies.

Les sanctions imposées à la Russie se sont retournées contre l'économie occidentale. L'instabilité géopolitique qu'elles ont provoquée, la hausse des prix de l'énergie et d'autres ressources, l'inflation et d'autres facteurs négatifs exercent une forte pression sur l'économie mondiale, en particulier sur le marché financier mondial. En 2023, l'ensemble de ces circonstances modifiera objectivement les stéréotypes de la politique d'investissement dans le monde, des placements risqués dans des instruments financiers complexes vers les actifs traditionnels, avant tout l'or. Selon les analystes de Saxo Bank, la demande accrue pour ce métal portera son prix à 3 000 $ en 2023. Il existe ainsi, à très court terme, une réelle possibilité d'accroître sensiblement les réserves, grâce à l'augmentation des volumes physiques d'or et à la réévaluation de sa valeur.

De importantes réserves d'or permettent à la Russie de mener une politique financière souveraine et de réduire au minimum sa dépendance à l'égard des prêteurs extérieurs. Le niveau des réserves influe sur la réputation du pays, sa note de crédit et son attractivité pour les investisseurs. De grandes réserves permettent de planifier le budget de l'État à long terme, en neutralisant de nombreux risques économiques et politiques. En 1998, l'insuffisance de réserves internationales a été l'une des causes de la crise qui s'est achevée par un défaut de paiement de la Russie. Notre pays dispose aujourd'hui de réserves d'or et de change importantes, se classant au cinquième rang mondial (après la Chine, le Japon, la Suisse et l'Inde) et devant les États-Unis. Mais cela ne suffit pas.

En Chine, premier producteur d'or au monde, une loi interdit l'exportation de tout l'or extrait. Selon la Bourse de l'or de Shanghai, les clients ont pris livraison de 23 000 tonnes sous forme physique au cours des 15 dernières années. L'Inde est considérée comme la championne du monde de l'accumulation d'or. Depuis un quart de siècle, l'or circule de l'Ouest vers l'Est par les principaux centres (Londres, la Suisse, la Turquie, les Émirats arabes unis, etc.), à raison de 2 000 à 3 000 tonnes par an. Les réserves d'or officielles des banques centrales occidentales sont-elles restées dans leurs coffres ? Ou sont-elles parties en swaps et en prêts ? L'Occident ne le dira jamais, et l'audit de Fort Knox non plus.

Au cours des 20 dernières années, la production d'or en Russie a presque doublé, tandis qu'aux États-Unis elle a presque diminué de moitié. En démantelant la richesse réelle, les États-Unis ont perdu leur compétence et leur intérêt pour la production et la transformation des ressources stratégiques (or, uranium, etc.). La planche à billets finance l'achat de tout ce qu'ils souhaitent. 

La production d'or, qui représente aujourd'hui à peine 1 % du PIB de la Russie, pourrait fort bien atteindre 2 à 3 % du PIB (grâce à la croissance de la production comme à celle des prix relatifs du pétrole) et devenir le socle de la croissance rapide de l'ensemble du secteur des matières premières (30 % du PIB) ainsi que de la balance du commerce extérieur, qui repose jusqu'à présent sur les monnaies fiduciaires, avec les risques de dévaluation et de convertibilité insuffisante des devises. À la place, la Russie sera en mesure de porter la production d'or de ses trois grands gisements, déjà mis en exploitation, de 330 à 500 tonnes, devenant ainsi le leader mondial de cette industrie stratégique. Avantage supplémentaire : nous obtenons un rouble fort, un budget solide et — grâce à la mise en œuvre d'une stratégie de développement avancée — une économie forte.

Auteurs – Sergueï Glaziev, académicien de l'Académie des sciences de Russie, et Dmitri Mityaïev, secrétaire exécutif du NTS auprès du président du Collège de la CEE


[i] Pour les non-abonnés à DT, cet article est accessible sur le site personnel de Magnus : https://georgemagnus.com/xis-china-will-never-achieve-world-currency-domination/

[ii] Voir The Conscience of a Liberal, 30 mars 2012 : https://archive.nytimes.com/krugman.blogs.nytimes.com/2012/03/30/banking-mysticism-continued/

[iii] Voir https://www.vedomosti.ru/opinion/columns/2022/12/27/957178-zolotoi-rubl?utm_campaign=vedomosti_public&utm_content=957178-zolotoi-rubl&utm_medium=social&utm_source=telegram_ved (si la censure occidentale le permet)

[iv] Voir https://thekootneeti.in/2023/04/03/brics-nations-set-to-create-new-payment-medium-backed-by-gold-and-rare-earth-elements/. Cette information est largement reprise par d'autres médias indiens.

[v] Voir https://asia.nikkei.com/Economy/China-sees-new-world-order-with-oil-benchmark-backed-by-gold

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