États défaillants et économies étranglées

Des marchés versatiles ont cessé de s'inquiéter de l'inflation pour commencer à s'inquiéter de la récession. L'establishment financier comme les investisseurs semblent incapables de comprendre qu'il ne s'agit pas de l'une ou de l'autre, mais des deux à la fois.

Derrière la crise inévitable qui se profile aujourd'hui, il y a une incompréhension : ce ne sont ni les défaillances des chaînes d'approvisionnement ni un président russe malfaisant qui ont causé notre situation actuelle, mais nos excès monétaires passés. Et, pour aggraver nos difficultés, nous avons élu une classe politique faible, incapable de préserver ne serait-ce qu'une once de principes moraux. Outre la rééducation qu'il faudrait imposer à nos dirigeants, cela rend pratiquement impossible la résolution de la crise du crédit et des monnaies qui s'annonce.

Nous faisons face à un repli du cycle du crédit bancaire d'une ampleur destructrice exceptionnelle, rivalisant même avec celui des années 1930. Avec les monnaies fiduciaires actuelles et des gouvernements résolus à épargner à chacun les conséquences de ses actes, nous connaissons une crise systémique et monétaire mondiale, sans les esprits avisés nécessaires pour nous en faire sortir. 

Les leçons de l'histoire sont claires. Les monnaies et l'ensemble du système de crédit sont au bord de l'effondrement, ce qui entraînera l'appauvrissement de presque tout le monde. Ce sont les conditions qui font réclamer un pouvoir fort, des dirigeants prêts à passer outre les intérêts établis. On appellera de ses vœux une autre forme de socialisme plutôt que les marchés libres. Ce sont les conditions qui ont conduit l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne vers des dictatures fascistes dans les années 1920.

Pour comprendre ces dangers et, espérons-le, les éviter, il est temps de relire « La Route de la servitude » de Hayek, et de comprendre que, si les nations ne sont pas conduites avec sagesse à travers l'ouragan financier à venir, les conséquences politiques à long terme seront elles aussi désastreuses.

Le déclin et la chute de l'Occident

Nous assistons peut-être à une répétition du déclin de Rome, qui s'étendit sur plusieurs siècles, mais notre déclin socio-économique progresse à un rythme bien plus rapide. Bien que l'on ait observé quelques exemples de barbarie à l'ancienne dans nos sphères d'influence élargies, nous ne sommes pas tant menés par un Néron ou un Caligula que par l'absence d'hommes d'État, le rejet du capitalisme et la promotion d'un socialisme tiède. Notre déclin se manifeste par l'érosion de notre éthique du travail, la haine du capitalisme et la croyance très répandue en des droits acquis que l'État serait censé satisfaire. Il menace de devenir un déclin terminal de la morale établie, fondée sur les valeurs judéo-chrétiennes.

Les responsables politiques favorisent cette tendance en refusant de s'y attaquer. Ils refusent même de défendre les définitions établies du genre. Sans doute ne veulent-ils pas susciter un courrier haineux de la part d'une minorité très bruyante mais infime — tout pour avoir la paix. Or l'anti-morale rampante a des conséquences néfastes. Les administrations comptent désormais des « conseillers en diversité » et autres policiers du « wokisme », et sont tenues par voie réglementaire de se conformer à leurs préceptes sans pertinence. Les universités sont truffées d'absurdités « woke », et personne en position d'autorité n'a le pouvoir d'y mettre fin. L'histoire est réécrite pour y intégrer de nouveaux biais, la rectitude politique primant sur les faits historiques.

Elle infecte les entreprises. Éditeurs et cinéastes engrangent des sommes considérables grâce à la série Harry Potter, mais refusent de reconnaître l'autrice dont le seul crime a été de faire remarquer qu'une femme est une femme et qu'un homme est un homme. 

C'est le symptôme d'un déclin moral, qui conduit à l'effondrement de la société et à un système politique incapable de faire face aux vents contraires. Ces balivernes révèlent un profond malaise qui touche toutes les nations occidentales. Je prends pour exemple le déclin moral du Royaume-Uni, car c'est là que je vis. J'invite les lecteurs d'autres pays à comparer leur expérience à celle de la Grande-Bretagne, et je suis certain qu'ils y verront des similitudes. 

Aujourd'hui, nous sommes loin de ce que l'on attendait des élections générales britanniques de décembre 2019. Un gouvernement conservateur avait été élu sur un programme de marché libre. Le Brexit devait être mené à bien et la Grande-Bretagne libérée de l'union douanière de l'UE. Des ports francs devaient voir le jour comme centres d'excellence. La Grande-Bretagne pouvait envisager un avenir prospère en tant qu'entrepôt de transit. Le gaspillage bureaucratique devait être éliminé et la fonction publique recentrée sur les résultats. Un grand feu de joie des réglementations européennes devait être allumé. Le gouvernement Johnson s'étant effondré ce matin, ce n'est pas son incapacité à tenir son programme qui lui vaut d'être rejeté, et une administration de remplacement ne fera probablement pas mieux.

Il est facile d’attribuer le revirement du gouvernement conservateur à l’égard des marchés libres à la diversion inattendue provoquée par la pandémie de covid. Mais celle-ci est passée, et rien n’indique que les engagements du programme électoral initial soient respectés. Tout au plus, le fait de pouvoir exercer un pouvoir encore plus grand sur la population est-il monté à la tête des ministres. Le gouvernement britannique s’est au contraire donné en spectacle, d’abord sur le changement climatique, puis plus récemment sur un sujet qui concerne très peu les citoyens britanniques et qui a rendu leur vie encore plus difficile en raison des sanctions : la guerre en Ukraine. Tout, sauf traiter les questions pour lesquelles le gouvernement avait été élu, tenait lieu de politique. Au lieu de gérer avec responsabilité le fardeau que l’État fait peser sur la population, il est bien plus facile pour un gouvernement de jeter de l’argent sur les problèmes du quotidien.

La réalité des dépenses publiques est qu’elles atteignent rarement l’objectif visé et aggravent les choses au lieu de les améliorer. Comme l’a dit avec esprit Milton Friedman, si le gouvernement administrait le Sahara, il y aurait bientôt une pénurie de sable. 

Le plus grand gouffre des dépenses publiques est le système de santé national britannique, et chaque crise appelle davantage d’argent, de réglementation et de bureaucratie. Si les médecins quittent la profession, ce n’est pas seulement en raison du stress et de l’épuisement. Les médecins de santé publique « sont submergés par les programmes de vaccination, les consultations à distance chronophages et impersonnelles, une bureaucratie écrasante et une direction défaillante ».[i] Et ce qui vaut pour les médecins vaut également pour le personnel infirmier.

Ces professionnels ont rejoint le système de santé avec le sens d’une vocation, pour finir par voir tout leur altruisme étouffé sous la supervision d’administrateurs et de bureaucrates grassement payés. La conjonction du manque de personnel, du taux élevé d’absentéisme pour maladie parmi les employés, du moral en berne et d’une bureaucratie paralysante conduit à un effondrement systémique. La réponse du gouvernement rappelle celle de Néron : là où il dépréciait la monnaie pour payer ses dépenses, la livre sterling d’aujourd’hui est dépréciée dans un but similaire. Une monnaie dépréciée est injectée dans le National Health Service, accompagnée d’une bureaucratie supplémentaire pour l’administrer.

Non seulement l’État déçoit l’homme ordinaire, mais il est devenu pour lui un fardeau d’un coût insupportable. C’est un État défaillant. Le problème est commun à toutes les autres nations dont les populations croient que l’État existe pour leur assurer des moyens de subsistance et des services gratuits.

L’erreur de sous-estimer l’évolution de l’économie

Début 2020, le monde s’est arrêté lorsque les gouvernements ont convenu d’un commun accord de confiner totalement leurs populations en réponse à la pandémie de covid. Toutes les activités économiques, hormis les plus élémentaires, devaient cesser. Avec de nouveaux confinements, il a fallu attendre dix-huit mois pour que ces restrictions de l’activité humaine prennent progressivement fin, bien que certaines restent en vigueur et que la Chine confine encore des villes entières en réponse à de petits foyers du virus.

Les gouvernements du monde entier semblent avoir supposé qu’après les confinements, tout reviendrait simplement à la normale, là où cela s’était interrompu. Ils ont agi comme si l’activité humaine avait été cryogénisée. Outre les difficultés habituelles du retour à la normale, aucun compte n’a été tenu de l’évolution des mentalités des gens ordinaires. Beaucoup ne souhaitaient pas reprendre le travail et, lorsqu’ils le pouvaient, ont souvent opté pour une retraite anticipée. D’autres ont estimé qu’ils pouvaient continuer à travailler depuis chez eux et mener une vie bien moins stressante que les trajets quotidiens, et refusent de retourner dans leurs bureaux. Certains ont considéré que de longues heures de travail, pour une rémunération qui ne suit pas la hausse des prix, ne valaient pas la peine de se déplacer. Les confinements dus au covid semblent avoir poussé des travailleurs confrontés de nouveau à la corvée de gagner leur vie à tout simplement renoncer.

À la grande frustration des économistes gouvernementaux, les économies ne sont pas revenues là où elles se trouvaient lors du confinement, comme ils l’espéraient. Rien n’était à sa place : conteneurs maritimes, production étrangère, main-d’œuvre nationale. En travaillant à partir de leurs modèles informatiques, ils n’ont pas compris que ce sont les désirs humains qui sont à la racine de toute demande, et qu’ils ne cessent d’évoluer. Et, outre les perturbations inévitables de l’offre, une économie sortant de confinements prolongés est nécessairement différente, de façon concrète, de ce qu’elle était auparavant.

Les chaînes d’approvisionnement restent perturbées et les pénuries ont remplacé l’abondance d’autrefois. Les sociétés de location de voitures en sont une illustration. Avant les confinements, les loueurs obtenaient des flottes de voitures invendues à des prix largement réduits ; ils doivent désormais payer le prix de détail complet, si les voitures sont disponibles, ce qui est souvent loin d’être le cas. Avec tous les autres coûts d’exploitation d’une entreprise de location, cela signifie que les tarifs de location aux États-Unis ont doublé et, selon The Guardian (30 mai), le prix de la location de voiture à Tenerife réservée pour août a augmenté de 220 % par rapport à août 2021.

Malgré les preuves, les gouvernements continuent d’affirmer qu’il s’agit de difficultés temporaires, qui disparaîtront avec le temps et que la normalité reviendra. Les économistes des gouvernements ne ressentent pas le besoin de revoir leurs prévisions selon lesquelles la perturbation causée par la hausse des prix sera passagère. Il faut simplement un peu plus de temps que prévu pour que nous nous conformions à leurs modèles informatiques.

Ce raisonnement n’est pas nouveau. En 1922, Karl Wirth, chancelier allemand, ainsi que ses collègues du cabinet, la Reichsbank, le Parlement et la presse ont tous nié tout lien entre l’envolée des prix et l’avilissement du mark papier.[ii] Nous considérons aujourd’hui cette époque avec une totale incrédulité face à la naïveté de l’establishment allemand. 

Cet aveuglement volontaire ne se limitait pas à l’Allemagne pendant son hyperinflation. Aujourd’hui, c’est une pensée de groupe courante dans l’ensemble des pays occidentaux. Et, comme la naïveté de l’establishment allemand à l’époque, nous ne parvenons pas à reconnaître la cause profonde des problèmes que l’inflation engendre aujourd’hui chez nous.

Essor et effondrement monétaires

Début 2020, les marchés boursiers mondiaux s’effondraient à l’approche des confinements liés au covid. Le jour même où le Royaume-Uni s’est confiné, sous couvert d’une réponse d’urgence à la crise du covid, la Fed a ramené son taux directeur à zéro et a lancé un assouplissement quantitatif de 120 milliards de dollars par mois. Au nom de la préservation de la confiance des marchés, il s’agissait du plus important plan de sauvetage jamais vu. Alors que l’activité des entreprises s’arrêtait totalement dans une grande partie de l’économie américaine, les banques commerciales ont accordé des facilités de découvert d’urgence, ce qui a fait bondir le crédit bancaire au moment même où la Fed commençait à injecter des montants sans précédent de crédit dans l’économie financière par le biais de l’assouplissement quantitatif. Wall Street, du moins, a été sauvée.

Mais l’expansion des dépôts bancaires aux États-Unis, qui est l’autre face du crédit bancaire, s’inverse désormais, comme le montre la figure 1.

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 La ligne noire représente la moyenne mobile sur six mois des variations mensuelles des dépôts bancaires. Les variations du taux mensuel, en bleu clair, sont extrêmement volatiles, ce qui rend la tendance difficile à discerner. La moyenne mobile offre une image plus claire. Si l’on considère que la hausse de 15 % observée au cours des quatre mois suivant février 2020 est aujourd’hui entièrement effacée, le retrait actuel du crédit dans l’économie américaine est plus dévastateur qu’il n’y paraît au premier abord.

Nous pouvons aisément expliquer la forte hausse des prêts bancaires lorsque les confinements liés au covid ont débuté. Comme le reste d’entre nous, les banques n’étaient pas préparées à cette brusque perturbation du commerce. L’effet sur la trésorerie des entreprises a été catastrophique et, par conséquent, leurs découverts ont explosé. Il est compréhensible que la réaction collective des banquiers ait été de répondre à la demande de crédit, car l’alternative aurait mis à l’épreuve leur propre solvabilité.

En termes bancaires, il s’agit de crédit renouvelable, un dispositif temporaire que les entreprises peuvent mobiliser. C’est probablement ce crédit renouvelable qui est aujourd’hui retiré, les banquiers faisant pression sur les emprunteurs en réduisant leurs facilités de découvert.

Pour certaines entreprises, le crédit bancaire avait été complété par un soutien financier du gouvernement fédéral. Le déficit public a explosé et, depuis le début de l’exercice 2020 jusqu’à ce jour, il a totalisé plus de 6 000 milliards de dollars. Cela donne la mesure de l’ampleur avec laquelle le financement inflationniste a éclipsé, jusqu’à présent, les variations du crédit bancaire, aussi spectaculaires soient-elles devenues.

L’évolution du crédit bancaire préoccupera de plus en plus les autorités monétaires, qui savent pertinemment que le crédit bancaire constitue la très grande majorité des moyens de paiement en circulation. Les engagements de monnaie des banques centrales envers le public, sous forme de billets, représentent moins de 12 % de la masse monétaire au sens large. Le reste, sous forme de dépôts bancaires, est la contrepartie du crédit bancaire. Si le crédit bancaire diminue, les dépôts bancaires se contractent également. Le crédit bancaire est la partie de l’iceberg monétaire située sous la surface, que l’on ne voit pas.

Parce que la réduction du crédit bancaire se traduit par une réduction des dépôts, la masse monétaire au sens large va diminuer. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas tenu compte de l’ajout au crédit bancaire provenant de l’assouplissement quantitatif, qui, jusqu’à récemment, s’accumulait au rythme de 120 milliards de dollars par mois.

L’assouplissement quantitatif a pour effet de créer des soldes de dépôts bancaires équivalents sous forme de réserves auprès de la Fed. Lors de leur création, ces soldes correspondent à des dépôts auprès des banques commerciales au profit des institutions, principalement des fonds de pension et des compagnies d’assurance, qui ont vendu leurs bons du Trésor américain et leurs obligations d’agences à la Fed. Depuis mars 2020, l’assouplissement quantitatif a totalisé environ 3 000 milliards de dollars.

Alors, pourquoi ces soldes ne se sont-ils pas traduits par une augmentation sensible du niveau des dépôts bancaires ? Peut-être l'ont-ils fait. Depuis mars 2020, le niveau des dépôts bancaires a augmenté de 3 280 milliards de dollars. Ce chiffre est proche du montant injecté par l'assouplissement quantitatif (QE) de la Fed dans les dépôts bancaires des institutions. Mais si la hausse des dépôts bancaires depuis mars 2020 était entièrement due au QE de la Fed, l'expansion du crédit bancaire aux autres déposants aurait nécessairement été minime.

Cela est manifestement faux. Nous sommes donc face au mystère des dépôts manquants issus du QE. Ils semblent avoir déjà été retirés de la circulation publique (et donc des statistiques de la masse monétaire), pour se retrouver au bilan de la Fed sous forme de pensions inversées (reverse repos, ou RRP), qui s'élèvent actuellement à environ 2 000 milliards de dollars. Si c'est là que se sont retrouvés les dépôts créés par la Fed, le mystère semble résolu. 

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Les raisons de cette situation ne sont pas tout à fait claires. Lorsque le taux des fonds fédéraux était à zéro, les banques commerciales ne pouvaient pas accueillir d'importants soldes de dépôts et les rémunérer ; il y avait donc une raison pour que ces fonds aboutissent à la Fed, qui versait alors dix points de base. Avec la hausse du taux des fonds de la Fed, les taux du marché monétaire ont augmenté, offrant une alternative de dépôt auprès des banques commerciales, et pourtant les soldes de RRP ont continué de croître. 

Cela pourrait signifier que la liquidité dans l'économie est déjà excessive, et qu'une répétition des politiques de relance monétaire menées par la Fed en mars 2020 pourrait simplement faire monter encore davantage les soldes de RRP. Dans ce cas, un nouveau QE paraît peu susceptible de remédier à la baisse des dépôts bancaires et, par conséquent, du crédit bancaire figurant de l'autre côté des bilans bancaires.

On pourrait aussi soutenir que le système financier dans son ensemble utilise le dispositif de RRP pour obtenir des garanties de haute qualité à court terme. Si tel est le cas, cela indique un manque généralisé d'espace de bilan, qui pourrait être résolu par une contraction du crédit bancaire. Toutefois, compte tenu des volumes croissants de titres du Trésor émis, et du fait que les gouvernements souverains réduisent désormais eux aussi leurs avoirs, il ne devrait pas y avoir de pénurie de ces garanties à des fins financières. 

S'agissant des variations du crédit bancaire, il est essentiel de comprendre que la croissance économique ou la récession ne sont rien d'autre que des variations de la somme de la monnaie fiduciaire et du crédit bancaire employés dans l'ensemble de l'économie. De plus en plus, une partie du crédit bancaire est employée dans des activités hors PIB, telles que les opérations sur actifs financiers. Mais, si l'on met cela de côté un instant, une récession est simplement une contraction du crédit bancaire retiré des activités comptabilisées dans le PIB, à supposer que la banque centrale ne réduise pas son émission de billets. Considérer que la croissance et la récession, telles qu'on les décrit couramment, mesurent le progrès ou le recul économique revient à supposer que le crédit est toujours employé de manière productive, ce qui est manifestement faux. Confondre les deux est une erreur considérable, mais très courante.

La relation entre les variations du crédit bancaire et leurs conséquences sur l'activité économique fait des baisses du crédit bancaire un indicateur avancé fiable du retrait du crédit de l'activité économique. Que ces conditions soient actuellement en préparation a été confirmé par Jamie Dimon, de JPMorgan Chase, lors d'un discours prononcé à une conférence bancaire à New York début juin, lorsqu'il est passé, pour décrire la conjoncture économique, d'une tempête de force violente à quelque chose qui ressemble à un ouragan. C'était la plus claire indication d'une détérioration des conditions de prêt bancaire que pouvait nous donner le banquier le plus puissant des États-Unis. Et nous en voyons désormais la confirmation dans la liste croissante d'entreprises qui émettent des avertissements sur leurs résultats.

Là où va Dimon, tous les autres banquiers suivront. Et c'est ce que le graphique des dépôts bancaires de la figure 1 ci-dessus indique désormais. Mais tout le crédit bancaire ne finance pas l'activité économique, par opposition aux activités purement financières. L'économie américaine est devenue progressivement plus financière depuis que le Glass-Steagall Act, qui interdisait aux banques commerciales d'exercer des activités de banque d'investissement, a été érodé puis finalement abrogé en 1999. Par conséquent, nous ne pouvons que spéculer sur le point de savoir si la contraction du crédit bancaire affecte davantage Wall Street que Main Street. Que cette contraction touche les activités sur actifs financiers est étayé par les données de la figure 2, relative au crédit sur marge destiné à la spéculation financière.

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On peut supposer que la tendance au retrait du crédit se poursuit, les derniers chiffres disponibles étant ceux de mai. Mais, jusqu'à présent, il représente moins de 200 milliards de dollars, contre un encours total de crédit bancaire d'environ 18 000 milliards de dollars, soit un montant relativement négligeable. En outre, une quantité inconnue du crédit consacré aux activités financières proviendra de la finance parallèle (shadow banking), qui n'est pas enregistrée dans les statistiques du crédit bancaire.

Mais le financement mis à disposition des comptes de courtage, que représente la Figure 2, ne constitue qu'une petite partie du tableau du crédit financier. Il faut également tenir compte de l'effet de levier des fonds spéculatifs, qui participe d'un financement très répandu des positions sur produits dérivés, ainsi que du financement des portefeuilles de négociation propres aux banques. À mesure que la valeur des actifs financiers baisse, conséquence inévitable de la liquidation des garanties financières, ces financements risquent à leur tour de se dégrader.

Quoi qu'il se passe à Wall Street, les prévisions de bénéfices des sociétés américaines confirment qu'un ralentissement substantiel de l'activité économique est en cours. Les banques commerciales en ont connaissance par leurs propres informations. Et compte tenu de la hausse du crédit en circulation due aux confinements, elles redoutent désormais un risque accru de prêts non performants. Avec le levier d'exploitation par rapport aux fonds propres des actionnaires, la pression qui pèse sur les dirigeants de banque pour rappeler les prêts lorsqu'ils le peuvent s'accroît manifestement.

Cela étant, nous pouvons expliquer le marché baissier des actifs financiers et la récession qui se dessine dans l'ensemble de l'économie américaine. Si l'on garde à l'esprit que les chiffres du PIB ne sont que le reflet de la quantité de monnaie et de crédit en circulation, la dynamique de la contraction du crédit bancaire laisse attendre une récession profonde. Le retrait du crédit bancaire conduit aussi à la vente d'actifs financiers, notamment des garanties liquides que les banques détiennent en contrepartie de prêts de toute nature. Le dénouement des marchés haussiers de longue durée sur les obligations et les actions semble encore avoir un long chemin à parcourir.

Il convient d'ajouter que les difficultés des banques commerciales américaines sont nettement moins importantes que celles de leurs confrères dans d'autres juridictions. Les ratios d'actifs rapportés aux fonds propres, et donc le risque de défaillance systémique, sont particulièrement élevés au Japon comme dans la zone euro. Lorsque le système bancaire américain s'enrhume, ces systèmes financiers pourraient tout simplement s'effondrer.

Une crise ne guérit pas l'inflation

Ce n'est pas seulement la faiblesse des marchés actions, mais aussi l'examen de la tendance du crédit bancaire qui nous indique qu'un ralentissement cyclique est en train de se former. Nous constatons que les forces à l'origine d'une contraction du crédit sont sans doute plus puissantes que tout ce que l'on a connu depuis les années 1930. En outre, l'existence de plus de 2 000 milliards de dollars de pensions inversées indique qu'il est peu probable qu'on puisse y remédier simplement en répétant l'action de la Fed pour sauver le système bancaire et financier américain en mars 2020, sous couvert de la pandémie de covid.

Nous avons également relevé la naïveté de l'establishment actuel face aux conséquences de l'expansion rapide de la quantité de monnaie et de crédit, ainsi que sa reprise des convictions établies sur les causes de l'effondrement du mark papier en Allemagne en 1922. À cela s'ajoute la croyance erronée selon laquelle récession et inflation s'excluent mutuellement.

Quiconque examine les conditions économiques des inflations monétaires passées sait que la dépréciation de la monnaie peut améliorer les statistiques à court terme, mais qu'elle conduit toujours à une destruction de richesse. Loin de s'exclure mutuellement, récession et inflation sont comme des jumeaux siamois unis par la hanche.

La prise de conscience, sur les marchés financiers, que les économies font face à un net ralentissement a détourné l'attention des investisseurs de la baisse du pouvoir d'achat des monnaies. C'est une erreur grossière. Quiconque réfléchit de manière réaliste aux perspectives économiques voit que les gouvernements et les banques centrales vont de nouveau comprimer les taux d'intérêt et injecter du crédit dans les marchés financiers comme dans l'économie au sens large, afin de tenter d'éviter une crise du crédit bancaire. Quel qu'en soit le détail, ces mesures entraîneront une accélération de la création de dette publique, et la dépréciation de leurs monnaies fiduciaires s'accélérera, la confiance qu'elles inspirent devant inévitablement s'évaporer.

C'est donc une erreur absurde de penser que le problème n'est plus celui de l'inflation et d'attribuer plutôt la hausse des prix à la production et à la consommation à des événements tels que les perturbations des chaînes d'approvisionnement et l'agression de la Russie en Ukraine.

La monnaie et le crédit continueront d'être créés, mais avec moins d'effet. De même que l'establishment allemand de 1922 ne pouvait concevoir d'arrêter les presses à imprimer, les grandes monnaies occidentales sont appelées à être dépréciées de la même manière. L'ensemble du système bancaire mondial devra être garanti par les banques centrales, une opération semée d'écueils et de conséquences imprévues. Mais ce qui doit aussi nous préoccuper, ce sont les conséquences pour la société, déjà divisée entre une majorité silencieuse et une minorité réduite mais croissante d'individus « éveillés » (woke) qui ne visent rien de moins que la destruction du capitalisme et qui attendent de l'État qu'il leur assure une vie plutôt que de la gagner par eux-mêmes.

Comme nous le constatons cette semaine même, la stabilité des gouvernements démocratiques est fragile. Le Premier ministre britannique a été évincé de ses fonctions. Les prétextes avancés pour justifier son départ ne constituent pas la véritable crise : celle-ci tient à son incapacité à mettre en œuvre les changements qu'attendaient ses électeurs. Des erreurs ont indéniablement été commises, mais un autre représentant élu du peuple aurait-il été en mesure d'orienter la nation vers des marchés libres de type capitaliste ? Un successeur peut-il obtenir un meilleur résultat ?

Dans les mois à venir, nous verrons les prix alimentaires augmenter fortement, sous l'effet aggravant des sanctions contre la Russie et du conflit ukrainien. Cela se produira de toute façon, mais pour que les gens puissent payer des prix plus élevés pour l'alimentation et l'énergie, la monnaie et le crédit nécessaires seront créés sans qu'ils aient à réduire leurs autres dépenses de consommation en biens et services. Il en résultera une accélération de la hausse des prix, non seulement de l'alimentation et de l'énergie, mais aussi de tout le reste.

Les salariés ordinaires constatent déjà que leurs salaires ne suivent pas la hausse du coût de la vie, et les perturbations sociales provoquées par les grèves vont s'intensifier. À moins qu'un miracle n'interrompe ce processus, les classes moyennes perdront tout, et risquent d'en rendre responsables tout et tout le monde, sauf l'avilissement monétaire. Les leçons du passé nous enseignent que nous ne ferons pas seulement face à l'effondrement des monnaies, mais à celui de la société elle-même.

On voit comment l'extrémisme politique émergera de ces conditions, avec des appels croissants à un pouvoir fort. Quelqu'un doté de pouvoirs dictatoriaux pour rétablir l'ordre public. Quelqu'un porteur d'un autre type de socialisme. Ce sera un terreau fertile pour le fascisme. Il faudrait une chance extraordinaire pour que des hommes d'État intellectuellement avertis émergent et détournent la société de cette issue. 

La réalité de notre situation est que nous sommes confrontés à une répétition du déclin et de la chute de Rome, de Néron à Dioclétien, mais à une vitesse hyperaccélérée. 


[i] Cité d'une lettre de deux médecins parue dans The Daily Telegraph le 4 juillet.

[ii] Voir When Money Dies d'Adam Fergusson

 

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