Cet article avance que la propagation du coronavirus coïncide avec le retournement du cycle mondial du crédit, avec des conséquences potentiellement catastrophiques. À l’heure où nous écrivons, les analystes cherchent encore à mesurer l’impact économique du virus et expriment couramment l’espoir que tout reviendra à la normale d’ici un ou deux mois. Cet espoir paraît trop optimiste.
La crise du crédit s’annonçait déjà probablement sévère, compte tenu de la conjonction entre la fin d’une longue phase d’expansion du cycle du crédit et le protectionnisme commercial. Ces conditions avaient conduit au krach de Wall Street de 1929-1932. Face à une dynamique similaire du cycle du crédit et du commerce aujourd’hui, la question à résoudre est de savoir comment évolueront la surévaluation des obligations et des actions, associée à une inflation monétaire croissante.
Cet article perçoit des parallèles préoccupants avec l’effondrement du système du Mississippi de John Law, il y a exactement 300 ans. En indexant le pouvoir d’achat de ses livres sur la valeur de son entreprise du Mississippi, Law a fait en sorte que les deux s’effondrent ensemble en l’espace de six mois seulement.
Les similitudes avec notre expérience keynésienne sont trop grandes pour être ignorées. Un effondrement simultané des monnaies fiduciaires et des actifs financiers pourrait-il se reproduire ? Si c’était le cas, la bulle monétaire comme la bulle des actifs financiers pourraient se dégonfler jusqu’à ne plus rien valoir d’ici la fin de cette année.
L’épidémie
« Ring-a-ring o' roses / A pocket full of posies / A-tishoo! A-tishoo! / We all fall down. »
Certains attribuent cette ancienne comptine à la peste qui frappa l’Angleterre en 1665. Elle semble pourtant singulièrement appropriée au coronavirus, ou COVID-19, dont nous savons encore peu de chose. Son origine serait, dit-on, la mutation d’un virus provenant d’un serpent, d’une chauve-souris ou d’un pangolin. Selon une autre école de pensée, il se serait échappé d’un laboratoire d’armes biologiques du Hunan. À l’heure où nous écrivons, le ratio officiel entre les décès signalés et les guérisons signalées est d’environ 23 %, et il diminue au fil du temps.[i] Si les analystes occidentaux s’attendent à ce que le taux de létalité se stabilise autour de 3,5 à 4 % des personnes infectées, la propagation du virus est probablement bien plus grave qu’on ne l’admet, les Chinois étant accusés de minimiser la crise. Pour être juste, il a dû être difficile pour les autorités de suivre une propagation aussi rapide. Comme l’épidémie survient pendant les congés du Nouvel An chinois, période où la plupart des usines sont de toute façon fermées, l’impact économique reste entouré d’une certaine confusion. Officiellement, le congé s’est achevé le 30 janvier, mais presque toutes les usines étaient encore fermées une semaine plus tard, et leur réouverture sera au mieux progressive.
Les usines chinoises n’approvisionnent pas seulement le monde en biens de consommation : elles font partie intégrante des chaînes d’approvisionnement mondiales. Hyundai, en Corée du Sud, a déjà dû fermer toutes ses usines faute de composants chinois, et d’autres constructeurs automobiles dans le monde ont fait état de difficultés similaires. À toutes fins utiles, la Chine est à l’arrêt et son économie ne fonctionne donc pas. Et plus cette situation dure, plus il devient difficile de dire quand, si tant est que cela arrive, la normalité d’avant reviendra.
L’expérience de la Chine risque de se répéter ailleurs ; dans ce cas, le monde, avec des usines fermées et des personnes fortement limitées dans leurs interactions, ferait face à la plus profonde récession économique mondiale depuis l’époque médiévale, lorsque la peste ravageait l’Europe. Ring-a-ring o' roses, en effet. Entre-temps, les actifs financiers se situent près de leurs plus hauts historiques. Cela tient indéniablement à l’injection de monnaie et de crédit sur les marchés financiers à un rythme de plus en plus soutenu ; et tandis que les rendements obligataires sont comprimés par une monnaie disponible en abondance, il semble que les acteurs économiques préfèrent ne pas détenir de dépôts bancaires, au regard du risque que comporte la détention d’actions.
Au moment même où cette épidémie virale est apparue, le système financier était déjà sous assistance respiratoire et à son point le plus fragile. Le cycle du crédit est sur le point de se retourner, et la dynamique qui le sous-tend laisse penser que la crise pourrait être pire que celle de Lehman, qui est restée globalement circonscrite aux entités financières et aux prix de l’immobilier résidentiel. Cette fois, les banques ont accumulé, directement et indirectement, des niveaux préoccupants de dette de mauvaise qualité par le biais des obligations de prêts collatéralisées (CLO). Les marchés monétaires sont extrêmement tendus, la liquidité y ayant miraculeusement disparu. Les banques centrales les inondent de monnaie nouvelle avant même que la crise bancaire et systémique périodique n’ait eu lieu. Mais tout cet argent supplémentaire des banques centrales ne fait que pousser encore plus haut la valeur des actifs financiers.
Ce serait une erreur de rendre le coronavirus responsable des événements financiers et économiques qui suivront, mais c’est inévitablement ce que feront ceux qui se sont appuyés sur un système monétaire défaillant. Quant à l’évolution de l’épidémie de coronavirus, seul le temps le dira. Les marchés financiers vacillant déjà au bord d’une crise systémique et économique, le moment de son apparition pourrait déclencher un effondrement financier et économique mondial.
Le cycle du crédit et l’inflation des actifs
Rappelons-nous que le cycle du crédit, qui est la manifestation de la psychologie bancaire dans les variations de la disponibilité du crédit, est en train de se retourner. Trois catégories distinctes de demande de crédit sont touchées : l’économie non financière, les spéculateurs (en particulier les grands fonds spéculatifs) et les États.
Les commentaires des experts financiers portent presque exclusivement sur l’économie non financière, la politique monétaire visant officiellement les prix à la consommation et l’emploi. L’incitation faite aux banques de prêter en fait partie. En créant un essor artificiel, on persuade davantage les banques d’accroître leurs prêts à des taux artificiellement bas, ce qui conduit à une mauvaise allocation des ressources en capital. Les prix des biens de consommation commencent alors à augmenter, et les taux d’intérêt avec eux, ce qui sape le fondement du calcul économique des entreprises. Pressentant un risque accru sur les prêts, les banques commencent à restreindre l’expansion du crédit bancaire, ce qui ne fait qu’accroître encore davantage le risque de crédit. Les banques commencent à paniquer, retirent les lignes de crédit renouvelables et plongent par conséquent l’économie dans la récession.
Voilà un bref résumé du cycle du crédit classique, mais il a peu de rapport avec celui d’aujourd’hui. Au lieu d’être principalement consacré à la production, le crédit bancaire est de plus en plus absorbé par des intermédiaires financiers qui prêtent aux consommateurs. En outre, les consommateurs ont réduit leur consommation différée sous forme d’épargne, laquelle faisait autrefois partie intégrante du fonctionnement du cycle du crédit. Et malgré la propagande des banques centrales affirmant s’intéresser avant tout à l’économie non financière, ce secteur a été progressivement relégué au second plan par rapport aux besoins de financement de la spéculation financière, nécessaires pour maintenir la valeur des actifs et soutenir l’endettement public.
Aujourd’hui, aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans de nombreuses autres économies développées, à l’exception des fonds de pension et des compagnies d’assurance, l’épargne en tant que force économique a pratiquement disparu. La majorité des consommateurs vivent désormais d’une paie à l’autre et sont continuellement endettés au regard de leurs dépenses courantes. Principalement aux dépens des gens ordinaires, la richesse et le revenu réel ont été de plus en plus transférés des individus productifs vers les États, les banques et leurs emprunteurs favoris par le biais de la dépréciation monétaire. Les effets de cette dépréciation ont été dissimulés par la méthode statistique, laissant les consommateurs dans une situation bien plus défavorable que ne le savent généralement ceux qui suivent aveuglément les statistiques gouvernementales.
Chaque cycle du crédit appauvrit encore davantage les consommateurs, puisque leurs revenus et leur épargne déclinante sont continuellement érodés par une dépréciation monétaire toujours plus rapide. Après avoir apprivoisé les statistiques, des gouvernements comme ceux des États-Unis, du Royaume-Uni et de certains membres de l’UE pensent désormais pouvoir abandonner toute rigueur budgétaire. Ils pensent pouvoir financer les déficits budgétaires, les projets d’investissement public et même les projets d’énergie durable avec des conséquences limitées sur le pouvoir d’achat de la monnaie, le tout par des moyens inflationnistes. Tout cela n’est bien sûr qu’illusion, conforme à la psychologie de fin de cycle.
En réalité, les dépenses publiques sont hors de contrôle. Les valeurs actuelles nettes des engagements sociaux futurs se matérialisent sous la forme de passifs courants. Les États sont financés par l’expansion du bilan de leurs banques centrales. La seule chose qui entretient cette illusion est l’activité des fonds spéculatifs, qui entraîne, directement et indirectement, une hausse continue de la valeur des actifs financiers.
Mais une crise de liquidité se profile. Elle semble avoir commencé à se manifester en septembre dernier, lorsque le marché américain des pensions livrées (repo) s’est soudainement grippé, le taux au jour le jour ayant bondi à dix pour cent. Les besoins de financement des États s’accélèrent à tel point qu’ils ne peuvent être satisfaits en même temps que les activités d’arbitrage de taux d’intérêt des spéculateurs actifs sur les repos et les swaps de change (fx).
Les spéculateurs, en particulier les grands fonds spéculatifs de valeur relative, sont devenus haussiers sur le dollar en avril 2018, trois mois après l’entrée en fonction du président Trump. Il était clair, pour les spéculateurs du moins, que les baisses d’impôts qu’il proposait stimuleraient l’économie, feraient monter les taux d’emprunt de l’État et, par conséquent, la demande étrangère de dollars destinés à être investis dans la dette américaine, à une époque où les taux d’intérêt de l’euro et du yen étaient bloqués sous la barre du zéro. Ce moment est marqué par la flèche vers le haut de la figure 1 ci-dessous, lorsqu’une nette cassure de l’indice du dollar pondéré par les échanges commerciaux s’est produite.
L’indice du dollar pondéré par les échanges commerciaux accorde un poids très important à l’euro. Comme la BCE avait fixé ses taux d’intérêt sous le seuil de zéro, cela a donné naissance à une opération extrêmement rentable. Un spéculateur pouvait emprunter des euros à des taux proches de zéro pour acheter des bons du Trésor américain, et même des obligations à coupon, afin de bénéficier d’un gain de rendement supérieur à 1,5 % en avril 2018, qui atteignait 2,39 % pour les bons du Trésor un an plus tard, alors que la Fed tentait de réduire son bilan. Une grande partie de cette opération est menée au moyen de swaps de change, qui figent les écarts de taux d’intérêt pendant un an (parfois plus) et dont le dépôt de garantie de 10 % pour la jambe à terme permet au spéculateur de multiplier l’effet de levier par dix. Le mécanisme de base est présenté dans le schéma ci-dessous (avec l’aimable autorisation de la Banque des règlements internationaux).

Abstraction faite du risque de contrepartie, les fonds spéculatifs considèrent cette opération comme dénuée de risque, la jambe à l’échéance étant fixée dès l’origine. Elle fonctionne donc à peu près comme un pacte de rachat (repo). Il convient toutefois de noter que, lors du dénouement de l’opération, les variations de la valeur du collatéral et du taux de change doivent être absorbées, directement ou indirectement, par le fournisseur du swap.
La hausse des rendements obligataires et la baisse du taux de change du dollar auront des conséquences importantes sur la disponibilité des swaps. Par ailleurs, selon la Banque des règlements internationaux, l’encours des contrats de change à terme et des swaps de change est passé de 53 900 milliards à 59 400 milliards de dollars au premier semestre 2019, la grande majorité impliquant des dollars. Compte tenu de la popularité croissante de cette opération, il est probable que cet encours ait encore progressé d’ici la fin de l’année. Prêter des dollars dans le cadre de swaps met désormais à rude épreuve les ressources du système bancaire, alors que, dans le même temps, les filiales de négociation des G-SIB (primary dealers) doivent détenir des stocks croissants de bons et d’obligations du Trésor américain.
Il faut également tenir compte de l’effet sur les devises. Comme l’opération exige que la contrepartie du swap de change vende à découvert, directement ou indirectement, des euros ou des yens contre des dollars, et les investisse en bons du Trésor et en titres du Trésor américain à courte échéance, elle a eu pour effet de déprimer l’euro et le yen tout en accroissant la demande de dollars. À tel point que les déséquilibres commerciaux, qui favorisent l’euro et le yen et défavorisent fortement le dollar, n’ont pas été au premier plan de la formation des cours des devises. L’offre et la demande normales liées au commerce ont été submergées par la demande spéculative de dollars.
Mais comme le suggère le graphique de la figure 1, la dynamique haussière du dollar s’essouffle désormais. Les tensions qui pèsent sur les banques, en particulier les banques d’importance systémique mondiale (G-SIB) qui, selon les règles de Bâle III, doivent démontrer une liquidité suffisante pour couvrir tous leurs engagements à terme trente jours à l’avance, atteignent à présent leurs limites de capacité. Le signal de cette crise de liquidité est apparu le jour même où Deutsche Bank a cédé son activité de courtage de premier rang à BNP, ce qui laisse penser que d’autres éléments de risque pourraient être en jeu. Pour le dollar, la conséquence est que, si la demande de swaps de change cesse d’être satisfaite, il commencera à baisser.
La Fed n’avait d’autre choix que d’intervenir et de fournir, par des opérations de repo, des liquidités supplémentaires aux G-SIB, ce qu’elle fait depuis septembre pour un montant quotidien extrêmement variable, qui a récemment atteint en moyenne environ 50 milliards de dollars. Dans la mesure où les G-SIB dépendent désormais des repos de la Fed, ils servent de relais vers les fonds spéculatifs. En effet, la Fed soutient directement les fonds spéculatifs dans leurs activités et est désormais le principal moteur de l’inflation des prix des actifs financiers.
Que ce soit par défaut ou par intention, la Fed a de fait soudé le pouvoir d’achat du dollar à la valeur des actifs financiers. Les deux progressent ensemble et reculeront presque certainement ensemble. La seule question est de savoir lequel ouvrira la voie.
La politique de la Fed visant à gonfler les actifs financiers les a conduits dans une zone de surévaluation sévère. La réalité que l’on ignore est que les gouvernements, en particulier le gouvernement américain dont la monnaie de réserve fixe la base de valorisation de tous les marchés, ne disposent que d’une solvabilité à court terme, obtenue en avilissant leurs monnaies. Augmenter les impôts serait ruineux pour l’économie sous-jacente, et réduire les dépenses irait à l’encontre des vœux exprimés par les banques centrales, qui attendent une relance budgétaire.
La notation de la dette du gouvernement américain est totalement incompatible avec les faits. Pire encore, lorsque les marchés commenceront à réfléchir à cette contradiction, ils comprendront que plus le coût du financement augmentera, plus il augmentera encore. Le gouvernement américain est solidement pris au piège d’une spirale d’endettement dont il ne peut s’extraire. Et avec le temps, la seule alternative à l’arrêt complet des dépenses publiques sera d’accélérer continuellement l’avilissement de la monnaie.
Pendant ce temps, la tranquillité des marchés financiers partout dans le monde masque le plus grand défi auquel ils aient fait face. L’impact du coronavirus sur l’économie chinoise, et donc sur l’économie mondiale, ne doit pas être écarté à la légère. Même s’il ne devient pas une pandémie, définie comme une épidémie qui franchit les frontières nationales, il survient au moment où l’économie mondiale entre dans la phase de crise du dernier cycle du crédit. Le fait que ces deux événements coïncident également avec un effondrement du commerce transfrontalier, provoqué par les droits de douane du président Trump à l’encontre de la Chine, aggrave encore la situation. Même sans le virus, les similitudes avec 1929, qui a conduit au krach de Wall Street puis à la dépression économique, devraient donner matière à une sérieuse réflexion aux investisseurs avisés.
Le grand réveil
Si notre thèse est exacte, c’est-à-dire que, étant liés, le pouvoir d’achat du dollar et la valeur des actifs financiers s’effondreront probablement en même temps, nous assisterons à un dénouement différent de celui auquel on pourrait autrement s’attendre. Aujourd’hui, quiconque évoque les conséquences de l’inflation monétaire laisse entendre que le pouvoir d’achat de la monnaie diminuera sur plusieurs années, à un rythme croissant, ce qui laisserait à ceux qui comprennent ce qui se passe le temps de se protéger. Telle fut l’expérience de l’Allemagne et de quelques autres pays européens au lendemain de la Première Guerre mondiale. Or, si le scénario décrit ici se réalise, l’effondrement sera extrêmement rapide : obligations, actions et monnaies d’État non adossées à un actif s’effondreront ensemble en moins d’un an. Il suffit pour cela que le secteur privé cesse d’acheter des obligations d’État.
Cela s’est déjà produit une fois, il y a exactement trois cents ans. Comme les banques centrales actuelles face à la dette de leurs gouvernements, John Law, à Paris, avait recouru à l’inflation de ses propres billets pour faire monter le cours des actions de la Compagnie du Mississippi. En décembre 1719, le système de Law avait commencé à se heurter à des vents contraires : le flot de sa monnaie imprimée vers les actions du Mississippi alimentait les prises de bénéfices. Les livres de Law, non adossées à un actif, entrèrent dans la circulation générale et provoquèrent une hausse des prix.
Ce qui finit par ruiner son système fut la vente, par le jeune roi, de la participation royale de 100 000 actions à 9 000 livres, le 28 février, contre des paiements échelonnés. Ce fut à la fois un signal et une offre excessive pour le marché, et tant les actions que les livres papier de Law commencèrent à s’effondrer. En septembre suivant, alors que les actions du Mississippi avaient encore une valeur nominale de quelques milliers de livres, les livres ne valaient plus rien.
L’effondrement de la monnaie a précédé de quelques mois seulement celui des actions. Aujourd’hui, une lassitude comparable à l’égard des monnaies prévaut, et les gouvernements en dissimulent, sciemment ou non, le pouvoir d’achat. Ces dernières années, l’inflation des prix aux États-Unis a atteint environ 10 % dans la plupart des grandes villes, d’après des analystes indépendants, et non les 2 % visés par les chiffres officiels.[ii] Compte tenu de l’uniformisation de la méthode de calcul de l’IPC, on peut supposer que l’inflation des prix est tout aussi sous-estimée dans d’autres juridictions. Mais nous n’avons pas encore vu le pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires non adossées à un actif commencer à baisser de manière accélérée, comme cela semble avoir été le cas à la fin de 1719.
Peu importe. Nous devrions plutôt évaluer les changements probables de politique monétaire dans les mois à venir. Cette fois, s’ajoute le dommage causé aux interactions humaines par le coronavirus. L’économie chinoise, où la production s’arrête et où les prix alimentaires flambent, pourrait évoluer vers un effondrement à la John Law, auquel cas la monnaie serait la prochaine touchée. Des commentateurs affirment qu’une fois le virus passé, tout reviendra à la normale. Il n’en sera rien, car les mensonges et l’exagération qui accompagnent la monnaie papier auront presque certainement été exposés, comme John Law l’a appris à ses dépens.
On constate que, tout comme le roi Louis se retirant du système de John Law en février 1720, en Chine l’élan haussier est mis à l’épreuve par le coronavirus. Et la Chine compte, puisqu’elle est le premier producteur mondial de biens de consommation et de biens intermédiaires. Le gouvernement chinois accroît rapidement la quantité de monnaie pour soutenir le marché boursier, et fera de même par l’intermédiaire des banques d’État dans une vaine tentative de soutenir l’économie en général. Exactement comme John Law au cours de ces trois derniers mois.
Le signal que tout va mal pour le yuan se reflétera probablement dans la demande de bitcoin, qui peut être acheté en ligne sur des places de marché de pair à pair, même par des particuliers en quarantaine (les plateformes d’échange chinoises de bitcoin ont été fermées par le gouvernement en 2017). Au moment de la rédaction, il s’y échangeait avec une légère prime par rapport au cours en dollars. Si cette prime augmente, ou si le nombre d’offres d’achat bondit soudainement, ce sera le signe que les résidents chinois commencent à perdre confiance dans leur monnaie. Si les autorités tentent d’interdire les sites de bitcoin de pair à pair, cela enverra un signal similaire.[[iii]Même sans que le coronavirus se propage à d’autres pays et mine directement leurs économies, ceux qui croient à l’efficacité de la politique monétaire de leur banque centrale commenceront à douter, car même les taux d’intérêt négatifs n’ont pas réussi à enrayer le déclin économique. L’erreur est née d’une foi inébranlable dans les politiques inflationnistes de John Law et de John Maynard Keynes.
L’effet sur le dollar
Il y aura sans doute, au sein de l’administration américaine, des responsables qui verront dans les difficultés économiques de la Chine une occasion de rétablir la production américaine. Mais ils ne verront pas une conséquence bien plus grave : un effondrement mondial de la demande des consommateurs. Celui-ci était déjà en gestation : le cycle du crédit s’est retourné et le commerce mondial se contracte de manière manifeste.
Le danger le plus grand pour les Américains est la prise de conscience qu’avec un ralentissement économique mondial devenu indéniable, les cours des actions surévalués risquent de subir une forte baisse. Parallèlement, les besoins d’emprunt de l’État feront probablement l’objet d’une réévaluation brutale. À ce stade, le lien entre des actions surévaluées et des rendements obligataires publics irréalistement bas ne peut conduire qu’à une seule conclusion : le recours à un assouplissement quantitatif illimité pour financer les dépenses publiques paraîtra sans fin.
Plus haut dans cet article, nous avons relevé que les fonds spéculatifs jouaient au jeu des swaps de change à tel point que les bilans des G-SIB s’étaient trop étendus, et que la Fed fournissait désormais les liquidités nécessaires au maintien de ces positions. Il serait dangereux pour ces spéculateurs de supposer que la Fed continuera, par l’intermédiaire des G-SIB, de financer leurs swaps de change. Les G-SIB eux-mêmes sont de plus en plus susceptibles de cesser d’offrir des facilités de swaps de change illimitées à mesure que tout le mécanisme se grippe.
Dans cette hypothèse, les positions de swaps de change devront, en net, être dénouées, ce qui entraînera une offre supplémentaire de bons du Trésor et de titres du Trésor à court terme, des ventes de dollars et la clôture des positions vendeuses sur l’euro et le yen. Un affaiblissement du dollar et une baisse des cours des obligations du Trésor ne peuvent être évités que si des acheteurs étrangers interviennent pour les acquérir. Or, avec l’effondrement du commerce mondial, déjà évident avant le coronavirus, ils n’ont aucune raison de le faire. Leurs niveaux de liquidités et de détentions en dollars sont largement suffisants pour leurs besoins ; ils sont donc susceptibles d’être vendeurs au moment même où les swaps de change seront dénoués. Les analystes et commentateurs centrés sur les États-Unis ne sont pas préparés à cette éventualité.
Le mythe auquel ils croient est celui de la protection du dollar par le dilemme de Triffin, selon lequel les étrangers seraient toujours contraints de continuer à en acheter parce qu’il est la monnaie de réserve. Commodément, les tenants du dilemme de Triffin omettent de reconnaître la conclusion de Robert Triffin : les créances étrangères sur le dollar s’accumuleraient jusqu’au point où une ruée contre lui serait inévitable. Triffin craignait que la hausse inévitable des taux d’intérêt du dollar qui s’ensuivrait ne provoque une déflation mondiale.
Si Triffin avait raison, cela corrobore notre analyse. La seule modification que nous puissions apporter à sa théorie concerne sa conclusion de déflation, mais il écrivait à une époque où l’étalon-or existait. Si, par déflation, il entendait un effondrement de l’activité économique, nous ne pouvons que l’approuver. Si, comme le terme l’implique, il entend une contraction des quantités de monnaie, nous devons être en désaccord. Car, face à un gouvernement américain en quête désespérée de fonds, et à un système bancaire confronté à des problèmes de liquidité s’il n’est pas déjà en situation d’effondrement, la réponse monétaire de la Fed consistera à fournir, ex nihilo, tout ce qui sera nécessaire.
Il n’y a pas que Triffin. John Law fut le précurseur de Keynes, qui comprenait de la même façon qu’une économie pouvait être stimulée par l’expansion monétaire et du crédit, mais qui n’a pas trouvé de solution aux conséquences finales. Dans le cas de Law, son expansionnisme ne s’est pas reproduit avant la Révolution française, une situation très différente. Dans le cas de Keynes, nous avons vu se constituer des cycles de crédit déstabilisants sur une période plus longue, mais le résultat semble devoir être le même.
[i] Voir https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6
[ii] Voir le Chapwood Index sur chapwoodindex.com et Shadowstats sur shadowstats.com
[iii] Les prix locaux du bitcoin en Chine peuvent être consultés ici : https://localbitcoins.com/places/7091996/shanghai-china/
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