Il ne s'agit là que des symptômes de l'inflation. La véritable cause est l'expansion de la monnaie fiduciaire et du crédit bancaire : l'agrégat monétaire M2 du dollar américain, qui la reflète, a considérablement augmenté depuis mars 2020 et atteint désormais près de trois fois son niveau à la faillite de Lehman.
Après avoir défini les différences entre la monnaie, la monnaie fiduciaire et le crédit, qui constituent ensemble les moyens d'échange, cet article explique comment les variations des quantités de monnaie fiduciaire et de crédit se traduisent en prix.
La solution au problème de l'inflation ne réside pas dans le contrôle des prix, qui est toujours contre-productif, mais dans le retour à un régime de monnaie saine. Cet article montre ce qu'il faut faire pour y parvenir et conclut qu'il est impossible d'y arriver sans une crise financière et économique suffisamment grave pour discréditer l'intervention de l'État sur les marchés, puis permettre aux gouvernements de stabiliser leurs monnaies et de réduire leurs dépenses au strict minimum.
Définir l'inflation, la monnaie, la monnaie fiduciaire et le crédit[i]
Pour résoudre le problème de l’inflation, il faut d’abord comprendre ce qu’est l’inflation elle-même. Il s’agit d’une augmentation de la quantité des moyens d’échange, qu’il s’agisse de monnaie, de devises, de crédit, ou d’une combinaison de ces éléments. Il ne s’agit pas d’une hausse du niveau général des prix. Celle-ci est la conséquence de l’inflation, lorsque les moyens d’échange perdent de leur pouvoir d’achat.Pour éviter tout malentendu, il est important, dans toute discussion sur la monnaie, de définir avec exactitude ce qui est de la monnaie et ce qui n’en est pas. Précisons-le d’emblée :
Ce que l’on désigne communément par « monnaie » correspond plus justement à toute forme de moyen de circulation servant au paiement des biens et des services dans une économie fondée sur la division du travail. L’expression « moyen de circulation » ou « moyen d’échange » rend plus fidèlement la notion courante de monnaie telle que ce terme est employé aujourd’hui.
La quantité de moyens de circulation n’est jamais fixe. En effet, la quantité de monnaie métallique (or, argent et cuivre, mais en particulier l’or, que l’on peut simplement définir comme une monnaie pure, sans risque de contrepartie) a augmenté au fil des millénaires, depuis que des poids de ces métaux ont commencé à remplacer le troc. La population des utilisateurs actifs de monnaie métallique a elle aussi augmenté. Tout au long de l’histoire, le rythme de croissance des stocks d’or hors sol et celui de la population humaine ont été similaires. La quantité d’or a donc globalement suivi l’augmentation de la population.
À long terme, la monnaie proprement dite a donc assuré un pouvoir d’achat stable malgré l’augmentation des stocks hors sol. Un avantage important de l’or en tant que monnaie tient à ce que son usage est dominé par deux fonctions jumelles, l’ornementation et le moyen d’échange ; contrairement à l’argent et au cuivre, il n’est jamais consommé. L’utilité de l’or est fixée par ses utilisateurs, qui décident collectivement de la quantité qui circule comme monnaie et de celle qui sert à l’ornementation. Son usage bascule entre ces deux fonctions à mesure que ses détenteurs imposent collectivement leurs besoins, et le pouvoir d’achat de l’or est déterminé par la quantité qui circule comme monnaie. Outre les flux entre son usage monétaire et son usage ornemental, la quantité de monnaie peut aussi être influencée par les variations de l’offre minière, du fait de sa corrélation générale avec la croissance de la population mondiale.
Le pouvoir d’achat de l’or est stable grâce à ces facteurs d’autorégulation. Il en va autrement des devises, en gardant toujours à l’esprit le risque de contrepartie de l’émetteur et sa propension à en gonfler la quantité. Aujourd’hui, ces émetteurs sont les banques centrales. Le bilan d’une banque centrale fait toujours apparaître les devises en circulation comme un passif de la banque, de même que les dépôts qu’elle doit à ses déposants, normalement limités aux banques commerciales agréées. La quantité de devises en circulation n’est pas fixée par ses utilisateurs, mais par la banque centrale qui gère son bilan.
Conformément à leurs politiques monétaires, les banques centrales peuvent faire varier, et font effectivement varier, le montant des devises et des dépôts inscrits à leur bilan, ces derniers étant plus couramment appelés réserves des banques commerciales. Fixer le niveau de ces réserves, en plus du capital des actionnaires d’une banque commerciale, était autrefois le moyen de réguler la quantité de crédit qu’une banque commerciale pouvait émettre. Mais aujourd’hui, les banques centrales achètent activement des actifs financiers, le paiement étant porté au crédit des comptes de réserve des banques commerciales. C’est désormais la principale source d’inflation d’origine bancaire centrale, et la régulation de la capacité de prêt d’une banque commerciale relève désormais davantage d’autres formes de réglementation.
Une banque commerciale est un négociant en crédit. Elle prête de l’argent aux emprunteurs à un taux supérieur à celui qu’elle verse à ses déposants. En prêtant de l’argent, elle crée un actif à son bilan et, simultanément, un passif de contrepartie est porté au crédit de l’emprunteur, représentant le montant de crédit dont il dispose. Le relevé bancaire de l’emprunteur ne reflète généralement pas ce contre-dépôt, mais la comptabilité en partie double exige qu’il existe. D’un simple trait de plume d’un comptable, un crédit indiscernable des devises est créé à partir de rien et mis en circulation.
Nous avons donc trois types de moyens de circulation : la monnaie, les devises et le crédit. Une banque centrale fixe la quantité de devises, et les banques commerciales la quantité de crédit bancaire, et donc de monnaie de dépôt, qui en est la contrepartie. Le seul moyen de circulation dont la valeur d’usage est fixée par ses utilisateurs est la monnaie. Pour l’État moderne, qui exige de contrôler ce qui circule comme moyen de circulation, la monnaie est activement découragée au profit de ses propres substituts, les devises et le crédit bancaire émis par les banques commerciales agréées qu’il contrôle. Même sous un système d’étalon de pièces d’or, très peu de transactions mettaient en jeu la monnaie, celles-ci étant presque entièrement réglées par des devises et du crédit.
Les conséquences de l’inflation
Comme l’a souligné l’économiste britannique John Stuart Mill, il existe un lien entre la quantité de monnaie, de devises et de crédit en circulation (aujourd’hui désignées collectivement, à tort, sous le terme de masse monétaire) et le pouvoir d’achat de leurs unités. Cette relation est aujourd’hui décrite comme l’équation des échanges, formulée mathématiquement plus tard par Irving Fisher, selon laquelle les variations du niveau général des prix sont proportionnelles aux variations de la quantité de moyens de paiement en circulation. Mais l’équation des échanges de Mill faisait apparaître un écart entre les variations de la quantité de moyens de paiement en circulation et leur effet sur les prix, écart que Fisher a résolu en introduisant un autre facteur pour équilibrer l’équation. Il l’a appelé la vitesse de circulation, introduisant ainsi l’idée que la monnaie « travaille » plus ou moins dans la fixation des prix.C’est une erreur, comme un instant de réflexion suffit à le confirmer. Conformément à la division du travail, nous percevons des salaires et des profits que nous dépensons ou épargnons ensuite. Sur une période donnée, par exemple une année, il existe un emploi total du revenu, qui ne peut se produire qu’une seule fois. La relation dans l’équation ne saurait être une « vitesse » : il s’agit d’un facteur fourre-tout destiné à équilibrer une équation qui n’aurait jamais dû être considérée que comme un concept théorique.
John Stuart Mill a décrit la relation entre la quantité de monnaie et de substituts monétaires au XIXe siècle, à une époque où l’on entendait communément par monnaie l’or. Il ne fait aucun doute que la stabilité des prix qu’apporte l’or faisait de la quantité le facteur dominant dans la relation avec les prix. Aujourd’hui, les moyens de paiement en circulation se composent exclusivement de devises et de crédit non adossés, moins stables parce qu’ils ajoutent un risque supplémentaire.
L’ajout du risque propre à la monnaie fiduciaire aux moyens de paiement introduit une incertitude quant à leur valeur : un émetteur dont l’historique montre des quantités de monnaie gonflées verra sa monnaie jugée plus risquée et plus exposée aux chocs de valorisation que celle d’un émetteur à l’historique plus stable. C’est pourquoi la livre turque perd du pouvoir d’achat plus rapidement que le franc suisse pour des variations de quantité données. L’introduction de la variable de risque peut avoir un effet considérable sur la confiance dans une monnaie non adossée.
Il suffit de modifier le montant que la personne moyenne détient en réserves de monnaie facilement accessibles pour que son pouvoir d’achat soit sensiblement altéré. Imaginons un instant une population qui perd toute confiance dans une monnaie. Elle ramènera ses réserves accessibles à zéro en achetant des biens à seule fin de se défaire de cette monnaie, quelle que soit la quantité en circulation. Les économistes autrichiens ont décrit ce phénomène comme la fuite vers les biens, ou crack-up boom. La monnaie perd alors toute fonctionnalité.
À l’inverse, si une monnaie est de plus en plus thésaurisée, peut-être par une population redoutant des événements qui l’obligent à accroître ses réserves monétaires, le pouvoir d’achat de cette monnaie, devenue plus rare en circulation, augmentera. Là encore, cela est indépendant de toute variation de la quantité émise.
Ces écarts par rapport à la norme monétariste sont mal compris des économistes mathématiciens, mais ont été correctement expliqués par les fondateurs de l’école autrichienne. Ces travaux ayant d’abord été publiés en allemand, leurs contemporains britanniques les ignoraient généralement. Et c’est à partir de ces erreurs que s’est construite notre compréhension actuelle de la relation entre les moyens de paiement en circulation et leur pouvoir d’achat.
Néanmoins, en supposant un degré raisonnable de stabilité de la valeur d’usage d’une monnaie pour une population donnée, il existe un lien étroit entre la quantité en circulation et le niveau général des prix. Si la quantité augmente, l’émetteur en tire un avantage, car il peut émettre de la monnaie ou du crédit avant que ceux-ci n’aient d’incidence sur les prix. À mesure que la nouvelle monnaie et les nouveaux dépôts bancaires (contrepartie au bilan de l’expansion du crédit) sont dépensés et entrent en circulation, ils réduisent le pouvoir d’achat de la monnaie et des soldes de dépôts préexistants. Le processus est graduel, la nouvelle monnaie passant des acheteurs de biens aux vendeurs. Connu sous le nom d’effet Cantillon (du nom du banquier et économiste franco-irlandais du XVIIIe siècle Richard Cantillon), l’accroissement de la quantité de monnaie fait monter les prix à la suite de son entrée en circulation et du chemin qu’elle y suit ensuite.
De même que l’émetteur de monnaie ou de crédit tire un bénéfice de seigneuriage, ses utilisateurs subissent une perte. Le temps nécessaire à la réalisation de cette perte dépend de la vitesse à laquelle la monnaie et le crédit bancaire sont absorbés dans la circulation générale, et l’effet n’est jamais uniforme. Comme l’explique l’effet Cantillon, la perte la plus faible est subie par ceux qui dépensent en premier, et la plus lourde par ceux qui dépensent en dernier. Plus on s’éloigne d’un système financier qui déverse monnaie et crédit, tant sur le plan géographique que dans la chaîne des transactions, plus la perte est importante ; c’est pourquoi les prix sont les plus élevés dans les centres financiers, source de l’inflation, et diminuent à mesure que l’on gagne les campagnes reculées. Mais une fois que la monnaie et le crédit supplémentaires sont pleinement absorbés dans la masse existante, tous les détenteurs de monnaie et de dépôts bancaires ont perdu du pouvoir d’achat. Et le pouvoir d’achat de ceux qui ne peuvent pas ajuster leurs revenus à la baisse du pouvoir d’achat, tels que les personnes à bas revenus et les retraités, diminue lui aussi.
Le lien entre les variations des moyens de paiement et les prix à la consommation
On dit couramment que l’inflation correspond à la hausse des prix. Mais, comme indiqué plus haut, il n’en est rien. La hausse des prix est la conséquence d’une augmentation de la quantité de monnaie, de devises ou de crédit, qui dilue leur pouvoir d’achat, lequel se traduit par des prix plus élevés pour les biens et les services. Si, au lieu de s’accroître, la quantité des moyens d’échange demeure la même, les consommateurs doivent choisir comment dépenser les moyens dont ils disposent après les avoir gagnés. Et ils ne peuvent pas dépenser collectivement plus qu’ils n’ont gagné. Les prix de certains biens baisseront tandis que d’autres augmenteront, reflétant les choix des consommateurs, mais le niveau général des prix restera à peu près identique, toutes choses égales par ailleurs.À l’inverse, si la quantité de crédit est augmentée, les consommateurs, en empruntant, n’ont plus à arbitrer entre leurs préférences. Les prix des biens s’élèveront au-delà de ce qu’ils seraient autrement, sans expansion du crédit. Par conséquent, à l’échelle de l’ensemble de l’économie, la disponibilité d’un crédit accru entraînera une hausse du niveau général des prix dans la mesure où ce crédit est utilisé, en supposant que les autres facteurs influençant les prix ne changent pas.
L’expansion du crédit provient du système bancaire commercial et des banques parallèles, terme qui désigne les intermédiaires financiers qui font commerce de crédit sans disposer d’un agrément spécifique de banque.
Si une banque centrale augmente la quantité de monnaie fiduciaire, elle la met à la disposition du secteur privé à sa demande. Par le même mécanisme que l’expansion du crédit bancaire, les prix tendront à augmenter du fait des dépenses supplémentaires que permet l’expansion de la monnaie.
Aujourd’hui, l’augmentation des réserves bancaires résulte de l’achat d’actifs financiers par la banque centrale. Elle est inscrite au passif de la banque centrale et, par exemple dans le cadre de l’assouplissement quantitatif, elle est compensée par une hausse à la fois des actifs d’une banque commerciale et de ses passifs (dépôts) au bénéfice de ses déposants (généralement des fonds de pension ou des compagnies d’assurance) qui vendent les titres à la banque centrale. L’institution vendeuse dispose alors d’un excédent de liquidités à investir.
Elle peut souscrire à une nouvelle émission ou acheter des titres sur le marché secondaire. En souscrivant à une nouvelle émission, elle accroît la trésorerie de l’émetteur, qui la dépense ensuite en facteurs de production. Cette dépense de monnaie de dépôt supplémentaire tend à faire monter les prix. Si l’institution investisseuse achète des titres existants sur le marché secondaire, le vendeur de ces titres peut réinvestir le produit de la vente ou en dépenser tout ou partie. Là encore, dans la mesure où il est dépensé en biens ou en services, il tendra à faire monter les prix, car cette monnaie de dépôt s’ajoute à celle qui existait auparavant.
On peut donc constater que l’inflation est toujours un phénomène monétaire, et non le résultat de changements dans les préférences des consommateurs et dans la capacité des fournisseurs à les satisfaire. Mais l’idée fausse selon laquelle les variations de la quantité de moyens d’échange en circulation n’ont que peu ou pas de rapport avec les variations du niveau général des prix s’est tellement enracinée que les tentatives actuelles pour le maîtriser répètent les mêmes erreurs que celles observées tout au long de l’histoire. En ne comprenant pas ou en niant l’origine du fléau de l’inflation, l’État tente d’en rejeter la responsabilité sur autrui, alors que ce sont ses propres organismes, à savoir sa banque centrale et ses banques commerciales agréées, qui en sont responsables.
En s’attaquant aux symptômes de la hausse des prix plutôt qu’à son origine, on aggrave généralement le problème. En 301 apr. J.-C., l’empereur Dioclétien promulgua un édit fixant des prix maximums pour plus de 1 200 produits, matières premières et services de main-d’œuvre, animaux et esclaves, dont les prix avaient augmenté à la suite de la dépréciation de la monnaie métallique. Tout commerçant surpris à vendre des marchandises au-delà des limites fixées par l’édit était puni, jusqu’à la peine de mort. Dans l’incapacité de réaliser un profit, les corps de métier concernés cessèrent leur activité et les citoyens de Rome furent menacés de famine. Tout au long de l’histoire, lorsque les gouvernements ont déprécié la monnaie métallique ou gonflé la masse monétaire, ils ont engagé des politiques similaires.
La solution au problème de l’inflation
La solution traditionnelle au problème de l’inflation consistait pour l’État à faire fonctionner un étalon de pièces d’or. Celui-ci diffère d’un étalon-métal précieux (« bullion standard »), tel que celui introduit en Grande-Bretagne en 1925, où les dépôts ne pouvaient être échangés que contre des lingots de 400 onces — un système de fonctionnement qui excluait la plupart de la population.Un étalon de pièces d’or permettait à toute personne, même disposant de peu de monnaie ou de dépôts bancaires, d’échanger à vue des billets de banque contre des pièces d’or. Il n’exigeait pas de l’émetteur de billets qu’il couvre chaque billet en circulation par des pièces d’or au ratio de l’étalon, mais il exigeait que toute émission supplémentaire de billets soit intégralement couverte. Et pour quiconque souhaitait convertir un dépôt bancaire en pièces d’or, la voie consistait soit à s’adresser à la banque dépositaire elle-même, soit à échanger les dépôts contre des billets de banque, qui pouvaient ensuite être échangés contre des pièces d’or.
Le fonctionnement d’un étalon de pièces d’or était incompatible avec des dépenses publiques excédant les recettes fiscales, sauf à titre temporaire. Le non-respect de cette règle absolue entraînait toujours un excédent de monnaie et de crédit entre les mains d’acteurs nationaux et étrangers, qui avaient le droit d’exiger des pièces d’or en échange et avaient tendance à le faire.
Avant la Première Guerre mondiale, un étalon secondaire est devenu de plus en plus courant. Une banque centrale émettrice de billets appliquait un régime de caisse d’émission (« currency board »), par lequel elle assurait un service d’échange de billets et de dépôts non pas contre de l’or, mais contre une autre monnaie reposant sur l’étalon-or. Pour l’essentiel, le mode de fonctionnement était le même que celui d’un véritable étalon-or.
À l’époque des empires, c’est ainsi que la zone sterling reliait les monnaies locales à la livre. Aujourd’hui, dans notre système de monnaie fiduciaire, les caisses d’émission utilisent généralement le dollar américain comme monnaie d’échange. Lorsqu’elle est bien gérée, une caisse d’émission est extrêmement solide, comme l’a récemment démontré l’échec des tentatives américaines visant à faire sortir le dollar de Hong Kong de son ancrage. L’économiste Steve Hanke, de l’université John Hopkins, a conseillé au fil des ans plusieurs gouvernements étrangers d’adopter des caisses d’émission fondées sur le dollar afin de maîtriser de forts taux d’inflation des prix. Lorsqu’elles ont été correctement mises en œuvre, elles ont toujours fonctionné.
Stabiliser le pouvoir d’achat
D’après ce qui précède, nous pouvons constater qu’il existe deux sources de déstabilisation monétaire. Depuis l’époque des orfèvres de Londres, lorsque les banques ont commencé à jouer le rôle d’intermédiaires en matière de crédit, l’expansion et la contraction périodiques du crédit bancaire ont entraîné le cycle répétitif des booms et des krachs. Reconnaître qu’il en est ainsi n’est que la première étape pour éliminer l’instabilité monétaire provenant de cette source, ou du moins pour en réduire les effets perturbateurs.Deux approches fondamentales pourraient s’appliquer. La première consiste à scinder les fonctions des banques entre la réception de dépôts et l’organisation de financements ; la seconde consiste à limiter l’ampleur de l’expansion possible du crédit bancaire. Nous les commenterons brièvement tour à tour.
La première approche consiste à supprimer entièrement le rôle des banques comme intermédiaires en matière de crédit, et à séparer leurs fonctions entre, d’une part, la réception de dépôts en conservation, offrant aux particuliers la possibilité de conserver temporairement de l’argent et des liquidités en monnaie, et, d’autre part, la fonction distincte d’organisateur de financements. Par nature, les dépôts en conservation ne porteraient pas intérêt, et les déposants s’acquitteraient de frais pour ce service. Le teneur de dépôts en conservation devrait à son tour agir comme mandataire des comptes de dépôt de ses clients auprès de la banque d’émission, de sorte que la monnaie électronique ait le même statut que les billets de banque. On peut s’attendre à ce que les frais de ce service soient comparables à ceux des services actuels de coffres sécurisés.
Au lieu de créer des prêts, les banques organiseraient des financements hors bilan, les épargnants se voyant proposer des opportunités d’investissement précises, soit directement dans des prêts et des fonds propres, soit dans des organismes de placement collectif. Le fonds de roulement des entreprises serait fourni par des fonds constitués spécifiquement à cet effet.
Il est intéressant de noter que des monnaies numériques de banque centrale appropriées pourraient constituer un moyen d’échange idéal pour établir des fonctions séparées de dépôt en conservation et d’organisation d’investissements. Mais ce n’est pas leur finalité, et il y a donc peu d’intérêt à en discuter dans le contexte d’un système monétaire sain.
La seconde approche fondamentale ne consiste pas à entreprendre une réforme en profondeur du système bancaire telle que décrite ci-dessus, mais à supprimer le statut de responsabilité limitée dont bénéficient les banques commerciales et à interdire à la banque centrale les renflouements (bail-outs) et les mises à contribution des créanciers (bail-ins). La tendance humaine à sous-estimer le risque de crédit en période d’expansion économique, en fixant le prix des prêts non pas selon leur mérite mais pour attirer des affaires, serait davantage maîtrisée. Au lieu de ratios actifs/fonds propres de dix fois ou plus, on peut s’attendre à ce qu’ils retombent à trois ou quatre fois. Les actionnaires des banques s’attendraient à ce que leurs placements soient ennuyeux, mais sûrs, puisqu’ils supporteraient l’intégralité des pertes résultant des erreurs de leurs dirigeants.
Une réforme bancaire de cette ampleur se heurterait à une résistance insurmontable de la part des intérêts bancaires, sauf à la suite d’une crise financière décisive où l’ensemble du système bancaire serait menacé d’effondrement et où se présenterait la possibilité de remettre à zéro tout le système.
Le problème des fluctuations du crédit bancaire étant identifié, notre attention se porte sur l’inflation de la monnaie. Le moyen le plus efficace d’y remédier est de retirer à l’État et à ses agents la tentation d’un seigneuriage sans entraves, et de laisser les utilisateurs de la monnaie décider de la quantité dont ils ont besoin. C’est le rôle que joue un étalon-or en pièces, selon lequel l’État doit couvrir chaque unité monétaire supplémentaire émise par de l’or, au taux de change fixé. Les utilisateurs d’une monnaie adossée à l’or en déterminent la quantité. Ainsi, la quantité de monnaie en circulation est fixée par l’offre et la demande du marché, ce qui détermine à son tour le pouvoir d’achat de l’or et, par conséquent, celui des billets de banque et des dépôts qui lui sont échangeables.
S’il s’agissait seulement de transformer une monnaie fiduciaire en un substitut fonctionnel de l’or, la question serait réglée très simplement. Mais cela exige aussi que l’État et sa banque centrale acceptent les autres disciplines de la monnaie saine, notamment de ne pas intervenir sur les marchés. En cas de défaillance d’une banque commerciale ou d’une entreprise industrielle, les marchés doivent déterminer les issues sans intervention de l’État. Mais la probabilité de faillites bancaires et leurs conséquences systémiques auront été éliminées ou considérablement atténuées par les réformes bancaires recommandées ci-dessus.
Plus difficile, peut-être, sera la discipline que la monnaie saine impose aux dépenses publiques. Du point de vue de l’État, l’inflation a pour but de lui permettre de dépenser plus qu’il ne perçoit en impôts. Pour qu’une monnaie sous forme de pièces d’or soutienne une monnaie pleinement échangeable, il faut renoncer à l’inflation comme source de financement. Des finances publiques saines, avec des excédents budgétaires, sont d’abord nécessaires pour réduire progressivement les niveaux extraordinairement élevés de la dette publique actuelle. Toute déviation par rapport à cet objectif ne doit être que temporaire. Il faut également adopter une législation qui supprime la plupart des engagements futurs obligatoires. Le rôle de l’État doit être réduit au strict minimum, et les impôts réduits au même rythme que la baisse des dépenses publiques.
Cela revient à nier à l’État tout autre rôle que les plus élémentaires, à contre-courant du socialisme démocratique moderne.
Les difficultés pour convaincre la classe politique et son électorat d’accepter cette voie sont telles qu’elle ne sera adoptée qu’après une crise monétaire suffisamment dramatique pour saper les idéaux socialistes et persuader l’establishment politique et la population qu’il faut éviter à tout prix les pratiques monétaires déraisonnables.
Cela se produira parce que la relation actuelle entre l’État, l’économie et la monnaie fiduciaire est parfaitement intenable. Et un étalon-or sera réintroduit par l’État comme seul moyen de se sauver lui-même. Nous ne pouvons qu’espérer que, lorsque ce sera politiquement possible, les mesures nécessaires seront prises rapidement et sans compromis.
[i] Pour une description plus détaillée de la monnaie, de la devise et du crédit, voir James Turk : Money and Liberty — In the Pursuit of Happiness & The Theory of Natural Money, publié par Wood Lane Books, ISBN 978-1-7398511-1-8. Disponible en livre Kindle sur Amazon.
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