Alors que les signes se multiplient indiquant que les grandes économies occidentales s’orientent vers une crise bancaire et monétaire due à la contraction du crédit, nous faisons face aux conséquences d’une monnaie malsaine. L’ère de la monnaie fiduciaire touche à sa fin et sa disparition sera douloureuse pour les économies avancées fortement endettées d’Amérique du Nord, d’Europe et du Japon. L’histoire et les précédents juridiques nous enseignent que la monnaie fiduciaire disparaîtra et que l’or reviendra servir d’ancrage à la valeur du système de crédit.
Comme toujours, l’histoire monétaire offre des enseignements, en particulier dans le contexte des économies post-féodales dépendantes du crédit, lorsque l’on attendait d’un étalon-or qu’il soutienne des montagnes de crédit sous forme de billets de banque et de dépôts auprès des banques commerciales.
Dans cet article, j’examine les enseignements tirés des étalons-or du XIXe siècle et les erreurs commises. Pour la plupart, elles auraient pu être aisément évitées.
Le débat sur le retour d’une couverture en or du crédit devient urgent, non seulement parce que le système de monnaie fiduciaire est arrivé au terme de sa course, mais aussi parce qu’il est de plus en plus dans l’intérêt des pays en développement de l’adopter. Et à moins que la Russie ne s’oriente rapidement vers une couverture de son rouble par l’or, son économie souffrira presque certainement d’une instabilité croissante, ce qui explique pourquoi elle est si désireuse de le faire.
Introduction
Nous savons que, depuis l’aube de l’histoire monétaire, la monnaie, c’est l’or, l’argent ou le cuivre, et que tout le reste est du crédit. La relation entre monnaie et crédit a été codifiée dans une série de décisions du droit romain remontant aux Douze Tables de Rome en 449 av. J.-C. Ce sont les nations successeures de l’Empire romain, s’étendant du littoral atlantique à l’Oural, qui ont colonisé le monde, à l’exception de la Chine et du Japon. Mais, coïncidence avec les Douze Tables, c’était l’époque de Confucius, mort trente ans auparavant seulement, et de l’épanouissement de la philosophie chinoise, qui confirma des conclusions similaires au sujet de la monnaie. Mais depuis la fin du troc, les dirigeants ont multiplié les tentatives de falsifier frauduleusement la monnaie ou de la confisquer, généralement pour financer des guerres ou dissimuler leurs dettes.
Le passage du féodalisme agricole à l’industrialisation a été facilité par l’expansion du crédit, et non de la monnaie, bien que les stocks d’or et d’argent disponibles pour la frappe aient continué de s’accumuler. Avec cette expansion, les systèmes bancaires ont évolué pour traiter le crédit, en le créant selon la demande. Une activité bancaire rudimentaire portant sur le crédit existait déjà à l’époque romaine, ce qui explique pourquoi des juristes tels qu’Ulpien, Paul et Gaïus, au début de l’ère chrétienne, se sont prononcés sur les différences entre monnaie et crédit.
Dans son traité de 1751, Della Moneta [De la monnaie], l’économiste italien Ferdinando Galiani a confirmé les origines de la banque italienne, qui s’est ensuite répandue dans toute l’Europe :
« Notamment, les premières banques étaient aux mains de particuliers auprès desquels les gens déposaient de l’argent et dont ils recevaient des lettres de crédit, et qui étaient régis par les mêmes règles que celles des banques publiques d’aujourd’hui. Ainsi, les Italiens ont été non seulement les pères, les maîtres et les arbitres du commerce, de sorte que dans toute l’Europe ils ont été les dépositaires de l’argent et sont appelés banquiers. »
La banque telle que nous la connaissons aujourd’hui a été développée en Angleterre par les orfèvres de Londres, qui ont commencé à recevoir en dépôt les pièces d’or et d’argent des marchands. Ils ne s’engageaient pas seulement à les restituer à vue, mais aussi à verser un intérêt de 6 % par an pour leur usage. En conséquence, afin de pouvoir payer l’intérêt promis, ces fonds devenaient nécessairement leur propriété, dont ils disposaient à leur guise. Ils n’étaient pas les dépositaires de l’argent, mais en étaient les propriétaires. Et il n’était pas placé chez eux à titre de depositum devant être restitué en nature, mais devenait la propriété des orfèvres à titre de mutuum devant être restitué au marchand à vue. Cette activité prospéra après la Restauration de 1660 et connut un essor considérable sous Guillaume d’Orange, à la suite de la Glorieuse Révolution qui vit le catholique Jacques II banni.
Lorsque les orfèvres-banquiers recevaient cet argent en dépôt, il était convenu en échange qu’un crédit, ou droit d’action, soit accordé au marchand pour un montant égal, à lui restituer à vue. C’est cette obligation du banquier envers le déposant que l’on appelle aujourd’hui, dans le langage bancaire, un dépôt.
Lorsque cette activité est devenue courante, l'expérience a montré que si certains clients d'un banquier réclamaient d'un jour à l'autre le paiement de leurs dépôts ou de leurs crédits, d'autres en verseraient probablement un montant à peu près équivalent, de sorte qu'à la fin de la journée il n'y aurait guère de différence dans son solde de trésorerie. En pratique, on constatait que le solde en espèces de la banque s'écartait rarement de plus de 1/36e du total des dépôts d'un jour à l'autre. Par conséquent, si un banquier conservait 1/10e de ses liquidités pour faire face aux demandes de paiement éventuelles, cela constituait une couverture largement suffisante contre les sorties de dépôts en situation normale.
Cela permettait au banquier d'acheter des effets de commerce et autres effets en quantités bien plus importantes, avec une décote, en échange d'un dépôt crédité au profit des vendeurs. Les vendeurs de ces effets pouvaient disposer à leur gré de leurs avoirs auprès de la banque. En opérant ainsi sur le crédit, l'effet de levier que le banquier pouvait appliquer à son propre bilan atteignait sans risque dix fois, selon les hypothèses ci-dessus. Et comme le taux d'escompte des effets de commerce était généralement de 8 % ou plus, le banquier pouvait verser 6 % aux déposants et conserver un bon bénéfice.
Il est clair que la valeur du crédit d'un banquier devait être exprimée en monnaie. Autrement dit, un dépôt devait pouvoir être converti en espèces métalliques. Mais avec l'évolution de l'activité des orfèvres et les montagnes de crédit créées par leurs opérations, la relation entre l'or et l'argent d'une part et les obligations légales de paiement d'autre part allait elle aussi évoluer.
L'étalon-or tel que le connaissaient nos aïeux du dix-neuvième siècle était essentiellement l'enfant du gouvernement britannique et de sa banque à Londres, la Banque d'Angleterre. La Banque elle-même a ouvert ses portes le 1er août 1694 avec un personnel de dix-neuf personnes. Pendant la majeure partie de la période allant de 1717 à 1931, la Grande-Bretagne a appliqué un étalon-or, officiel ou de fait. L'étalon-or a débuté lorsque Sir Isaac Newton, en tant que directeur de la Monnaie, a fixé la valeur de la guinée d'or à 21 shillings d'argent, marquant un tournant important du sterling argent vers un étalon-or. Après une période de bimétallisme, l'or en est progressivement venu à être considéré comme la mesure de la valeur de préférence à l'argent. Et en 1816, l'or a été déclaré seule mesure légale de la valeur en Angleterre et la livre est devenue l'équivalent en or de 20 shillings d'argent.
Selon les règlements de la Monnaie de 1816, quarante livres de poids de métal précieux titré sont taillées en 1 869 £ de souverains, ce qui fixe le prix de l'or à la Monnaie à 3 £ 17 s 6 d. En mesures modernes, un souverain pèse 7,99 grammes, dont 7,32 grammes d'or.
Aux États-Unis, avant la guerre d'indépendance, le droit anglais prévalait et, à la fin des années 1700, les Commentaries de Blackstone constituaient le traité juridique de référence chez les Américains. Blackstone était clair sur ce qui constituait la monnaie :
« La monnaie est le moyen du commerce. Il revient à la prérogative du Roi, en tant qu'arbitre du commerce intérieur, de lui conférer toute autorité ou de lui donner cours. La monnaie est un moyen universel ou un étalon commun par comparaison avec lequel la valeur de toute marchandise peut être établie : un signe qui représente les valeurs respectives de toutes les denrées…
« Le monnayage est, dans tous les États, un acte du pouvoir souverain, afin que sa valeur puisse être connue à l'examen. Et en matière de monnayage en général, trois éléments sont à considérer : la matière, l'empreinte et la dénomination. S'agissant de la matière, Sir Edward Coke pose que la monnaie d'Angleterre doit être soit d'or, soit d'argent… »[i]
Les rédacteurs de la Constitution ont adapté Blackstone pour remplacer la prérogative du Roi par le nouveau Congrès, donnant au gouvernement fédéral le pouvoir de battre monnaie. Et cette monnaie ne pouvait être que frappée. Pour contourner cette restriction, qui est le souhait de tout politicien dépensier, le gouvernement devait disposer d'une banque commerciale docile pour produire des substituts de l'or sous forme de billets de banque. Mais même cette voie était controversée.
En 1790, Alexander Hamilton, premier secrétaire au Trésor, a soumis au Congrès un rapport dans lequel il exposait sa proposition de créer une banque détenue par l'État, la Banque des États-Unis, en prenant pour base de son plan la charte de la Banque d'Angleterre. Le projet a été adopté et une charte de 20 ans a été promulguée par le président Washington en février de l'année suivante. Outre son rôle d'agent fiscal du gouvernement et de prêteur à celui-ci, elle opérait aussi comme banque commerciale, en émettant des billets de banque. En 1811, Hamilton était mort, le Parti républicain avait pris le contrôle aux dépens des fédéralistes, et la charte n'a pas été renouvelée.[ii]
Cinq ans seulement après la proposition de Hamilton, la Banque d’Angleterre a commencé à subir une importante ponction sur ses réserves de métal précieux, du fait du besoin d’or du gouvernement pour financer la guerre contre la France et pour payer les céréales importées après une succession de mauvaises récoltes. En 1797, la Banque a suspendu les paiements en espèces (c’est-à-dire en pièces d’or et d’argent). Cette suspension s’est prolongée pendant toutes les guerres napoléoniennes, période durant laquelle la Banque a gonflé son émission de billets, ce qui a fait monter le prix de l’or par rapport à la monnaie papier de la Banque. En 1810, cela a conduit à la nomination d’un comité spécial chargé « d’enquêter sur le prix élevé du métal précieux », qui a conclu que la dépréciation de la monnaie était due à l’émission excessive de billets de banque. Le passage suivant, extrait de son rapport au Parlement, est le plus pertinent :
« …il existe actuellement un excès de papier en circulation dans ce pays, dont le symptôme le plus évident est le prix très élevé du métal précieux et, ensuite, le faible niveau des changes continentaux ; cet excès doit être attribué à l’absence de contrôle et de frein suffisants sur les émissions de papier de la Banque d’Angleterre et, à l’origine, à la suspension des paiements en espèces, qui a supprimé le contrôle naturel et véritable. En effet, à l’examen d’ensemble de la question, votre Comité est d’avis qu’aucune garantie sûre, certaine et constamment adéquate contre un excès de monnaie papier, qu’il soit occasionnel ou permanent, ne peut être trouvée ailleurs que dans la convertibilité de tout ce papier en numéraire. Votre Comité ne peut donc que regretter que la suspension des paiements en espèces, qui, sous le jour le plus favorable où on puisse l’envisager, n’était qu’une mesure temporaire, ait été prolongée si longtemps ; et, en particulier, que la manière dont la loi de prorogation actuelle est rédigée lui ait donné le caractère d’une mesure de guerre permanente.
Le Comité a recommandé au Parlement de considérer qu’il serait impossible d’évaluer des limites chiffrées à l’émission de billets et qu’en l’absence d’une faculté d’échange entre billets et pièces, le seul critère fiable consistait à surveiller le prix du métal précieux et l’état des changes étrangers. Cette conclusion a résisté à l’épreuve du temps, car depuis lors toutes les tentatives de gérer l’émission de billets et les autres formes de crédit des banques centrales afin d’assurer la stabilité des prix ont échoué.
Peut-être l’idée sous-jacente que le Parlement était incapable de maîtriser les questions monétaires était-elle inacceptable, car le rapport du comité spécial a été rejeté. En conséquence, n’étant soumise à aucune contrainte, la Banque d’Angleterre a pu accroître son émission de billets sans restriction, réduisant encore davantage la valeur or de la livre papier de la Banque.
Dans une course inflationniste sans règles, des billets de banque étaient également émis en nombre croissant par les banques de province hors de Londres, selon ce qui allait s’avérer un cycle classique d’expansion du crédit bancaire. La conséquence de cette expansion des billets fut la hausse des prix : entre 1808 et 1813, le niveau général des prix à la consommation aurait augmenté de 25 %. Inévitablement, un resserrement du crédit s’ensuivit et, entre 1814 et 1816, la moitié des banques de province ont fait faillite lors de la dépression qui a suivi, réduisant sensiblement le volume total de monnaie papier en circulation. La pénurie de billets de banque a entraîné une hausse correspondante de la valeur des billets de la Banque, prouvant que le rapport sur le métal précieux avait raison dans son analyse : il était impossible de juger quelles restrictions imposer à l’émission de billets, et la meilleure solution résidait dans un lien ferme avec le numéraire.
Bien que le Parlement ait rejeté le rapport sur le métal précieux, celui-ci a fait l’objet de nombreux débats, si bien que les hommes d’affaires et les négociants ont été convaincus par ce rapport. Il a également convaincu Robert Peel, qui devint plus tard le premier Premier ministre issu du monde des affaires. Peel est aussi devenu président du comité sur le métal précieux en 1819 et a fait adopter une loi instaurant d’abord un étalon-lingot d’or, devant être suivi en 1823 d’un retour à l’ancien étalon fondé sur la pièce du souverain. Mais la Banque avait accumulé suffisamment d’or pour demander que la loi soit modifiée afin de pouvoir reprendre les paiements en pièces en mai 1821.
Cependant, une ruée sur les réserves de la Banque a commencé trois ans plus tard seulement, faisant passer les réserves de métal précieux de 13 millions de livres en janvier 1824 à un peu plus d’un million en décembre 1825. Une crise du crédit s’est développée à la suite de la contraction de l’émission de billets, et n’a été enrayée que par l’émission de billets de banque supplémentaires par la Banque. Les directeurs de la Banque se sont enfin convaincus qu’il y avait finalement quelque chose de fondé dans le rapport sur le métal précieux et, à partir de 1827, se sont efforcés de répartir les actifs de leur bilan à raison de deux tiers en dette publique et d’un tiers en pièces et en métal précieux.
De temps à autre, la Banque a eu de grandes difficultés à maintenir cette répartition et, en 1839, elle a été contrainte d’obtenir de Paris et de Hambourg des prêts de 3 500 000 livres en or pour éviter la faillite. Les hauts et les bas de la Banque, à la fois émettrice de billets de banque et banque commerciale, ont donné lieu à un débat entre deux écoles de pensée : l’école de la monnaie (currency school) et l’école de la banque (banking school). Par expérience, et selon certains par intérêt personnel, l’école de la banque s’opposait à l’approche fondée sur des règles défendue par l’école de la monnaie, préférant que la demande de crédit bancaire soit laissée aux marchés, ce qui faisait écho aux conclusions du comité sur le métal précieux.
L'école du currency (« currency school ») soutenait que l'émission de billets de banque devait être séparée des activités bancaires. Il s'agissait d'une approche fondée sur des règles, imposée par la loi, qui reposait sur l'analyse de David Ricardo de 1824, dont l'extrait suivant est pertinent :
« La Banque d'Angleterre exerce deux activités bancaires, qui sont tout à fait distinctes et n'ont aucun lien nécessaire entre elles : elle émet une monnaie de papier en remplacement de la monnaie métallique, et elle avance de l'argent sous forme de prêts aux négociants et à d'autres. Que ces deux activités bancaires n'aient aucun lien nécessaire, cela ressortira clairement du fait qu'elles pourraient être exercées par deux organismes distincts, sans la moindre perte d'avantage, que ce soit pour le pays ou pour les négociants qui bénéficient de ces prêts. »
En conséquence, en vertu du Bank Charter Act de 1844, la Banque d'Angleterre fut scindée en deux départements : le département de l'émission (Issue Department) et le département bancaire (Banking Department). Les directeurs devaient transférer au département de l'émission 14 000 000 £ de titres (principalement des titres d'État) ainsi que toutes les pièces d'or et tout le métal précieux, or et argent, dont le département bancaire n'avait pas besoin pour ses besoins immédiats. Par des décrets du Conseil (Orders in Council), le niveau des titres fut par la suite porté à 15 000 000 £ afin de compenser les banques privées qui cessèrent d'émettre des billets après l'entrée en vigueur de la loi. L'augmentation du bilan du département de l'émission lui permit d'accroître son émission de billets.
Les rédacteurs de la loi de 1844 supposaient que, si l'émission de billets se contractait parce que des billets étaient présentés en échange de pièces, la diminution de la quantité de billets en circulation soutiendrait leur valeur, de sorte que le dispositif garantirait toujours qu'une éventuelle ruée sur le département de l'émission se corrigerait d'elle-même. Mais, point essentiel, plusieurs erreurs de conception de la loi se sont révélées.
En pratique, la loi cherchait à faire du département de l'émission une banque de dépôt, émettant des billets comme jetons représentatifs du métal précieux détenu à l'actif de son bilan. Il lui était interdit d'opérer dans le crédit. Mais en autorisant le bilan à comptabiliser à l'actif 15 millions de livres en titres de créance, on a contourné ce principe, car ces titres devaient être achetés par l'émission de crédit. En outre, il était manifeste que la conversion de pièces en billets, et inversement, entraîne des coûts irrécupérables. Les rédacteurs de l'école du currency pensaient vraisemblablement que ceux-ci pourraient être compensés par le revenu des titres.
La seconde erreur était plus grave. Les rédacteurs de la loi avaient supposé que seuls des billets seraient présentés à la Banque en échange de pièces. Ils n'avaient pas compris que les chèques encaissés au département bancaire pouvaient tout aussi bien être échangés contre des pièces ou du métal précieux, si bien que, lorsqu'une ruée s'est produite sur le département de l'émission, elle provenait de chèques encaissés et non de billets présentés en paiement en or. Cela a réfuté l'espoir que la présentation de billets contre du métal précieux soutiendrait leur valeur par la rareté. Cette erreur a conduit à des suspensions temporaires de la loi en 1847, 1857 et 1865.
Une troisième erreur prolongeait la seconde. Lorsque plusieurs monnaies reposaient sur l'étalon-or (ce qui a toujours été le cas, de fait ou de droit), une ruée sur les réserves d'or du département de l'émission se produisait si la Banque maintenait son taux d'escompte trop bas. Pour illustrer ce point, en 1799, une crise bancaire a frappé Hambourg et le taux d'escompte y est monté à 15 %, attirant le métal précieux hors de Londres.
Pour comprendre pourquoi il en va ainsi, il faut savoir que le principal et les intérêts sont payables en or ou en substituts de l'or. Par conséquent, indépendamment des déséquilibres commerciaux et des autres facteurs pouvant être attribués aux risques relatifs entre une place et une autre, lorsque le taux d'escompte entre deux places diffère de plus que le coût de transport du métal précieux entre elles, ce dernier circule de la place où l'escompte est le plus bas vers celle où il est le plus élevé.
La loi aurait pu fonctionner, malgré le fait que le département de l'émission n'était pas une véritable banque de dépôt, si, en plus des pouvoirs que lui conférait la loi, il avait également reçu le pouvoir de fixer le taux d'escompte dans le seul but de maintenir la réserve de métal précieux. Dans chacun des trois échecs évoqués ci-dessus, c'est le fait que ce pouvoir soit entre les mains du département bancaire qui a provoqué des ruées sur les réserves d'or de la Banque et les suspensions de la loi en 1847, 1857 et 1866.
Le point fondamental est qu'on ne peut pas faire d'une fonction d'émission de billets échangeables contre de l'or à vue une composante d'une activité bancaire plus large, comme les Américains l'avaient manifestement compris lorsque le Congrès a refusé de renouveler en 1811 la charte de 20 ans de la Banque des États-Unis.
Avant 1834, les États-Unis étaient soumis à un étalon bimétallique (or et argent), avant de passer à l'étalon-or en 1834 à un taux de 20,67 $ l'once, confirmé par le Gold Standard Act en 1900 et maintenu à ce taux jusqu'en 1933, date à laquelle le président Roosevelt l'a abrogé pour les citoyens américains par décret présidentiel. Le fait que l'étalon-or américain ait tenu pendant près d'un siècle sans modification ni compromis à travers les cycles du crédit bancaire prouve qu'une banque centrale, même scindée en départements d'émission et de banque, est à ce point tiraillée dans ses objectifs qu'elle est incapable d'assurer la stabilité monétaire. Seuls la création de la Fed en 1913 et son ingérence d'après-guerre sur les marchés du crédit ont conduit à la dévaluation du dollar.
L'avenir des étalons-or
L'histoire de la division du travail nous enseigne que la monnaie et le crédit, quelle que soit la manière de les définir, ont fait progresser la condition humaine après les contraintes du troc. Nous savons également que le crédit doit tirer sa valeur d'une forme supérieure de crédit exempte de risque de contrepartie. Dans la pratique comme en droit, depuis près de 2 500 ans, cette forme supérieure de crédit a été la monnaie métallique.
Par conséquent, la situation actuelle, dans laquelle le crédit bancaire commercial tire sa valeur du crédit d'un gouvernement, est une aberration. De fait, chaque fois que l'État a tenté de prendre le contrôle ultime du crédit commercial, il a échoué. Notre système monétaire actuel, en place depuis la suspension des accords de Bretton Woods en 1971, montre aujourd'hui des signes d'essoufflement. Il y a peu de doute que, aussi longtemps que l'on résiste à sa fin, les précédents juridiques et historiques finiront par s'imposer de nouveau. L'or redeviendra alors le filet de sécurité ultime de tout le crédit, et donc des valeurs de toutes les activités commerciales et de la richesse.
Il ne fait aucun doute que le retour à un étalon-or se heurtera à une résistance farouche de la part des gouvernements occidentaux, qui en sont venus à dépendre de l'expansion de leur crédit pour financer des dépenses excessives. Comme nous l'avons vu lorsque le Parlement britannique a rejeté le rapport Bullion de 1810, la classe politique croit fondamentalement que la monnaie et le crédit peuvent être contrôlés, et tout élément contraire est écarté. L'histoire offre de nombreux exemples de l'incapacité de l'économie de libre marché à s'imposer intellectuellement face aux intérêts étatistes. L'école historique allemande a adopté la Théorie étatique de la monnaie de Georg Knapp, parue en 1905, tout en reléguant les intellectuels libéraux viennois au rang de bande de rustres (autrichiens).
Ainsi, malgré l'effondrement des monnaies papier européennes au lendemain de la Première Guerre mondiale, les leçons qui auraient dû être tirées de la séparation entre le crédit de l'État et les espèces métalliques n'ont pas été retenues. « On peut toujours prévenir un problème monétaire en le gérant mieux », tel était le cri habituel des étatistes. Et lorsque les années folles, alimentées par l'expansion du crédit sous la Fed de Benjamin Strong, ont pris fin avec la crise de Wall Street de 1929-1932, à l'origine de la dépression qui a suivi, c'est l'économie de libre marché qui a été blâmée. « Cela ne doit plus jamais se reproduire », ont déclaré les étatistes. On a ôté aux économistes, par l'enseignement, le goût des marchés libres et de la monnaie saine, pour les remplacer par la macroéconomie et la modélisation statistique.
L'establishment n'est tout simplement pas équipé pour relever les défis d'un retour à la stabilité monétaire. Ses experts ne parviennent même pas à diagnostiquer les problèmes à l'avance et ne font que réagir aux événements, avec pour motivation première de préserver le statu quo. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'au lendemain de Waterloo, les dirigeants britanniques que furent Liverpool, Castlereagh, Beresford et Wellington étaient des partisans d'une monnaie saine, conscients de l'importance des marchés libres, imprégnés d'Adam Smith et de l'importance d'un étalon-or, ce qui fait tristement défaut à nos dirigeants actuels.
Après Waterloo, ils ont mis en marche une économie qui s'est développée en termes réels sur la base de la non-intervention, permettant à la dette publique de passer de 172 % du PIB estimé de 1819 à 21 % en 1914. Selon les propres recherches de la Banque d'Angleterre, cette dette est passée de 893 millions de livres à 706 millions de livres entre ces deux dates. Un avantage supplémentaire pour le financement du gouvernement a été le recours à des emprunts consolidés sans échéance, qui n'ont jamais eu à être refinancés ni remboursés.
C'est l'autre politique essentielle d'une monnaie saine : la discipline du gouvernement à l'égard de ses propres dépenses. En 1820, une fois les dépenses de guerre terminées, les dépenses publiques ne représentaient que 13 % du PIB, laissant aux entreprises et aux particuliers 87 % de leur propre argent pour mener leurs affaires. Aujourd'hui, les dépenses publiques sont bien plus élevées, dépassant même la moitié de l'économie dans certains pays européens. Si ces excès ne sont pas considérablement réduits, un étalon-or n'a aucune chance de perdurer.
C'est pour cette raison que les propositions russes d'une nouvelle monnaie de règlement commercial entre les membres des BRICS, faisant office de substitut à l'or, devraient susciter un vaste intérêt. S'agissant d'une monnaie de règlement commercial, elle n'entrave pas les prérogatives de chaque nation dans la gestion de sa propre monnaie, ce qui rend son introduction politiquement envisageable.
Pour l'instant, ces propositions ont été mises de côté au profit de l'utilisation de monnaies nationales à la place du dollar. Mais comme ces monnaies nationales ont l'habitude de perdre de leur valeur mesurée en biens et services, parfois extrêmement rapidement, il ne s'agit pas d'une solution. Il est probable que les pays exportateurs d'énergie et de matières premières du groupe se tourneront vers la relation historique et juridique entre le crédit et l'or, conformément aux souhaits de la Russie.
D'après notre analyse des erreurs du passé, la création d'une entité bancaire chargée de gérer la relation entre l'or et le crédit serait une erreur. La Nouvelle Banque de développement, basée à Shanghai et équivalent du FMI pour les BRICS, ne doit pas jouer le rôle d'émetteur ; une nouvelle entité, distincte de celle-ci et de tous les gouvernements, devrait être créée à cette seule fin. Cette entité aura un objectif unique : recevoir l'or de toute banque centrale, pour qu'il soit déposé et affecté à son nom dans une liste de chambres fortes agréées (qui peuvent être sous le contrôle de banques centrales individuelles). En contrepartie de cet or, elle émet la nouvelle monnaie de règlement commercial, qui doit être libellée en or selon le poids. Cette monnaie fonctionnera comme un substitut de l'or. Si la monnaie est adossée selon la formule de Sir Isaac Newton, soit 40 % de métal précieux, les réserves d'or d'une banque centrale augmentent de 250 % à hauteur de l'or remis à l'entité émettrice. Cela suffit à rendre le dispositif attractif pour les banques centrales participantes.
On éviterait les échecs que la Banque d'Angleterre a connus au XIXe siècle si la nouvelle entité émettrice se voyait interdire d'intervenir sur les marchés en tant qu'agent de compensation ou prêteur en dernier ressort. Elle doit en outre être constitutionnellement indépendante de toute influence politique.
Contre leurs réserves de la nouvelle monnaie substitut de l'or, les banques centrales nationales peuvent agir comme prêteuses de crédit libellé dans cette monnaie auprès des banques commerciales de leur propre réseau. Il s'agit d'un réservoir de crédit secondaire, lié à la monnaie substitut de l'or uniquement par la solvabilité de la banque centrale nationale. En pratique, pour les banques commerciales qui détiennent des comptes auprès d'une banque centrale participante, il n'y aurait aucune différence de valeur entre leur réservoir de crédit en circulation libellé dans le nouveau substitut de l'or et le substitut lui-même.
Ce dérivé de crédit constitue le réservoir de crédit de gros, doté d'un marché monétaire interbancaire sur lequel les banques centrales peuvent également intervenir. Notons que le crédit créé par les banques commerciales tire sa valeur du nouveau substitut de l'or des BRICS, mais que seules les banques centrales ont réellement accès à ce substitut. Ce sont les banques commerciales qui fourniront le financement du commerce et le règlement des transactions transfrontalières, le mettant ainsi entre les mains des négociants, des entreprises et du grand public. Cela constitue un troisième réservoir, auquel le public a accès.
C'est peut-être là que se situe la plus forte résistance à la proposition russe. Nous ne pouvons pas être certains que Sergueï Glazyev, qui a presque certainement participé à la conception de la future monnaie de règlement commercial des BRICS, suivra le schéma exposé ici, mais la préférence qu'auraient les gens ordinaires pour thésauriser la nouvelle monnaie et se défaire de la monnaie fiduciaire des États ne manquerait pas d'inquiéter les gouvernements des BRICS qui étudient le projet. Autre source de préoccupation : la discipline imposée à la classe politique pour garantir l'équilibre budgétaire, et donc maintenir l'équilibre de la balance commerciale, compte tenu de la propension à épargner propre à chaque pays.
Mais le maintien de la discipline budgétaire ne devrait pas être trop difficile pour les pays des BRICS, qui ne sont pas accablés par d'importants engagements en matière de protection sociale. Et avec les améliorations d'infrastructures prévues en partenariat avec la Chine, ils ont un énorme potentiel économique à libérer. Contrairement aux pays avancés tournés vers la protection sociale, les pays émergents disposent d'un potentiel économique semblable à celui que possédaient la Grande-Bretagne et l'Amérique au début du XIXe siècle. Et, point important, les dirigeants politiques d'Afrique, d'Amérique du Sud et d'Asie le pressentent désormais, comprenant que l'époque où l'aide au développement finissait dans les poches des politiciens fait obstacle au progrès. Et rien ne poussera davantage à réintroduire l'or dans leurs systèmes monétaires que les crises qui se développent dans les grandes économies occidentales très endettées.
La Russie devrait elle aussi adopter un étalon-or pour le rouble, comme l'a soutenu Sergueï Glazyev, principal conseiller économique de Poutine, dans son article du 27 décembre pour Vedomosti, le journal économique basé à Moscou.
Le rouble s'est nettement affaibli ces derniers mois, la masse monétaire M0 a augmenté d'environ 21 % en un an et l'obligation d'État à 10 ans rapporte désormais 12 %. Ce sont les ingrédients d'une crise. Par ailleurs, l'économie russe bénéficie d'impôts sur le revenu bas et tirerait un immense profit d'une normalisation des taux d'intérêt, que permettrait un étalon-or crédible. De plus, si le rouble était placé sur un étalon-or, on peut s'attendre à un renversement de la fuite des capitaux, ce qui soutiendrait le rouble et ferait baisser l'inflation des prix.
D’après les déclarations de Glazyev, celui-ci semble estimer que la Banque centrale de Russie a été contaminée par la pensée unique des banques centrales occidentales, et il est raisonnable de supposer que Poutine partage ce point de vue. Poutine est par ailleurs engagé dans un conflit militaire et économique avec l’OTAN dirigée par les Américains, et il a intérêt à fragiliser les finances des États-Unis. Un plan visant à stabiliser le rouble et à le protéger contre toute attaque monétaire et économique, tout en sapant la crédibilité du dollar américain, est parfaitement logique. Ces objectifs pourraient être atteints rapidement en adossant le rouble à un étalon-or crédible.
Le problème de Poutine tient à son partenariat avec la Chine et à leurs projets communs visant à détacher les pays émergents et d’autres de l’alliance occidentale. Une action précipitée pour saper le dollar et l’euro, monnaie fiduciaire, va à l’encontre des intérêts commerciaux de la Chine, alors que celle-ci gère sa propre crise dans la promotion immobilière résidentielle, qui menace de s’étendre à d’autres secteurs. Par ailleurs, l’Inde en particulier subit de fortes pressions de la part des États-Unis pour cesser ses échanges de pétrole russe, et avance avec prudence.
L’Arabie saoudite est peut-être davantage disposée à accepter un nouvel substitut à l’or pour le règlement des échanges commerciaux. Et en Iran, elle a désormais un nouvel allié à cet égard. Le projet de monnaie de règlement commercial des BRICS est loin d’être mort. En tout état de cause, il viendra un moment où l’effondrement du système monétaire occidental fondé sur le dollar obligera la Chine à admettre qu’elle doit protéger sa monnaie, son partenariat avec la Russie et ses ambitions hégémoniques en acceptant l’or comme fondement de la valeur de sa propre monnaie.
[i] Cité d’après Pieces of Eight, Livre 1, d’Edwin Vieira Jr.
[ii] Pour une description plus complète de l’évolution monétaire aux États-Unis après l’Indépendance, voir Money and Liberty de James Turk, chapitre 9 (woodlanebooks.co.uk)