Il est désormais évident que les banques centrales sont coupables d’une mauvaise gestion de l’économie. En ramenant les taux d’intérêt à zéro, voire, dans certains cas, à un niveau négatif contre nature, puis en inondant les systèmes financiers d’un crédit équivalent à de la monnaie, créé à partir de rien, avant de relever rapidement les taux pour tenter d’en endiguer les conséquences, les banques centrales se sont ruinées elles-mêmes et ont entraîné dans la faillite une grande partie de leurs économies.
Bien que des économistes et des gérants de fonds impuissants leur demeurent soumis, les banques centrales ont prouvé qu’elles n’étaient pas aptes à remplir leur mission. Il est temps de passer à un nouveau système fondé sur la véritable demande économique de crédit, sans ingérence de l’État.
L’incompétence des planificateurs monétaires apparaît aujourd’hui très nettement à la lumière des événements en Argentine, dont le nouveau président s’est engagé à fermer la banque centrale et à instaurer pour le peso un currency board adossé au dollar américain. Loin d’être un politicien marginal, le président Milei est bien conseillé. Les currency boards fonctionnent : ils imposent une discipline automatique aux dépenses publiques.
Cet article ouvre le débat entre la banque libre, sans banques centrales, fondée sur l’étalon-or, et le système de monnaie fiduciaire, qui donne aux banques centrales le pouvoir de dépréciation monétaire. L’activité bancaire commerciale sans banques centrales est la norme historique, et les méfaits de la gestion étatique de la monnaie sont un phénomène plus récent.
Ceux qui soutiennent que les banques centrales représentent un progrès par rapport à la banque libre ont clairement tort.
Introduction
Le nouveau président de l’Argentine, Javier Milei, a été élu sur un programme comprenant la fermeture de la banque centrale du pays. Il a été salué par un groupe hétéroclite de partisans du libre marché, de monétaristes et même par le FMI. Jusqu’à présent, sa réforme monétaire a comporté une dévaluation de 54 % du peso par rapport au dollar américain, qui rapproche probablement sa valeur officielle du taux de change du marché noir. Il s’agit moins d’une dévaluation que de l’acceptation de la réalité.
Milei a clairement indiqué que l’Argentine adopterait le dollar américain comme monnaie nationale au moyen d’un currency board. À l’origine, les currency boards étaient le moyen par lequel certaines colonies britanniques rattachaient leur monnaie locale à la livre sterling. Fonctionnant de manière mécanique et hors de portée des politiciens interventionnistes, ils ont donné de bons résultats. Ils permettaient également le libre-échange ainsi que la libre circulation des importations et des exportations, rendant inutiles les contrôles des changes. Ils constituent une solution rapide pour stabiliser la valeur d’une monnaie, dont l’efficacité s’est révélée extrême dans la pratique.
Dans le cadre d’un currency board, un nouveau peso circulera, adossé à au moins 100 % en dollars américains. Les pesos seront convertibles en dollars, et inversement, au choix du détenteur. Le dispositif couvrira non seulement les billets, mais aussi les dépôts à vue détenus auprès des banques commerciales. Une autorité d’émission est tenue de remplir cette obligation par la loi, ou à tout le moins en vertu d’un mandat clair, excluant toute ingérence politique. À l’exception éventuelle du rôle de prêteur en dernier ressort, toutes les autres fonctions d’une banque centrale disparaissent, de sorte qu’elle peut être fermée. On ne sait pas encore d’où viendront les dollars destinés au currency board argentin, mais, comme pour toute monnaie fiduciaire, on peut présumer que le système bancaire les fournira. Quoi qu’il en soit, les dollars circulent déjà librement en Argentine, le peso n’étant que la monnaie des pauvres.
Lorsque « l’establishment » voit disparaître son pilier central, la source de son financement gratuit, il y aura inévitablement une réaction hostile. Mais la tactique de Milei est celle d’un boxeur qui submerge inopinément son adversaire. Fort du soutien de l’électorat, il assène des coups rapides à l’establishment : il ferme neuf ministères, réduit les subventions et annule des appels d’offres pour des projets de travaux publics. Il semble avoir compris l’importance d’agir vite pour maintenir l’establishment constamment déstabilisé, incapable de se ressaisir et de convaincre les médias socialisants argentins de apporter une réponse adéquate. Cela doit être fait tôt et rapidement, tant que Milei conserve l’initiative et peut toujours menacer d’un nouveau plébiscite ceux qui s’opposent à ses projets.
Le plus grand danger pour Milei est peut-être un coup d’État militaire, moyen habituel par lequel l’establishment argentin élimine le problème de la démocratie.
Entre-temps, le choix du dollar américain comme actif de référence du currency board lui a valu les éloges d’économistes étrangers de diverses obédiences. L’exception, peut-être, vient des hégémons asiatiques, la Chine et la Russie, qui ont accepté l’adhésion de l’Argentine à un BRICS élargi à partir du mois prochain. Mais ils sont restés silencieux. Du point de vue des États-Unis, l’élection de Milei doit être considérée comme un développement positif et comme une occasion de jeter le trouble dans les rouages des BRICS. Mais ce n’est pas si simple, car la Chine a récemment aidé l’administration précédente au moyen d’une ligne d’échange en yuans contractée auprès de la Banque populaire de Chine afin de régler la majeure partie d’une dette en dollars due au FMI.
Le swap s’inscrit dans une ligne convenue à l’avance pouvant atteindre 130 milliards de yuans, dont 35 milliards de yuans sont librement accessibles à la banque centrale argentine. L’abolition de la banque centrale exigera simplement que l’accord soit transféré par novation au ministère des Finances, ce qui ne devrait donc pas poser de problème. Il semble toutefois que Milei comprenne la délicatesse du grand écart entre les ambitions de l’administration précédente, qui souhaitait rejoindre les BRICS aux côtés du Brésil, et son propre repli sur l’usage du dollar américain, car il se montrerait, dit-on, d’une diplomatie inhabituelle dans ses relations avec la Chine.
Milei devra aborder avec prudence cette question épineuse. Partisan du libre marché et réputé disciple du grand économiste autrichien Friedrich Hayek, il comprend presque certainement que le dollar n’est qu’une solution monétaire temporaire. Il est certain que, par ses instincts libertariens, il observe les déficits budgétaires américains et le piège de la dette dans lequel se trouve le dollar, en relevant leurs similitudes avec la prodigalité de son propre gouvernement et ses propres pièges de la dette.
Il serait apparemment un adepte du bitcoin, ce qui confirme cette compréhension. Un currency board en dollars n’est qu’une solution temporaire, qui ne dure que tant que le dollar ne connaît pas sa propre crise. Milei serait bien avisé de déterminer si les 61,74 tonnes de réserves d’or de l’Argentine constituent une assurance suffisante contre la disparition du dollar, car il est de plus en plus probable qu’un plan B sera nécessaire, peut-être avant même que l’encre du plan A ne soit sèche.
Nous suivrons ces évolutions avec le plus grand intérêt, en particulier le retour à la banque libre, que nous pouvons définir comme une activité bancaire exercée sans l’influence de contrôle d’une banque centrale.
Les banques centrales sont une innovation récente
Étant donné que les Romains ont inventé la banque et que les banques italiennes ont adopté au XIVe siècle la forme moderne de création de crédit par la comptabilité en partie double, l’activité bancaire commerciale sans banque centrale a une histoire bien plus longue qu’avec elle. Si la Banque d’Angleterre a existé en tant que banque centrale à la suite du Bank Charter Act de 1844 (elle avait longtemps auparavant fonctionné comme une banque commerciale détenant le monopole des opérations du gouvernement, ce qui n’est pas la même chose), et si la Réserve fédérale américaine a vu le jour avant la Première Guerre mondiale, la banque centrale en tant que telle s’est ensuite répandue plus largement, parallèlement à la fin des étalons-or, notamment en Europe.
De même qu’un currency board rend superflue une banque centrale moderne, il la rend également superflue pour les étalons-or, qui exigent une fonction similaire et simple de contrôle de l’émission. Les échecs de la Banque d’Angleterre dans les années qui ont suivi le Bank Charter Act de 1844 tenaient à ses tentatives grossières de gestion des taux d’intérêt. La loi, fondée sur les préceptes de la currency school, partait du principe que la séparation du département d’émission et de l’activité bancaire était la solution. Ce ne fut pas le cas, comme l’a prouvé la suspension des dispositions de la loi relatives à la couverture en or de l’émission de billets seulement trois ans plus tard, en 1847, puis en 1857 et en 1866. Les législateurs et la Banque elle-même n’avaient pas anticipé que la ruée sur ses réserves d’or viendrait non pas du public échangeant des billets contre des souverains, mais de l’encaissement des soldes de dépôts du département bancaire.
La Banque a commis une autre erreur, qui perdure encore aujourd’hui, en cherchant à gérer les taux d’intérêt dans un contexte économique. Outre le véritable problème qu’aucun banquier central ne comprend réellement le métier d’économiste, les taux d’intérêt auraient dû être gérés dans le but de préserver les réserves d’or. Les gestionnaires modernes de currency boards ont au moins appris cette distinction essentielle.
Les économistes modernes ont tendance à rejeter les currency boards, tout comme les marchés libres. Leur solution aux problèmes, principalement de leur propre fait, consiste à redoubler de réglementations, en étendant leur portée et leur complexité. Toute une industrie de régulateurs, de gestionnaires de politiques et de parasites a été créée pour remplir des fonctions inventées.
Naturellement, ceux qui y travaillent soutiennent son expansion continue. C’est pourquoi la simplicité pratique d’un étalon-or et des currency boards est traitée avec peu d’égards. Cela fait fi des leçons de l’histoire : le monde est passé d’un état féodal, par la révolution industrielle, à un niveau de vie pour l’homme du peuple qui aurait fait l’envie des rois il y a seulement un siècle, et tout cela grâce au crédit bancaire commercial. Certes, il y a eu des bouleversements en chemin ; mais la question à trancher est de savoir si les banques commerciales, dans leurs relations entre elles, peuvent réduire ces bouleversements au minimum, ou si les gouvernements, par l’intermédiaire de leurs banques centrales, peuvent obtenir un meilleur résultat.
Le monopole de l'émission monétaire découle du Bank Charter Act de 1844 en droit anglais, que les banques écossaises n'ont pas adopté (l'Écosse possède son propre système juridique) ; aujourd'hui encore, les grandes banques y émettent leurs propres billets, il est vrai intégralement couverts par leurs réserves auprès de la Banque d'Angleterre. Bien que progressive, la suppression de la faculté d'émettre des billets dont disposaient les banques anglaises n'a fait que consolider le monopole de l'État sur la monnaie. La monnaie en est venue à être considérée comme une monnaie nationale, et non comme un engagement de crédit d'une banque. L'importance de cette évolution tend à être négligée. Rares sont aujourd'hui les économistes qui comprennent qu'un billet de banque est en réalité un engagement de la banque centrale, alors même que ses comptes l'indiquent toujours ainsi. Ils n'adopteraient sûrement pas aussi facilement cette vision erronée si les banques commerciales étaient encore autorisées à émettre leurs propres billets.
Lorsqu'une banque commerciale émet des billets, ceux-ci présentent nécessairement une qualité de signature similaire à celle d'un dépôt ; la seule différence est qu'un billet constitue une promesse envers un porteur inconnu. Si cette faculté était rétablie, il est certain qu'une banque émettrait des billets destinés à se substituer à la monnaie nationale. Il se peut aussi qu'une banque ne s'en prévale pas, si l'on considère que les banquiers londoniens ont cessé d'émettre des billets dans les années 1790, cinquante ans avant que leur émission ne soit interdite par la loi de 1844. Mais il n'existe aucune raison de fond d'interdire l'émission de billets de banque et, si la clientèle d'une banque le demande, les billets d'une banque commerciale circuleraient simplement aux côtés de ceux émis par l'État. Les économistes comprendraient alors peut-être mieux le statut de créance des billets de banque.
L'intervention de l'État dans le crédit devrait se limiter à fournir une version actualisée du currency board, c'est-à-dire un dispositif d'émission de billets et de soldes de dépôt entièrement couverts par de la véritable monnaie légale, à savoir l'or. L'émetteur doit avoir pour seule responsabilité de veiller à ce que la couverture en or de ses engagements soit toujours présente. Le bilan de l'émetteur comprendrait les billets et les dépôts comme engagements de crédit, et un actif entièrement composé de lingots et de pièces d'or. Le compte de résultat dégagerait des revenus de seigneuriage suffisants pour couvrir les frais de stockage et de frappe. Et les administrateurs de l'émetteur auraient pour mission de gérer les taux d'intérêt dans le seul but de maintenir les réserves d'or. L'émetteur doit être séparé de toute autre activité financière.
Ainsi, le crédit généré par les opérations bancaires devient une considération purement commerciale. Le crédit bancaire relève de la banque commerciale ; il se réfère au taux fixé par l'émetteur en vertu des dépôts bancaires détenus auprès de lui, tout en reflétant des risques de contrepartie supplémentaires. Pour répondre aux demandes probables de pièces ou de métal précieux de la part des déposants, une banque commerciale peut soit maintenir un dépôt auprès de l'émetteur, obtenu en lui remettant de l'or en échange, soit en acheter sur le marché. Cela suffit à lier la valeur du crédit des banques commerciales à celle de la monnaie nationale, laquelle se trouve incontestablement liée à l'or.
L'erreur du Bank Charter Act de 1844 a été de scinder la Banque d'Angleterre en deux départements, tout en les plaçant sous une même direction. Son département bancaire constituait une opération de crédit au même titre que n'importe quelle banque commerciale, et ce sont les conflits inhérents, notamment sur la fixation des taux d'intérêt, qui ont conduit aux échecs de la loi.
La question de savoir si l'État conserve une présence bancaire au sein du système bancaire commercial devient une question distincte. La gestion des résultats économiques par la manipulation des taux d'intérêt est une cause perdue, puisque l'objectif des taux d'intérêt ne peut être que de maintenir les réserves d'or. Mais reste la question délicate de la nécessité d'un prêteur en dernier ressort. Dans le cadre de ses projets d'abolition de la banque centrale argentine, c'est une question importante que le président Milei n'a pas encore abordée.
La théorie du libre marché soutient que ce n'est pas nécessaire. Sachant qu'il n'y aura pas de sauvetage, on peut s'attendre à ce que les banquiers prêtent toute l'attention voulue au risque de contrepartie, et le moindre soupçon d'irrégularité se répercuterait immédiatement sur la notation de crédit d'une banque sur les marchés interbancaires. Et il n'est pas hors de portée des banques du réseau commercial de gérer les défaillances bancaires, car il est manifestement dans leur intérêt collectif de préserver la crédibilité du système. C'est une autre leçon de l'époque antérieure aux banques centrales.
La violence du cycle du crédit bancaire en Grande-Bretagne s'est atténuée au cours des décennies qui ont suivi les guerres napoléoniennes grâce à l'amélioration des systèmes de compensation, comme le montre le graphique des prix de gros ci-dessous :

Un système de compensation pour les banques de Londres a été mis en place à la fin du XVIIIe siècle, lorsque, pour la première fois, les écarts quotidiens entre les banques membres ont été réglés sur une base nette. Le Bullion Report (1810) indiquait que 46 banquiers privés compensaient quotidiennement une valeur brute de 4 700 000 £ par un règlement net de 220 000 $ en billets de banque. Il s’agissait d’une amélioration notable par rapport au système antérieur, dans lequel des employés de banque parcouraient Londres à pied et se rendaient dans les autres banques pour régler les créances. En 1854, les banques par actions ont été admises dans le système de compensation londonien, et la Banque d’Angleterre l’a rejoint en 1864. À cette date, le règlement des soldes en billets de banque avait été abandonné, au profit de traites bancaires réglées deux fois par jour, avec un rapprochement final en fin d’après-midi. Par ailleurs, au fil du temps, d’autres villes ont mis en place des dispositifs de compensation similaires, ainsi que des dispositifs interurbains.
Pendant la période couverte par ces perfectionnements successifs du règlement interbancaire, les prix de gros sont devenus de moins en moins volatils. Autrement dit, à mesure que le système bancaire commercial gagnait en efficacité, l’incidence du cycle du crédit bancaire sur les prix, le crédit étant tour à tour étendu puis restreint, s’est atténuée. Dès lors que l’objectif d’une banque centrale est d’assurer la stabilité des prix, cela revient à démontrer que cette fonction n’est pas nécessaire.
Considérations relatives à l’inflation
La fin des étalons-or nationaux après la Première Guerre mondiale a conduit à une généralisation des banques centrales, devenues le vecteur d’une intervention économique croissante des États. La montée du socialisme en Europe, tant marxiste que fasciste, a entraîné une plus forte implication des gouvernements dans l’économie et un besoin accru de recettes publiques. Une large part de cette intervention était idéologique, une tendance qui s’est poursuivie après la Seconde Guerre mondiale avec le développement de l’État-providence.
Sous le couvert des accords de Bretton Woods, les taux d’intérêt comme l’inflation des prix à la consommation sont restés liés à l’or par le biais de taux de change fixes face au dollar. Le lien entre la valeur des monnaies et l’or était si ténu qu’il reposait en définitive sur la confiance du public, voire sur son ignorance générale des dangers de cette nouvelle relation entre la monnaie et le crédit. Avec les considérables réserves d’or des États-Unis, qui s’élevaient à 20 279 tonnes en 1950 et représentaient 65 % des avoirs officiels mondiaux, le dispositif de Bretton Woods a dû paraître inébranlable. Mais le gouvernement américain a mis à profit cet avantage pour doubler la quantité de monnaie en circulation entre 1950 et 1970. Et à mesure que le nombre de dollars augmentait, les demandes de conversion en or augmentaient aussi. Lorsque le président Nixon a suspendu Bretton Woods en 1971, les avoirs officiels mondiaux avaient atteint 36 575 tonnes, tandis que les réserves américaines étaient tombées à 9 070 tonnes, soit seulement 24,8 % du total. Corrigées de l’augmentation des stocks d’or hors sol, les réserves américaines étaient passées de 39 % de l’ensemble de l’or extrait en 1950, une part prépondérante, à seulement 12 % en 1971.
Si Bretton Woods a fonctionné aussi longtemps, c’est uniquement aux dépens des réserves d’or américaines. Tant que les banques centrales étrangères pouvaient convertir leurs dollars, le système tenait. Lorsque Bretton Woods a pris fin, la contrainte exercée sur les prix a disparu elle aussi, et sous le nouveau régime de monnaie fiduciaire, ceux-ci ont commencé à augmenter sans contrôle.
C’est dans ce contexte qu’il convient d’examiner le cycle du crédit bancaire, en apparence perturbateur, et le nouvel environnement postérieur à Bretton Woods. Celui-ci a été dominé par les conséquences inflationnistes de l’expansion de la monnaie fiduciaire. Le cycle du crédit est la raison pour laquelle les banques centrales ont développé leur capacité de prêteur en dernier ressort, ce qui a entraîné une intervention réglementaire croissante visant à contenir le risque systémique.
Dans ce contexte, il est intéressant de constater, d’après le département d’émission de la Banque d’Angleterre, que ses engagements, c’est-à-dire les billets en circulation, sont passés de 20,18 millions de livres en 1844 à 29,61 millions de livres en décembre 1913, avant la suspension de l’étalon-or l’année suivante. Cela représente une hausse à un taux composé moyen d’environ 1 % par an. Selon des calculs rétrospectifs, les prix à la consommation auraient augmenté de moins de 10 % sur l’ensemble de la période. Dans le même temps, les estimations de la masse monétaire M3 indiquent une progression de 446 %, de 211,34 millions de livres à 1 153,77 millions de livres.[i]
La masse monétaire au sens large est composée en très grande majorité de prêts bancaires. Pourtant, malgré l’expansion du crédit bancaire, il n’y a pratiquement pas eu d’inflation du niveau général des prix, comme l’illustre le graphique ci-dessus des prix de gros avant 1913. Nous pouvons en tirer d’importantes déductions. L’inflation des prix est davantage un phénomène monétaire que lié au crédit bancaire. Confier le contrôle de la monnaie à une banque centrale sans stricte adhésion à la convertibilité en or conduit inévitablement à la dépréciation de l’ensemble du crédit, faute de discipline monétaire. En apparence, le crédit bancaire n’est pas inflationniste, mais cette affirmation doit être nuancée.
Si, dans leur création de crédit, les politiques de prêt des banques respectent strictement le principe selon lequel l'emprunteur sera en mesure de rembourser son prêt, alors, par définition, ce crédit sera utilisé de manière constructive. Prenons, par exemple, un chef d'entreprise qui a besoin de crédit pour accroître sa production. Il affectera ce crédit à la conception et à la fabrication de nouveaux produits, ou à l'augmentation de sa production afin de répondre à la demande anticipée. Son investissement n'entraîne pas de hausse des prix : il en résulte plutôt une amélioration de la qualité, des innovations visant à réduire les coûts de production et des produits plus compétitifs. Par conséquent, l'expansion du crédit à des fins productives n'est pas inflationniste.
Dans une économie où les individus s'attendent à assumer la responsabilité de leur sécurité en conservant une épargne, l'expansion du crédit bancaire alimente une moindre demande de consommation immédiate, le crédit étant détourné vers l'épargne. L'effet sur le niveau général des prix est de réduire la consommation immédiate par rapport à la production, ce qui tend à empêcher les prix de monter, voire à les faire baisser. On observe aujourd'hui cette différence, par exemple, entre les conséquences moins inflationnistes de l'expansion du crédit au Japon et en Chine, où les taux d'épargne sont élevés, et le comportement dépensier des États-Unis et du Royaume-Uni, où l'on dépense les revenus excédentaires, voire en s'endettant pour accroître ses dépenses.
Il est vrai que les prêts des banques commerciales posent deux problèmes aux conséquences inflationnistes. Le premier, évident, est le prêt aux consommateurs à seule fin de consommation, décrit dans le paragraphe précédent. Il apparaît dans l'endettement par carte de crédit et dans l'emprunt destiné uniquement à acquérir des biens et des services, avec peu ou pas d'intention de remboursement. Mais le cycle des prêts bancaires, qui déstabilise l'offre et la disponibilité du crédit, est particulièrement préoccupant.
Durant la phase d'expansion, l'octroi de prêts bancaires peut répondre à des considérations qui ne sont pas purement productives. À ce stade du cycle, les banquiers ont à maintes reprises abaissé leurs taux débiteurs pour gagner des parts de marché et accroître l'effet de levier de leur bilan. Inévitablement, cet excès de crédit entraîne une hausse des prix. Et comme les taux d'intérêt sont avant tout la compensation versée aux déposants pour leur préférence pour le présent, la hausse des prix fait monter le niveau général des taux d'intérêt, ce qui perturbe les plans des entreprises et ajoute du risque aux prêts existants.
Les banquiers constatent alors que le risque de crédit a augmenté à un moment où l'exposition de leur bilan est à son maximum en raison de l'effet de levier, et ils réduisent donc leurs activités de prêt. Il s'ensuit une pénurie de crédit, qui fait monter encore davantage les taux d'intérêt et révèle les mauvais investissements. Ce comportement est le moteur du cycle économique de croissance et de récession. Dans un environnement de monnaie fiduciaire, il entraîne inévitablement des fluctuations du niveau général des prix, pour des raisons évidentes. Mais sous un étalon-or qui fonctionne correctement, la hausse des prix locaux provoque une sortie d'or, à moins que les taux d'intérêt ne soient relevés pour stabiliser les réserves d'or. C'est pourquoi il devrait incomber à l'émetteur de la monnaie de contrôler les taux d'intérêt afin de maintenir des réserves suffisantes pour couvrir l'émission de billets et ses engagements envers le système bancaire.
Dans notre système de monnaie fiduciaire, ce n'est plus ainsi que les choses fonctionnent, et le cycle économique nous expose à un risque de dépréciation de la monnaie, soit par son expansion décidée par la banque centrale, soit par la perte de sa valeur à mesure que la confiance dans le crédit s'érode, que ce soit sur les marchés des changes ou entre les acteurs nationaux.
Ces dangers, dont j'ai montré qu'ils sont plus grands dans un système de monnaie fiduciaire que dans un système solidement ancré à l'or, ont fourni aux banques centrales un piètre prétexte pour intervenir. Selon la théorie keynésienne, c'est la défaillance des marchés libres qui justifie l'intervention monétaire de l'État, lequel creuse un déficit budgétaire pour relancer l'économie et la sortir de la récession. Il convient toutefois de noter que, même si le cycle du crédit crée de l'instabilité pour les entreprises, il se corrige de lui-même en termes d'inflation sous un étalon-or, ce que l'on ne peut dire de l'intervention étatiste menée par une banque centrale qui crée de la monnaie et des réserves bancaires dans le but de maîtriser les résultats.
Il est clair que l'expérience de la gestion des taux d'intérêt par les banques centrales montre que la politique monétaire a accru la volatilité des taux. Le cycle sous-jacent du crédit bancaire a été rendu plus dommageable par l'intervention étatiste, comme l'illustrent les événements actuels. Après avoir ramené les taux d'intérêt à zéro, voire en territoire négatif, les conséquences inflationnistes sur les prix à la consommation ont provoqué une flambée des taux d'intérêt et une aggravation de la pénurie de crédit bancaire. Des pans entiers de l'industrie ont vu leurs calculs économiques bouleversés. L'immobilier commercial, le capital-investissement et même les banques elles-mêmes ont été pris à contre-pied et menacés de faillite.
La crise actuelle est entièrement imputable aux actions des banques centrales.
Le financement des déficits publics
Sous couvert d'objectifs grandiloquents, l'objectif le plus important d'une banque centrale moderne est sans doute de procurer des financements à son gouvernement dépensier. Même les gouvernements budgétairement conservateurs gardent cette exigence à l'esprit. Le Bank Charter Act de 1844 incluait des obligations d'État parmi les actifs adossés du département d'émission, à hauteur de 43 % de l'actif total. Et le département bancaire détenait d'autres titres d'État, représentant 32 % de ses actifs.
Sous la discipline de l'étalon-or, et avec une approche gouvernementale générale consistant à ne pas s'immiscer dans les affaires commerciales, la demande de financement par la dette du gouvernement britannique a donné lieu à des remboursements nets, la dette en circulation passant de 838 millions de livres sterling en 1844 à 709 millions en 1913. Mais cette approche parcimonieuse, partagée par les gouvernements en général, a changé au début du XXe siècle. En 1930, le président Hoover a commencé à intervenir pour tenter d'enrayer la dépression, un flambeau repris par le président Roosevelt, son successeur.
C'est à cette époque que les économistes ont de plus en plus tourné le dos aux marchés libres, en diagnostiquant à tort la cause de la dépression. Keynes a publié sa Théorie générale en 1936, inventant une macroéconomie en quelque sorte détachée du monde réel, qui justifiait la gestion du cycle économique par l'État. En pratique, la nouvelle économie a entraîné un endettement public croissant, financé en théorie sur les marchés du crédit, mais, faute d'une hausse concomitante des taux d'épargne, il est devenu inflationniste par nature. Il a nécessité l'émission de quantités croissantes de dette, dans laquelle les banques centrales jouent un rôle important.
La poursuite de ses politiques keynésiennes a fourni au gouvernement américain le prétexte pour creuser un déficit total de plus de 22 000 milliards de dollars depuis 1950, aboutissant à une dette en circulation de 34 000 milliards de dollars aujourd'hui. En tant que banque centrale, la Fed a joué un rôle central dans ce financement, et sans doute sans la création de crédit par la Fed — les dollars sont les dollars de la Fed, et non ceux du gouvernement —, ce financement aurait été impossible. Dans la mesure où cela est vrai, la Fed est responsable de la dépréciation du dollar, et sans la Fed, le gouvernement américain aurait été contraint d'adopter une ligne plus responsable à l'égard de ses propres finances.
Conclusion
Comme la création des banques centrales n'a jamais été une question comprise du public, les gouvernements les ont positionnées de manière à tirer le meilleur profit de leurs monnaies fiduciaires. Elles ont été présentées comme plus aptes à gérer les résultats et la stabilité de l'économie que le secteur privé opérant dans des conditions de marché libre. Il est toujours plus facile de défendre l'idée que des entités puissantes, telles que les banques commerciales, doivent être agréées et réglementées, que de plaider pour la non-intervention.
Cet article nous rappelle que la normalité est l'absence de banques centrales, et que celles-ci sont une innovation relativement récente. Le pouvoir des banques centrales s'est accru de façon incommensurable avec le retrait de l'or du système monétaire mondial. Et à mesure que leur pouvoir a augmenté, les banques centrales ont accru l'instabilité financière. Cela a pu échapper à tous, hormis aux observateurs les plus attentifs, mais la compression des taux d'intérêt jusqu'à la borne zéro et en deçà, suivie de la hausse rapide des taux pour faire face à la flambée inattendue de l'inflation des prix (inattendue, s'entend, pour les banquiers centraux et leur chœur de singes aveugles, sourds et muets), est manifestement due à un échec de la politique menée.
Le résultat de cet échec est une catastrophe d'endettement pour les gouvernements, les entreprises et les particuliers. Sous la conduite des États-Unis, gardiens de la monnaie de réserve mondiale, les pays du G7 sont menacés d'effondrement économique, et alors que seule une confiance en voie de disparition rapide soutient leurs monnaies fiduciaires, l'erreur consistant à confier aux agences gouvernementales la maîtrise des taux d'intérêt et du crédit deviendra bientôt évidente, même pour l'observateur le plus obtus.
À la suite d'une crise des monnaies fiduciaires de plus en plus inévitable, provoquée par la mauvaise gestion des banques centrales, la logique commande de revenir à la liberté bancaire, à un crédit adossé à l'or qui arrime les prix à l'or, et à l'abolition des banques centrales. Nous avons beaucoup appris, depuis les échecs du Bank Charter Act de 1844, sur la manière de mettre en œuvre un étalon-or à toute épreuve grâce au développement des caisses d'émission.
Il ne faut pas s'attendre à ce que ce remède évident soit rapidement adopté afin d'éviter un effondrement grave de la valeur du crédit fiduciaire. Trop de capital institutionnel et intellectuel est investi dans le système actuel de monnaies fiduciaires et de banques centrales pour cela. Mais il est tout à fait possible que le président Milei, en Argentine, montre la voie, en particulier si l'Argentine accroît ses réserves d'or en vue d'un plan B.
[i] Voir les données économiques sur un millénaire pour le Royaume-Uni de la Banque d'Angleterre.